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A livre ouvert - Hervé Martin, J’en gage le corps par Isabelle Lévesque

samedi 2 novembre 2019, par Cécile Guivarch

Éditions de l’Amandier, 2010 – 80 pages, 13 €

Balbutier, le texte, même à voix basse, ne peut se dire d’une traite. Des blancs s’immiscent, silences ou heurts dans une diction douloureuse. La pensée de la mort envahit les dalles de mots que parcourent des failles blanches. Noir des mots, blanc des espaces se mêlent ou s’affrontent.
C’est la première partie du livre qui en compte trois. Comme la seconde partie se compose de deux monologues, la construction est parfaitement symétrique. Cette symétrie est revendiquée par l’auteur comme rencontre « de face » entre page paire et page impaire :

Les pages se font face de front
dans l’ancrage du livre

l’affrontement du visage et des livres
dans l’encours des jours

Cette idée en tête, « écueil », « épreuve », « issue fatale », n’appelle pas de consolation mais l’interrogation du vivant. Nos aimés, disparus (arrachés), comment vivons-nous sans eux ? Ils sont passés, comme nous le ferons après eux, du silence d’avant la naissance de l’ « infans » au silence des tombes.
Se confronter à l’idée de la mort, c’est donner à la vie sa dimension, ses limites, sa grandeur : « Il faut voir la mort    car qui ne voit la mort    n’a pas vécu vraiment »
Les blocs s’effritent, toute parole solide est menacée. Dans cette première partie, « ce qui ne parle pas (remémorations) », le poète retrace ses confrontations avec la mort à travers ses proches.
La mère se rendait souvent sur la tombe de son premier enfant, ce « frère aîné mort à quelques mois », tombe à atteindre en grimpant, « angelot agenouillé veilleur » « tombé à présent dans la nuit ». « Tombé Tombes Tombeaux », la première syllabe redite identifie le monument et la personne et fait dériver ces mots qui battent comme une prière ou un constat fatal. Permettraient-ils de « deviner déjà » ?

Perdu    mon frère    a son histoire    qui se prolonge en moi

Racines verbales ou familiales, ceux qui sont « perdus » se retrouvent « en la peine la perte recommencée ». Le livre, dans sa perpétuation, fait entendre cela car une part de nos disparus survit en nous, dans notre histoire présente

J’entends encore les pas dans l’escalier
les pas monter    j’attends ses pas    venir vers moi

La disparition est constituée de ces attentes (« [m]a mère toujours ma mère ») que l’adverbe d’éternité prend soin de garder en lui comme en un cœur. La mère entame maintes pages du livre, le lien filial est entré dans le poème et le fils suit sa trace. Que savait l’enfant de la mort ? Ce qu’il savait, ce qu’il avait d’abord appris, c’était l’absence de la mère, mais ce n’était alors que temporaire. Des souvenirs, comme celui de ses pas, reviennent : voici, sur un banc du port d’Auray, la mère assise auprès de « femmes âgées », « habillées noires et coiffées blanc ». Elles parlent une langue autre et chantante qui résonne encore dans la mémoire :

Ce fut l’écoute    ces voix    la langue dans les mots    le breton
entonné    j’entends refrain l’enfance    dans ces femmes
le chanté de la langue

La mère et la mort, à l’oreille, ne se distinguent que par la voyelle. Et le chant, parfois proche de la litanie, pose cette énigme récurrente sur la page où l’encre échoue, tombe et se relève.
C’est bientôt un voisin qui disparaît, ensuite un noyé sur la plage.

Et des mots jetés courts    cris de femme    mère enfants
les enfants    que font-ils de ce deuil    ce séisme
des os    Que fait-on de ce vide

Un accident de voiture et ce sont deux proches qui disparaissent quand le narrateur survit. Le père, déjà absent de son vivant, meurt à son tour. Et encore un oncle et une tante qui ainsi « achèvent la fratrie »… Le chant élégiaque du poète garde leur mémoire, mais ensuite ?

Ô rudesse des jours    Où êtes-vous mes tendres
portions de moi parties    comme un membre décapité

Le poète porte en lui leurs mots et leurs gestes.
Les deux monologues centraux installent au cœur du livre la mémoire de la mère et du père. Ils témoignent de la blessure de leur absence d’aujourd’hui et des manques d’autrefois en des poèmes aux vers brefs et tranchants.

Cette chute des cris
en soi plantés
comme en des plaies
des lames acérées

Les propres angoisses des parents, jusque dans leur propre enfance, avec les morts qu’eux-mêmes durent porter, sont interrogées. La mère vécut d’espérances déçues : amour qui s’enfuit, voyages rêvés jamais entrepris… Cette « attente » qui « tue la vie », ne l’a-t-elle pas transmise à son fils ?

- Ce tourment qui me happe
me provient du pays
de tes mots
et de cette pensée
d’une enfant qui demeura
dans la nuit à jamais du désir

Comme le père « dans son jardin / son antre de gênant » travaillait la terre, et plantait pour plus tard, le poète creuse les mots, la « carrière de [s]oi », pour dire son absence « qui leste lourd l’être » : « Et comme des pas / mes paroles percent en moi / ce chemin de silence » Ainsi le poème pourra affirmer :

Votre douleur
inonde
l’encours de mes vers
mes poèmes
    les vôtres

Dans sa dernière partie, « Contre la nuit », le livre relie ces parcours individuels au destin de tous les humains pris dans « la nécessité du vivre » qui voient ainsi leur « main tendue au vide ». Avec, toujours,

Le rêve la ferveur / l’enfance    travaillant / le corps    contre la nuit

Isabelle Lévesque


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