Né en Valais, Thierry Raboud est poète et critique littéraire au quotidien suisse
La Liberté. Creusant un sillon minimaliste et contemporain, il écrit des poèmes
qui ambitionnent de dire les incertitudes de son temps, qu’il publie en recueils
et livres d’artistes aussi bien qu’en revues.Son premier recueil de poèmes, Crever l’écran, est lauréat du prix Pierrette Micheloud.
En 2021, son poème Terres déclives, composé sur machine à écrire à l’occasion d’une résidence au Musée Jenisch de Vevey, est lauréat du prix Tirage Limité. Son manuscrit est acquis par les réserves précieuses de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, et il est traduit en allemand et en italien.Thierry Raboud est également actif dans le domaine du livre d’artiste, en collaboration avec différents peintres, illustrateurs, photographes. Il écrit également pour des compositeurs, et partage volontiers son travail sous forme d’installations ou de performances, dont Désastronautes, avec l’ensemble Slide Collective du tromboniste Victor Decamp. Enfin, il développe une pratique à la croisée de l’art typographique et de la visualisation scientifique, dont les œuvres, régulièrement exposées en galerie, ont intégré plusieurs collections publiques et privées de Suisse romande.
En 2023, Thierry Raboud était artiste en résidence à Fondation Jan Michalski et lauréat d’une bourse culturelle de la Fondation Leenaards. En 2026, avec le soutien de la Fondation Pro Helvetia, il a publié son premier récit poétique, Un monde en liquidation, aux Editions La Baconnière.
Extraits de Crever l’écran, Empreintes, 2019#avant
Nous vivions
Au présent simple
Je prenais l’air
Du temps
Pour ce qu’il était
Une goûteuse égoutture
Léchée de mémoire
Souviens-toi#après
ne pas voir
ce qui se délite
le temps plié
aux présents impératifs
par les temps qui courent
marchons
Extraits d’Epitaphes climatiques, La Revue de Belles-Lettres, 2020, Itaire à l’horizon
en silence accoster
aux lèvres asséchées
précipitation
en mon jardin
d’acclimatation
un merle coi
tire ses vers
de terre
subsister
doux leurre
un remords amuïje
de rôle
semblant
faire abstraction
comme l’amour
assez souvent
pour rationner
mes vivre
est-ce au pluriel
que l’on manque à sa faim
nous les artificiers de ce qui vient
Extraits de Terres déclives, Empreintes, 2022Nous sommes la horde des intranquilles Nous
savons nos penchants Et nous les combattons
Aux noms du Vivant Nous sommes les
descendants Nous ferons horizon Sur les
terres déclives Nous habiterons Le trop tard
sera notre foyer L’irrévocable notre vocation
La sobriété notre ébriété Nous acclimaterons
Nos joies sabordées Au devenir catastrophe
Dans la consumation Nous chanterons Dans
l’effondrement Nous grandironsNous Engendrés du désastre Nous Génération
échaudée Nous Enfants de l’Anthropocène
Au bénéfice du risque Nous Passagers de
l’imminence Et de la langoureuse urgence
Nous Hérauts du dévers Ennemis de l’inespoir
Nous Sevrés d’espoirs Condamnés à l’utopie
Acculés à l’à-venir Nous Forts de ce qui
nous unit Nos songes dégradés Nos colères
blanches Nos liens invisibles et tenaces Notre
tremblante tâche commune
Nous Solidaires Nous
Nus
Extraits de Le salut des feuillages, livre d’artiste, avec Yannick Bonvin Rey, 2025Né d’une cueillette au printemps 2024 dans les talus et bas-côtés du Valais, ce livre est constitué de 64 poèmes inédits typographiés par Thierry Raboud sur une machine à écrire Halda de grand format, de feuilles de bardane encrées par Yannick Bonvin Rey et de 21 gravures extraites de Valais et Chamonix (Wolf, Cérésole, 1889), réinterprétées et tirées par ses soins à l’Atelier genevois de gravure contemporaine. Trois exemplaires numérotés, le premier étant acquis par la Médiathèque Valais, les deux autres restant propriété des artistes.
l’envers
des nervures
dessine l’endroit
où nous irons
si triomphe l’hiverbutiné d’abeilles rares
le désastre concède
au bourdon de la mort
l’effeuille d’un arbre creux
où réfugier notre remordsbientôt
dans le tiède tremblement
nulle feuille ne cèdera
et nous aurons perdu
les arbres et le bientôtune feuille qui tombe
c’est un bruit qui court
et rappelle alentour
que le pouls du monde
est un événementje suis la somme
de mes étais
comme la feuille
jaillit du bourgeon
qu’elle condamne
Extraits d’Un monde en liquidation, La Baconnière, 2026Il nous faut descendre, profondément. Nous entasser dans la télécabine construite en 1988, puis dévaler les escaliers toujours plus nombreux qui courent après la mer morte en remontant le temps et l’espace. Un panneau indique provisoirement cinq cent vingt marches. « Future maman, jeune enfant, senior, avant de vous engager sur le sentier, évaluez votre capacité à remonter. » De petites stèles égrènent les âges de la déroute. Quelques pas, puis mon année de naissance, d’autres encore, celle de ma fille : le glacier, il y a quatre ans, était là où il n’y a plus rien. Chaque printemps, l’escalier est prolongé de plusieurs dizaines de marches pour atteindre enfin ce front qui fuit, où le touriste de la dernière chance s’engouffre sous un résidu gelé couvert ici aussi d’une draperie pathétique.
Radieuse, ma fille touche le froid mouillé de la grotte. La joie jaillit, pure, à laquelle elle a droit et que je crains tant d’altérer. J’envie ses yeux nouveaux où rien encore n’a dépéri. Dans son regard, je retrouve l’ancienne sensation bleue, cette phosphorescence qui n’a cessé d’exsuder dans ma mémoire. La petite, fascinée, s’installe sur un trône, flash, provisoire reine des neiges, car d’autres attendent pour la photo qui ira rejoindre l’album aux glaces demain révolues.
Le mont Blanc est un labyrinthe dégoulinant, où nulle peluche n’hiverne. « Et chaque génération demandera à son tour : où est donc passé le grand ours blanc ? » anticipait le naturaliste Aldo Leopold. Les mascottes polaires sont remplacées ici par des tableaux didactiques qui disent les marées naturelles de la masse gelée et savamment oublient la cause humaine de son reflux ; le touriste paie pour désigner, non pour qu’on le désigne.
Alors on lui hisse une télécabine à 23 millions d’euros qui suppléera son « incapacité à remonter ». Une quarantaine d’ouvriers, dont deux morts déjà dans la chute d’un pylône, coulent du béton à 2 000 mètres d’altitude pour projeter le visiteur à la poursuite d’un glacier qui sera dégluti par la vallée grise. On viendra par centaines de milliers y admirer l’empreinte du fuyant. Définitivement seuls devant le théâtre sédimentaire.
Extraits de Désastronautes, à paraîtrePoème performé en 2025 et 2026 avec les musiciens de l’ensemble de cuivres Slide Collective, sur une musique de Victor Decamp.
on allait si bien
dans la marche à suivre
et le gras bitume
étalé devanton allait si bien
que nul de sensé
n’ignorait la loi
du plus forton allait si rien
ne faisait entrave
quelque dévorantes
que soient les étraveson allait humains
dans les feuilles mortes
et les paumes fraîches
de mille avalancheson irait très loin
et l’on verrait bien
qui s’épuiserait
le pas ou la voie
on naissait si bien
lotis dans l’élan
que l’on n’a rien vu
adveniron aurait tué
l’au-devant sensible
pour quelques bouchées
de fossileset on l’a fait sans
penser au jour où
plaine perdue
l’horizon s’est tuon n’a su choisir
perdurer ou jouir
et voici l’immense gouffre
au milieu du bien commun(...)
irai-je vers l’ici-bas
dans l’inconfortable
clairvoyance
où mêmement luisent
l’extinction et l’incendie
la sueur des mers
et la mutité des arbres
la fureur des cimes
et l’agonie des avals
les balafres vives
dans l’après tué
et l’éden débroussaillé
ferai-je face à la glace
où se reflète l’atlas
d’un monde en liquidation
irais-je vers l’ici-haut
dans la confortable
nonchalance
dans la jubilation aveuglée
par la beauté qui demeure
sous le pouls de la dernière eau vive
sur la peau du poisseux long nuage
sous la toiture des ramages
que le froid n’atteindra plus
ni le miroir bleu des geais
car après tout il fait beau
et le marché du vivant
fourbit ses rayons
profitez !
tout doit disparêtre
BibliographieRecueils poétiques
- Crever l’écran, Empreintes, 2019
- Terres déclives, Empreintes, 2022
(Traduction en allemand par Yves Raeber : Schieflage, Verlag die Brotsuppe
Traduction en italien par Natalia Proserpi et Josephine Bohr : Terre declivi, Valigie Rosse)Essai poétique
- Un monde en liquidation, Histoires postglaciaires, La Baconnière, 2026
Livres d’artistes
- (dehors), avec William Gammuto, Favre, 2020
- Lavaux d’ombres, avec Tassilo Jüdt, Les Effeuilles, 2022
- Le salut des feuillages, avec Yannick Bonvin Rey, 2025
- Atlas-manifeste, avec Claudia Renna, 2026
En revue
- Mode veille, poème, La Quinzaine littéraire, 2020
- Epitaphes climatiques, poèmes, La Revue de Belles-Lettres, 2020, I
- La maison souveraine, récit, Viceversa littérature, 2021
- L’une ou l’autre, poèmes, La Couleur des jours, 2021
- Trois silences manifestes, poèmes, L’Amour, 2022
- Malgré cette pluie sur nos banquises, récit, Europe, 2024
- Marcher vers le temps qui vient, récit, La Revue de Belles-Lettres, 2025, I
Page établie avec la complicité de Françoise Delorme

