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L’espère-lurette, chronique po&ique, par Jean Palomba (octobre 2018)

jeudi 18 octobre 2018, par Roselyne Sibille

Noémia de Sousa : Notre voix  ; traduit du portugais par Elisabeth Monteiro Rodrigues (é.]i.s. Éditions Isabelle Sauvage – corp/us ; poème affiche et CD inclus)

Warsan Shire : Où j’apprends à ma mère à donner naissance ; traduit de l’anglais par Sika Fakambi (é.]i.s. Éditions Isabelle Sauvage – corp/us)

Les Editons Isabelle Sauvage comptent 7 collections :
Présent (im)parfait, Pas de côté, 120°, Ligatures, Singuliers pluriel, Chaos, Corp/us.

Corp/us est dirigée par Sika Fakambi.

Ces deux livres parus dans la collection Corp/us sont tellement... urgents, classiques, révolutionnaires qu’en parler, c’est inexorablement les affadir. Ils ne sont pas du temps de la communication, des réseaux sociaux, de la médiatisation, ils sont en eux-mêmes médiation, messages et œuvre, lien, témoignage, absolu du poème : voix incarnée décollées du support papier comme une fumée, un élixir distillé par un alambic qui ne donnerait à boire que l’esprit de son alcool directement par la peau dès lors que l’encre noire de sa matière spiritueuse l’environne.
Enfin, c’est en tout cas mon impression pour ces deux textes qui se sont emparés de mes prunelles et ouïes dont re-voici les titres, et quels titres ! : Notre voix [et] Où j’apprends à donner naissance à ma mère.
Certes, « Où j’apprends à donner naissance... » est à présent mondialement repéré, et a déjà été chroniqué par Cécile Guivarch dans cette même revue. Et alors ? Comment ne pas y revenir, et saluer en le soulignant le travail magnifique réalisé au sein de cette collection Corp/us : le recueil, le corps d’une vie, mais aussi le corps et l’ « us », « nous » en anglais, le corps et nous, ce corps pris en voix, la nôtre, celle qui noue, nous lie, celle de ce nous, à l’os... C’est dire si les textes ici évoqués sont ressentis parce qu’incarnés incroyablement.
Formellement impeccables sous leur couverture couleur terre, sans esbroufe aucune et portés à un degré de lisibilité, comme on dirait d’ébullition, incandescente. Une lecture, une effervescence incandescentes, qu’est-ce que c’est ? C’est une vapeur translucide et odorante qui passant la peau du corps, vient directement s’emparer du cœur et des sens en exilant quasiment le cerveau, tellement d’irréductibles vibrations vitales, fiévreuses, transcendant toute lucidité vous attrapent la couenne.
Des textes à l’heure où le mot poësie tombe en soit disant désuétude, écrits depuis ce continent qu’on nommerait Papoésie, habité par des Papoètes, surtout des femmes, des amazones en nombre, civiles et sauvages comme les éditions du même nom. Des Papoètes car leur propos n’est ni de joliesse, ni de place forte à occuper dans la tour d’ivoire, ou encore de celle à mendier à la poussière de la rue - la performance sous toutes ses formes, toujours récupérables par l’industrie, l’académie ou l’université.
Deux jeunes femmes de la rude et délicate Papoésie, écrivant à 23 ans chacune ces deux brûlots à ouïr-lire. Noémia de Sousa en 1949 (Mozambicaine) et Waran Shire en 2011 (Somalie et Britannique).
Punaise, quelle claque, quel coup de fouet elles administrent ! Et quelle initiative que celle de mettre en lumière sous le ciel et dans l’œil des lettres de la francophonie de tels gemmes de langue fabuleuse et fabuleusement accessibles, en prise avec l’urgence, le manque, les failles, le désir de l’existence, comme là-bas, comme ici, comme jamais.

Noémia de Sousa : Notre voix , Zoom et extraits

Incantation présentée sous la forme d’un poème-étendard, dazibao poétique, ou « poezibao », selon l’appellation à présent consacrée ; Noémia de Sousa, chantre de la négritude mozambicaine est également audible ici dans les voix d’Elisabeth Monteiro Rodrigues (voix française et lecture croisée), Ana Lùcia Marques da Cruz (voix portugaise et lecture croisée), Sika Fakambi, Samuel Lietman, Sandra Tamele (lectures croisées). Un texte-cri, exaltant, exalté, au souffle peu comparable servi sur CD par un travail vocal ajusté précisément à la portée de ce poème et à son titre : Notre voix. Procédé ici polyphonique et polyglotte, voix roulant, croisant sur l’onde ainsi qu’une infatigable clameur, une infinie révolte, voix humaine des vifs, des à vif, des opprimés, persécutés, tyrannisés, aux fougues tonitruantes. Une initiative sonore qui rappelle celle de l’album L’or noir, sélection de textes de poètes créoles par Arthur H et Nicolas Repac (Naïve), ou encore Nous sommes cernés par les cibles par Serge Pey et André Minvielle (Labeluz).

Extraits Notre voix, in Sangue Negro :

(…)
Notre voix, frère,
notre voix a crevé la chape du conformisme de la ville
et l’a révolutionnée
balayée d’un cyclone de connaissance.

Et elle a suscité des remords aux yeux jaunes de hyène
et fait goutteler les sueurs froides des condamnés
et rallumé des éclats d’espoir dans les âmes sombres des désespérés...
NOTRE VOIX, FRÈRE !
NOTRE VOIX ATABAQUE QUI APPELLE.

Notre voix pleine lune dans une nuit sombre de désespérance
notre voix phare sur une mère de tempête
notre voix qui lime les barreaux, lime les barreaux séculaires
NOTRE VOIX, FRÈRE ! NOTRE VOIX DES MILLIERS,
NOTRE VOIX DES MILLIONS DE VOIX QUI CLAMENT !
(...)

Warsan Shire : Où j’apprends à ma mère à donner naissance, Zoom et extraits

Islam incarné dans les chairs de femmes, sublimes ; lexique somali vivace dans la traduction française, prise fertile de langue dans le corps du texte ; amour, sensualité, sexe cru, cuisson des mets, fragrance des aromates et des huiles oignant la langue et la peau féminine sur plusieurs générations ; comment des voix délicates fortissimo réveillent, révèlent chaque part d’âme, chaque particule de corps ; comment les hommes vieux, les jeunes hommes, les femmes anciennes, les femmes jeunes, les filles existent en sortant de la bouche de Warsan Shire - vivants récits s’incarnent à la violence, la fragilité, la force, la perte, la guerre, la famille, la religion, la migration et l’exil ; comment ces femmes dans le texte sont des boussoles d’os, de sang, de paroles affolées et de cœurs ignés ; catastrophe, dénuement, déracinement, promesse... celle de la résurrection d’un peuple qui naquit d’une mère et renaît d’une fille ?... par le pouvoir de ses mots de chair, chair de langue dans bouche ouverte sous l’œil fou, rendu extralucide, vision puissante de vie malgré les morts atroces.

Extraits Où j’apprends à ma mère à donner naissance

Neige

Mon père était un ivrogne. Il a épousé ma mère
le mois qui a suivi son retour de Russie
du whisky plein les veines.
Pendant leur nuit de noces, il a chuchoté
à son oreille des histoires d’avion de chasse et de neige.
Il a dit le mot en russe ;
ma mère refoulant les larmes d’un cillement a étalé ses paumes
sur ses omoplates comme si c’étaient les ailes
d’un avion. Plus tard, pantelant, la tête posée
sur ses cuisses il l’a touchée,
en a ressorti deux doigts luisants,
et lui a fait voir ce qui en son propre corps
de la couleur neige se rapprochait le plus.

Sur le chemin de l’hôtel, tu t’es rappelé
ces obsèques où tu étais allé petit garçon,
le double enterrement d’un couple retrouvé
brûlé vif dans leur chambre à coucher.
La femme a reçu la visite
de la maîtresse de son mari,
une jeune et belle femme venue exhiber
son corps nu dans la cuisine du couple,
soulevant sa robe pour exposer des seins
marbrés de petites boursouflures,
un dos meurtri de suçons et de bleus, avant de se couvrir
pour ressortir par la porte de devant.
La femme, en attendant que son mari rentre à la maison,
s’est aspergée d’un liquide inflammable. A son arrivée
elle s’est jetée sur lui, enroulant ses jambes autour
de son torse. Le mari, pris de court devant tel désir,
a porté sa femme jusqu’à la chambre à coucher, où
sur leur lit elle l’a chevauché, pressant son visage
contre sa poitrine avant de craquer une allumette.

Les mains de grand-père

Ton grand-père avait les mains brunes.
Ta grand-mère en embrassait chaque jointure,

encerclait une île au creux de sa paume
et lui indiquait quel territoire ils habiteraient,
quel territoire ils délaisseraient.

Elle se mouillait un doigt pour dessiner l’océan
là sur son poignet, et l’embrassait,
donnait à cet océan son nom à elle.

Ton grand-père avait les mains lentes mais pressantes.
Ta grand-mère en rêvait,

ce doigt bien réglé trouvant toujours place à prendre -
dessous la langue, la clavicule, la lèvre inférieure,
la voûte du pied.

Ta grand-mère au gré des saisons donne nom à ses doigts -
l’index, une vague de chaleur,
le majeur, telle averse.

Certaines nuits son pouce est la lune
nichée juste en dessous de sa côte.

Tes grands-parents se retrouvent souvent
dans des pièces sombres, cartographiant
de l’un et l’autre le corps,

revendiquant des contrées entières
au tracé de leurs bouches.

Conversation à propos de chez soi
(au centre d’expulsion)

Donc, je pense que chez moi m’a crachée dehors, coupures d’élec-
tricité et couvre-feux comme une langue butant contre la dent
branlante. Dieu, sais-tu comme il est difficile de parler du jour où
ta propre ville t’a traînée par les cheveux, devant l’ancienne prison,
devant les portails des écoles, devant les torses incendiés dressés
sur des poteaux comme des drapeaux ? Quand il m’arrive d’en ren-
contrer d’autres comme moi je sais sur leur visage la nostalgie, le
manque, le souvenir des cendres. Nul ne part de chez soi à moins
que chez soi ne soit la gueule d’un requin. J’ai si longtemps porté
en bouche l’hymne ancien qu’il ne reste plus de place pour aucun
autre chant, aucune autre langue ou aucun autre langage. Je sais
une honte qui te couvre d’un linceul, t’engloutit tout entier. J’ai
déchiqueté et mangé mon passeport dans un hôtel d’aéroport. Je
suis ballonnée d’une langue que je ne peux me permettre d’oublier.

Notre voix, Où j’apprends à ma mère à donner naissance... où l’on ne sait toujours pas si la femme est l’avenir de l’homme mais celui de « la-ma langue est poétique », tel qu’un comme Tarkos ou Luca pouvaient l’entendre, certainement que oui. Vitesse de lenteur lumineuse ! Et c’est ici louper, zoomer à la loupe un brûlot de genêts, un fagot électrique,... rendez-vous compte ! Lueurs moindres à briller, si peu d’enluminures, rendent plus brillants les deux cents à venir de leurs dires.

(Cette page a été réalisée grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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