Philippe Mathy : Pencher le cœur ; peintures de Marie Alloy (L’Ail des ours, 2026 – collection Grand ours)
Il y a une forme de joie qui naît du fait de sentir et voir le monde tel qu’il arrive en nous lors d’une promenade en forêt, dans cette simplicité du mouvement intérieur, celui du cœur, celui – intermédiaire - de l’ouverture des paupières et puis le mouvement visible, recommencé, en extériorité, de nos jambes en marche.
C’est une joie douce : prendre la vie au vent de l’infime aventure, celle d’aller d’une succession de petits moments à une autre, sensations fragiles, passagères et pourtant renouvelées, bonheurs du jour renaissant, autant d’aubes fugaces auxquelles non pas s’accrocher mais par lesquelles se laisser traverser.
Ainsi se donne à lire Pencher le cœur, ces courts poèmes nommés « notes », comme autant d’évocations de sous-bois, de jardins peints, sources et verdures prolongées par le vert des illustrations de Marie Alloy, où l’œil, à la lecture, progresse sous les ramures, dans les futaies, entre rosée, lumière et petite musique de pluie malgré le contre-champ lointain des horreurs humaines.
Et dans cette compréhension, il y a non pas une profonde solitude, mais le sentiment d’être raccordé aux autres, et à soi-même. Pencher le cœur, celui palpitant d’un veilleur du jour, vif en nous, au cœur de l’aube tintant à l’unisson d’une super vièle, Oops, (vrai !), aux vers d’un Supervielle d’où Philippe Mathy a tiré son titre : « il s’agit de pencher le cœur plus que l’oreille, / Tu trouveras en toi des ponts et des chemins (...) ». Il s’agit bien de cela. « Ne tourne pas la tête, un miracle est derrière (…) Cette douceur (…) être là, comme un rêve en arrêt ».
Philippe Mathy : Une enveloppe ; images de Willy Wanggen (L’Ail des ours, 2026 – collection Graines d’ours)
Des rêves en arrêt, il y en a également dans Une enveloppe, celle destinée aux jeunes voyants, cette énergie des yeux si neufs aux visages des enfants et des enfants lecteurs. Philippe Mathy leur adresse des plis gorgés d’émotions en forme de bestiaires à sensations. Ouvrir son enveloppe, c’est se représenter, oui, des émotions de manière fine, précise, douce et forte, c’est déjà entrer en contact avec cette révolte face à l’immensité du désir et le peu que la vie permet de vivre, un contact avec la poésie, cette folle tentative de redonner du sens à un monde qui n’en a plus... prendre le risque du lyrisme, de voir la beauté en transparence sur ce qui la menace, a écrit Annie Lebrun, évoquant ses acolytes surréalistes. Ce jaillissement premier de la poésie et ce refus instinctif de ce qui l’entrave, c’est encore et toujours ce dont il est question : LE sentiment poétique prêt à bondir depuis cette enveloppe gigogne de Mathy, adouci au secret des images de Wanggen.
Jean-Marc Barrier : Le cycle de l’encre // el ciclo de la tinta ; traduit en espagnol par Alex Desloir et Coralie Poch (az’art atelier éditions, 2025 – collection espartO)
Le cycle de l’encre // el ciclo de la tinta a été écrit en avril 2025 lors d’une résidence d’artiste à Gorafé, en Andalousie, dans une maison troglodyte, la Cueva del Arte. Résidence proposée par Elisabeth Aragon, poète et directrice de la collection esparto. Habitant Toulouse et Gorafé, elle souhaite avec la collection créer un pont culturel et littéraire entre l’Espagne et la France. Ainsi est née la possibilité de ce livre.
Il y est bien sûr encore question d’émotion. « Avant les mots, l’émotion » pourrait être le mantra préexistant à toute tentative poétique. Mais en fait, ce serait confondre l’émotion et le sentiment, le ressenti, la sensation. L’émotion, elle jaillit, elle fait irruption, comme l’acte manqué. On ne peut anticiper ou traduire in situ une émotion, elle fait intrusion. C’est pourquoi, sous le coup de l’émotion, n’importe quoi peut se produire et rien ne peut s’écrire.
Écrire de la poésie demande le temps de l’infusion afin de rester au plus près de la vérité de ses ressentis, et donc de... ses émotions ! Par là, c’est donc tenter de créer de la langue. C’est à une exploration de cet ordre que, selon son propre aveu, s’est livré une fois encore Jean-Marc Barrier. « Une écriture à l’instinct, libre, joyeusement libre » où l’on croise les thèmes de la solitude, de la rencontre, de l’étonnement, de la fraternité humaine, des pertes et du désert, de la nuit et des ciels. C’est dans le même temps une écriture des transformations et des mouvements. C’est pourquoi Le cycle de l’encre commence et se termine par un poème sur la marche, « ce miracle où à chaque instant T, l’on est en déséquilibre, mais pourtant on tient et on avance », précise-t-il.
Pierre Reverdy souligne la nécessaire force de tout poète : celle de mettre la poésie là où elle aura le plus de chance de pouvoir subsister et ce, par la nécessité où l’homme se trouve de la mettre au monde afin de pouvoir mieux supporter la réalité. Espérer la transmettre dans ce que deviennent les mots atteignant l’âme humaine, quand ils ont transformé le coucher du soleil ou l’aurore, la tristesse ou la joie, travailler à cette transformation opérée sur les choses par la vertu des mots et les réactions qu’ils ont les uns sur les autres dans leurs arrangements — se répercutant dans l’esprit et sur la sensibilité, voilà sans doute le but recherché lors du travail à toute langue poétique propre, et sans doute également celui qui présida à l’écriture de ce cycle de l’encre.
(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)