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Notes de lecture de Bruno Normand

lundi 24 février 2014, par Cécile Guivarch

  • Espérance mathématique / Marie Modiano / Editions Gallimard. (collection l’arbalète). 2012

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Etre femme étrangement là, être femme (en musique, en silence) Un pont provisoire /Entre maintenant / et l’éternité, avec le monde, avec les rues, avec un quai, la plaine infinie, ce qu’ elle rencontre sur sa route, Marie Modiano et son Espérance mathématique (titre étrange et comme sorti de la bouche d’un scientifique étudiant, regardant la matière), comme jetée au monde entre les corps, les évènements, les villes , elle tente d’en tisser l’étoffe, d’en faire quelque chose. D’autres avant elle, ont marché, essayé des sols, traversé des lieux, des corps et ont tenté d’approcher le réel, de le traduire, de l’éterniser : Lacan « […] passer de la narration d’une histoire à l’extraction d’une épure non liée au temps … » offrant un sens second, une seconde chance aux sons, aux expériences livrées, Lacan et son « mathème » offrant totem (tothème) au corps dressé, au rien dressé. Alors qu’un monde se couche, abandonne sa sexuation, Marie Modiano, avec ce qu’elle est, résiste, arrose des souvenirs, les érotise, les trempe dans une écriture blanche : celui-ci page 71 / J’ai eu cinq ans / Il y a deux jours / C’est le début du mois de septembre. // Assise avec mes parents / A la terrasse / Du café Le Jouffroy, / Un vieux monsieur / Passe devant nous. / Mes parents se lèvent en hâte, / Et m’entrainent avec eux / Pour le suivre : // Rue Ampère, / Avenue de Villiers, / Rue de Prony, / Parc Monceau… // Graham Greene / Il est grand, / Elégant, […] / ou page 73, seule, disponible :/ La rue est en travaux comme tout le reste de la ville, / Le jour se lève et nous marchons tous les deux parmi les gravats. / 29 mai à Weimar[…] / Il me semble que la rue porte le nom d’un compositeur célèbre / Mozart… Liszt… Schubert… Schubert, Schubert, oui c’est bien ça : Schubertstrasse. / Je ne sais plus le numéro, ni à quoi il ressemble l’immeuble […] / A force de tourner, je retrouve le café où travaille son jumeau, /Son jumeau ne lui ressemble pas […] / prête à accueillir la moindre goutte de présence venant d’un corps et cette fois, ce sera celle d’un mot entendu, répété : Concept, … Concept… Concept (Begriff), qui la fait rire de l’intérieur, et qu’elle trouvera ce jour la nourriture, pour son être / là… ou encore page 91, dans le poème : Exeter / […] ici à Exeter, à Exeter se terminant ainsi : […) / Il faut dire qu’elle l’a bien choisi, /Jean Rhys / La ville où terminer sa vie, / C’est il me semble / Un endroit pour mourir / Ici à Exeter / A Exeter. Et cela d’un coup sonne comme Exister, même après la mort, ce poème, même après la petite pluie d’un petit corps de passage. C’est ce que nous chuchote Marie Modiano, aussi qu’elle s’ennuie parfois, serre de l’ombre, petite main dans la matière et l’absence de matière parfois… elle serre / quoi, déjà, une vacuité à venir ? Pour être bien en phase avec son poème Pannonica, où elle écrit : […]Sois l’éclaireuse[…], j’ai écouté Thelonious Monk… En couverture, la photographie peinte de Gerhard Richter offre une juste résonance à ses souvenirs peints, sa voix également, car je le découvre là, elle chante aussi ces mêmes textes sur des compositions de Peter Von Poehl, un album sorti fin 2013. (Editeur PVP/ Peter Von Poehl).

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  • La parole qui vient en nos paroles / Pierre Dhainaut / Editions L’herbe qui tremble. 2013

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« /[…]la Parole comme manière de voir / la vision comme façon de Parler / barrent d’un trait / (d’union) / le barrage qui sépare voyant d’audiant ». Un autre marcheur a semblerait-il atteint quelque chose, approchant fortement ces lignes de Ghérasim Luca. Pierre Dhainaut avec La parole qui vient en nos paroles, nous relate son parcours, du corps alambiqué qu’il était, de ses tâtonnements à son passage par le surréalisme, rien n’est occulté, ni ce que lui ont enseigné les lieux... ses séjours en Chartreuse, ses confrontations avec les sols, les reliefs, les lumières. Pierre Dhainaut se livre, souhaite nous transmettre l’essentiel : ce que c’est que de s’approcher lentement de Soi, le discernement que cela demande. Comment nommer cette contrée que certains devinent parfois avant de l’atteindre en l’approchant ? Dans le remarquable entretien avec Patricia Castex-Menier qui ouvre le livre ou dans celui d’Arnaud Beaujeu : un merci à peine déguisé au fait d’exister / et cela avec les autres, d’être au monde justement. Un acquiescement à une vie veinée par l’écriture, l’exigence que cela implique, page 60 un véritable acte de foi : / […] écririons-nous si nous étions persuadés que la relation du langage avec le monde est morte, s’il nous était interdit de la maintenir ou de la rétablir même par bribes […]/ page 65 : / […] quels poèmes dans la proximité de la mort aimerions nous lire ou entendre ? Ce sont ces poèmes là qu’il faudrait écrire ou esquisser […]/

Il rend hommage à ceux qui l’accompagnent encore, des auteurs (Gaston Puel, Claude Esteban, Adonis), à la force archaïque d’un Pierre Garnier : parce qu’il a trouvé en eux ce qu’il portait en lui. Il les raconte, les prolonge, page 98 : / […] l’exil dit-on révéla Hugo à Hugo. On découvre un Hugo devinant Hugo. Il fallait le voir cela : Un Hugo compagnon du voir. Ce qu’il gagne en lumière, il l’offre à l’ombre, il s’explore, s’offre multiple, il laisse un « ensemble peint » derrière et devant lui, une respiration dans l’Immense. Pour Pierre Dhainaut, les artistes ont ce rôle de transformer ce qu’ils vivent en un terreau fécond pour celles et ceux à venir.

Un autre aimanté : André Breton / Pierre Dhainaut le rencontre une première fois en 1959, rue Fontaine : / […] parmi les établissements de strip-tease et les boutiques de lingerie, un André Breton capable de se dégoupiller au contact d’un objet, d’une roche (celle des pierres qu’il ramassait dans le Lot), d’une conversation…

Dans ce livre les moments d’amitiés s’égrènent ainsi, ceux passés avec Jean Malrieu, offrant une vie, la sienne aux siens / son feu au Feu. Des lectures, des notes et résonances sur Octavio Paz, Jean Grenier, Jean Claude Renard, Yves Bonnefoy, d’autres (…). Le croire cela, probablement à un moment donné, les lisières s’abreuvent, les silences se rencontrent et s’aiment. La fidélité offre souffle.

Pierre Dhainaut « vise le vrai » pour reprendre Schoenberg , écrit ce qu’il devient, le souffle et la chair s’habitent, avec La parole qui vient en nos paroles : nous sommes dans le chaudron de Keridwen, dans un corps en transformation. Lisez à votre tour ces pages, vous serez peut-être par « le breuvage », vous aussi transformé en lierre, en Eluard, en Arp, en poisson, en Henri Raynal, en Bernard Noël, en oiseau, en Kenneth White, en Marguerite Clerbout, […] en grain de blé, en Norge pour vous retrouver enfin dans le corps d’un « front brillant » (Tal-iessin), Taliesin. Osez le voyage…

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  • L’Externationale / Peter Gizzi, trad. de l’anglais (Etats-Unis) par Stéphane Bouquet / Editions Corti
    (Collection série américaine). 2013

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Accueillez le ciel nocturne / (…) laissez le vraiment entrer / et se déplier à l’intérieur / là où l’architecture du corps / ressemble à un chaudron pour étoiles mourantes.

Une découverte, chez Corti, la traduction d’un livre paru en 2007 aux Etats-Unis : L’Externationale de Peter Gizzi, né dans le Massachusetts où il vit encore actuellement, (dans la région de son ainé Henri Thoreau). Des fulgurances, un lyrisme retenu, les phrases font mouche, là aussi il s’agit de se rejoindre, d’être au plus près de soi, de se (nous) rencontrer et peu importe si les ombres sont là nous rappelant notre condition de mortel / de vivant, le vide nous enchante, nous offre son chant pour peu qu’on l’habite, qu’on l’aime comme s’il s’agissait d’une vérité à recevoir. On veut le croire, le recevoir le petit signe quotidien semblant venir de loin, et qu’on veut partager avec le plus grand nombre comme s’il s’agissait d’une révélation. Il se dégage de Peter Gizzi une sorte de santé, une force morale / lui aussi a un beau front quand il écrit encore :

/[…] marcher droit, aimer / Pourquoi ne pas profiter du jour, ce truc qui va d’un moment à l’autre / (…) comprendre et sentir pour de bon / que les personnes que tu rencontres / possèdent un trou et un scintillement / embrasse-les et mange quelque chose / Regarde les droit dans leur flash impermanent / le tic nerveux de leur caquet / Réjouis toi qu’elles connaissent / sans connaitre leurs allées et venues […] /

Je veux croire que l’architecture du corps peut ressembler aussi à un chaudron pour étoiles naissantes, qu’un corps, qu’une conscience plus vaste est à venir, et que les auteurs présentés ici participent à leur manière là où ils sont / comme ils sont, à cet élargissement.

Bruno Normand


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