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Instantanés de Clara Regy

lundi 13 janvier 2020, par Cécile Guivarch

Brève présentation + extraits des œuvres = nouvelle formule

Sophie G.Lucas Jean Marc Flahaut, PARADISE, éditions Interzone[s]
et les (belles) illustrations de Bill Térébenthine

« Les poètes sont comme les indiens qui se parlent à l’aide de signaux de fumée. »
Jim Jarmusch

Ainsi s’ouvre ce journal à quatre mains : qui de G. Lucas, qui de Flahaut ? On s’en moque un peu, le rythme de la balade est essentiel ! Qu’on y croise Kerouac, Faulkner, Brautigan, et bien d’autres encore, tel Rick Moody, on se laisse conduire...
Un road-movie « des mots » porté par une belle énergie, une harmonie d’écriture (mais, attention ce n’est pas de la bluette !) entre les deux auteurs qui nous trimballent, nous bringuebalent sur les routes, les corps, les vies des États-Unis d’Amérique et, ça sent le thé et le poisson, l’amour, la mort, la poudre, l’alcool et les frissons tout ce qui fait« la foutue histoire du monde ».

 

Celui qui connaît tous les plis,

et comme je finis de peindre
ses ongles à
ma mère offre un petit chat en
peluche
elle sourit le tient contre elle
je le poserai
sur ma table de nuit
et j’attache ses cheveux
comme neige
je ne connaîtrai jamais ma mère enfant
comme elle ne me connaîtra pas femme
vieille
celui qui connaît tous les plis et replis du
corps
de sa mère
celui-là
ne mourra jamais
(...)

 
***

 
"Quand je me sens des plis amers autour de la bouche, quand mon âme est un brumeux et dégoulinant novembre,

et pourquoi pas aussi
Herman Melville
aventurier aux mains
fragiles & épaisses
romancier & poète
oublié & classique
ouais murmure Duncan
le regard loin derrière la vitre du
car
paysage à perte de vue
et le grand linceul de la mer se mît à rouler
comme il roulait il y a cinq mille ans

Jean-Claude Martin, Vies patinées, Editions Les Carnets du Dessert de Lune,
préface d’Hervé Bougel et dessins de Claudine Goux

Jean-Louis Massot « éditeur » a ainsi publié l’un des derniers ouvrages de sa belle maison créée en 1995, 25 ans - si je ne m’abuse - au service de l’édition, mais certainement beaucoup plus au service de la poésie, il écrit aussi !!! Bravo !
Voilà, je referme la parenthèse (qui n’était pas ouverte, d’ailleurs) pour en revenir à notre texte.

Si le titre du recueil peut « ouvrir » certains horizons, le temps qui passe, l’heure à laquelle on fait ses comptes et ses décomptes, certes, il s’agit bien tout d’abord, de cela.
Cependant, il y a aussi mêlées à la nostalgie - la tendresse délicate- et l’extrême clairvoyance -on ne refera pas le chemin à l’envers- (disait le chanteur), il y a la hardiesse et parfois la trivialité « légère » de quelques passages voire la verdeur qui donnent à cet ensemble une saveur bien particulière. Saveur déjà goûtée dans Que n’ai-je paru chez Tarabuste.

 

Tu laisserais cette tempête entrer en toi ? Risquer une otite, de l’aérophagie ? On a interdit de décoller, et toi, sans gants, sans manteau, tu voudrais changer de vie ? Le vent déciderait pour toi où il te mènerait ? Tu as la lucidité du cageot. Qui s’envole... Contre le mur d’en face... Prie que la pluie ne rompe pas la vitre. L’enfer, juste des courants d’air.

 
***
 
Les bras de la rivière. Je ne te conseille pas de t’y jeter. Ils te saisiraient, mais ne te donneraient aucun plaisir. Sinon glacial... « Les bras de la rivière » : c’est une figure de style, une métaphore... Pourquoi ne dit-on pas « les bras des arbres », « les branches de la rivière » ? Je m’y noierais bien encore, entre tes bras. Entre tes cuisses. Ta peau au confluent est couverte de mousses bleuâtres... L’avenir manque de bras !

Murielle Compère-Demarcy (MCDem.), Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Editions, Illustrations de Jacques Cauda

D’Orphée aux sœurs Brontë, passant par Blaise Cendrars, voilà ou plutôt voici, une couverture bien énigmatique. Artaud, ne sera (bien sûr) pas oublié, le « petit Jacques » non plus et sous une volée d’attrape-rêves nous franchirons les pages de ce nouvel opus.
Un regard sur le monde d’ici, celui de là-bas... et surtout l’autre, construit de mots que la poète harponne, déchiquette ou console selon son bon vouloir. Un monde où les sons font -vraiment- sens, un jeu, une cour d’école, un laboratoire expérimental... la poésie ?

 
Matin d’automne. L’écriture file son chandail de brume au passage de tes jambes plus rapides que ta marche. Passent les oies sauvages. En bas l’Homme trébuche toujours sur de l’inassouvi. Porté par le train volant de ses rêves, le désir d’aller plus loin encore entre les lignes du poème lui garde le cœur ardent.

 
***
 
L’attrape-rêves

12 juillet (2017)

Les chariots des colons dessinent des sillons que croisent les ancestrales pistes indiennes.
D’autres traces resurgissent au fond de moi, souvenir des nations indiennes qui façonnent le paysage dans la mémoire des hommes liés par le sang, la poussière, vrilles au sol de cette terre des ancêtres, humains non séparés des autres espèces tous unis dans une même Biographie

      biographies particulières, singulières
      des aïeux, des grands-aïeux
      biographies des tribus
      des plantes
      des paysages
      biographies écrites comme racines de l’Arbre
      -totem, -souffle, soi-même
      dans ses bras les rameaux d’une communauté

Nicole Laurent-Catrice, Frédéric Hubert, La boîte noire, Editions du Petit Véhicule

Cette collection liant image et texte permet ici une rencontre fort riche entre deux partenaires assurément bien assortis. D’un côté le dessinateur, en quelques images, nous fait entrer dans le grand théâtre du monde, spectacle qui se joue aux pieds d’un vieillard sans regard et de l’autre la poète aux yeux grand ouverts. Les drames du monde : petites marionnettes sans fils, portés par des mots sans filet !

Deux extraits que la complicité des deux « artistes » vous fera comprendre sans l’image et qui devraient vous donner l’envie de découvrir l’ensemble.

 
Ils ne vous laissent pas en paix. Nagent vers la chambre.
Rester dans l’enfance et ne pas voir ceux-là qui se noient.
L’innocence est-elle encore innocente ?
Y a-t-il encore de l’innocence ? Celle des victimes seulement
Qui lèvent les bras comme des coupables.
Ils appellent au secours sous le rire goguenard
de la mort qui rame. Elle rame la mort
pour rameuter toutes ses victimes.
Heureusement que les hommes l’aident à semer les cadavres.

Les passeurs désormais ne font plus passer que l’Acheron.

Et chacun porte sa pièce d’or dans la bouche.

 
***
 
Tu es là.
Tu es là.
C’est moi.
C’est moi.
L’âme sœur, la même. Se regarder.
Se chercher en l’autre. Chercher un autre soi-même.
Être dans le même. Miroir.

Lui joue avec son lasso. Serpent à soRnettes.
Phallus d’opérette.

Chacun dans son monde. Personne ne regarde l’autre.
Tellement autre.
Tout est flou, incertain, tremblant. Continent noir.

Aller voir derrière l’image. Creuser en profondeur.
Creuser en soi.
On n’en a jamais fini de connaître.
Chercher l’autre, différent. Le dos, l’autre face.

Il n’y a pas que le recto. Tourner la page.

Alain Crozier, nuit marine, jacques andré éditeur, coll. POÉSIE XXI

On connaît les activités multiples de l’auteur, mais ici, il s’est enfin donné le temps d’écrire...
Et c’est un curieux texte qu’il nous livre là : une allégorie de l’amour impossible, rêvé, obsessionnel, d’un amour fou qui conduit justement à la déperdition.
Oser ce texte sincère, -et qui le serait même s’il s’agit d’un rêve-, faire fi de ce que l’on pourrait nommer « l’arrogance virile », dans une écriture tendre et passionnée est en soi infiniment louable.

 
C’est la reine de ses nuits,
La sensation de ces nuits.
Quand elle vient
C’est un signe que le ciel,
Au plus haut qu’on puisse atteindre,
Se rapproche.
Que le point de départ
Est déjà atteint.
Mais la reine ne vient pas
Chaque fois.

***
 
Ne passe pas à côté
De mes mots.
Reviens-y.
Ce bien être
Peut-être aussi
Pour toi
Doux et chaud.

Séverine é, LE TAISEUX, Les Editions du Petit Rameur, Illustrations de Laurent Maïo

Un curieux livret qui fait évoluer « le taiseux » dans sa vie de « petite personne » à l’insignifiance apparente, reconnue de tous. Mais à l’intérieur : un bouillonnement, le choix de la différence, même si, même si... Une fable en fait, joliment accompagnée d’un cheminement graphique tout aussi délicat !

 
il y a un truc
un quelque chose
qui ne
ça ne se voit pas
mais si tu te rapproches tu entends hurler

***

quand tu arrives un peu plus près
tu vois le taiseux
on pourrait même dire le
besogneux le silencieux le
on pourrait dire tous les mots de la terre
tous les mots qui le laissent enrubanné de havre

sait y faire pour parler rare
sait gondoler les vides

Silvia Marzocchi, Scènes d’intérieur, Lanskine

Un titre façon : « mise en abyme » pour ce recueil : scènes d’intérieur, certes puisque l’on n’y trouve ni plage ni montagne, (!) mais aussi parce que l’on y dévoile ses pensées très intérieures et, très très secrètes. Dans ces scènes on y parle -on se parle- des amours perdues trouvées bafouées inventées oubliées du sexe des sexes... De l’amour et puis de la haine quoi ! De la violence, du désir, du désordre !

Un jeu de composition/décomposition « physique » dans la mise en page ajoute encore à la résonance particulière de cet opus... Amour/Désamour ?

Mais... cette écriture nerveuse au plus près du corps ? du cœur ?

(quelques difficultés à reproduire la mise en page originelle)

 
                  scènes d’intérieur 1 (extrait)

elle      l’a épousé      un jour de janvier      comme on passe un tricot
                  pour se réchauffer

il           les épaules larges      cherchait tête à son creux

elle      en rêvait      se la poser douce

il           sait parler les mots de ses lèvres comme feuilles dorées
                             virevoltaient
                        il aime amuser      elle est sa galerie...

 
***
 
                   scènes d’intérieur 14 (extrait)

dans la cuisine américaine fraîchement repeinte      vert eau
                                                                                                Hollywood chewing gum

il           le temps d’une foudre      ravalée d’un seul jet      torve la toise

elle      le temps d’une cerise      croquée a compris

                                                va falloir l’amadouer m’amour

                                    dans le sens du poil le papillonner
a appris ça de sa mère en douceur jamais de face le contourner pour mieux le retourner
                                                                                                                                         ton homme
                                                                                                                         telle une chaussette

dans sa robe printanière      elle

le froufroute      le bichonne      l’affriole      sait y faire            a appris ça de sa mère

s’y perd dans son tourbillon                  ce qu’elle désirait

                                                                                                                                         qu’est-ce ?
                                                                          fourrage-t-elle dans la toile de sa pensée égarée...

Ingrid Storholmen, Tchernobyl, récits, éditions Lanskine, traduit du norvégien par Aude Pasquier, couverture de Maurice Miette « collections Régions froides »

C’est écrit « récits » d’aucuns diront : ce n’est pas de la poésie. Il n’empêche que l’auteur de ces « récits » est tout d’abord poète, et ces textes aussi « difficiles » soient-ils dans ce chaos nucléaire n’en restent pas moins d’une bien élégante facture et au fond : qu’est-ce que la poésie ?
La Norvège a souffert, la famille de l’auteur a souffert, mais elle rapporte de son voyage en Ukraine et Biélorussie des portraits, des témoignages qui par « cette » écriture même dépassent statistiques et remarques savantes.
Il s’agit de tableaux véritablement, terriblement, humains. Violemment humains !

 
L’enfant ne veut pas se rappeler ce qui fait peur, l’enfant n’en parle pas, l’enfant ne pense pas en noir car alors le noir se met à grandir et peut emporter l’enfant, l’enfant le sait très bien, le noir est là même quand les adultes veillent. Quand l’enfant marche dans les herbes hautes et que sa tête ne dépasse pas, alors le noir lui parle. Il dit des choses que l’enfant ne comprend pas, c’est dangereux car je ne peux pas y réfléchir pense l’enfant. Derrière l’herbe il y a de la sève et des voix. Un jour je serai plus grand que l’herbe, l’herbe ne me rattrapera plus et le noir restera dans l’herbe, ou bien il grandira encore plus, sortira de l’herbe et me rattrapera. [...]
Lumière blanche, la neige couvre le sol de la forêt, les enfants ne peuvent pas manger la neige. Qui surveille les enfants afin qu’ils ne mangent pas de neige empoissonnée ?

 
***

 
Nina est « la » voix. D’après les femmes, elle peut vraiment devenir quelqu’un, quand elle chante tout le monde l’écoute. Elle grandit, elle grandit, bientôt elle ne sera plus qu’une voix. Nina a un œuf dans la gorge. Parfois elle rêve qu’elle est cet œuf qu’on la cuit à l’eau bouillante et que quelqu’un lui décalotte le haut de la coquille d’un coup de couteau sans qu’elle ne remarque rien. Quand Nina tousse, l’œuf saute dans sa gorge. Elle le sait, elle sait qu’elle grandit plus vite qu’elle ne devrait, mais la voix grandit avec elle. [...] Ce sont ses yeux qui grossissent le plus [...] Les yeux de Nina sont gros, elle voit à travers des yeux de bœuf . Yeux de vache, c’est la maladie.

Clara Regy


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