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Gabrielle Althen

samedi 30 mars 2019, par Roselyne Sibille

La belle mendiante, suivi de René Char, Lettres à Gabrielle Althen, L’Oreille du Loup, 2009.
(réunion du Cœur solaire, et de Midi tolère l’ovale de la sève, publiés respectivement en 1976 et 1978, par René Rougerie, dans Poésie présente, dont avaient été extraits des tirés à part.) Réédition Al Manar 2019.

LA BELLE MENDIANTE

La mort, non, mais le faire mourir et le mourir : la paix malgré les roses se tord sous le cyclone... Entre tenailles et rêve, le chant de l’improbable, entre larmes et fruits, entre mensonges et cris, et par delà les pleurs de la vallée oblongue, le vœu de la BELLE MENDIANTE : une sonate à l’aise y pouvait bien courir.
Et la Mendiante au bord du monde à mendier devenait belle. Belle Mendiante, sous le désastre faisant front, elle grandissait comme une tour... Au cœur de soi dans la clarté vacante se bâtissait la forteresse de l’appel.
Etre beauté de ce qui n’a pas lieu. Eperdument mendier : la seule embellissante parole. Mendier, le choix lucide du diamant.

Présomption de l’éclat, Rougerie, 1981 (Prix Louis Guillaume)

C’était déjà le temps où tu étais blessé à l’être. Nos chairs nous aimaient, je me souviens. Nous menions chaque jour nos exercices de joie plus haut que la dureté des pierres et en guise d’hallali sur ton flanc paissait la rose mûre à naître, le fruit agenouillé du jour. Nous entendions croître les hallebardes du soleil, la moisson des roseaux advenue sur la mer, et celle-ci chaque fois se soulevait dans l’or en flammes parallèles.
Pour étendard encore, nous étendrons nos mains sur cet amour.

Noria, Rougerie, 1983

LA MAISON SUSPENDUE

La chambre est pure et belle, où ils conquièrent l’ogive de nos soirs. Muscles tressés d’une lenteur, surgissement sur l’huile de la flamme ! - On disait d’eux qu’ils tardaient : ils sont devenus lampe et leur maison persévère au-dessus des ravins.

La Raison aimante, Sud, 1985

LOGOS

La parole antérieure à la lèvre, l’âme près du geste, une source ouvrirait le regard et lorsqu’il se penchait, (l’exil, aussi bien que le vent, place la note plus haut), la terre se courbait davantage et lui offrait des mots, son autre nudité, qu’il chargeait, comme de l’or, sur son épaule maigre.

Hiérarchies, Rougerie, 1988

Et le ciel en eût bien déposé sa nudité sur le rebord de la fenêtre. Chaque fois, c’est la couronne qui supporte le corps, pour le ranger à sa hauteur.

Le Pèlerin sentinelle, Le Cherche midi éditeur, 1994

On reconnaît durant les mois dépossédés de leur saison, le triangle du cœur, son point étourdissant contre la bouche qui reviendra et se déclare heureuse.

Le Nu vigile, La Barbacane, 1995

LENDEMAINS

L’heure qui passe après l’heure forte est visage qui se sculpte dans l’air. Je me tiendrai au bord de la lumière du sable plus étrange que la mer. Qui donc sera visible après l’événement ?
Anges autour de l’œuvre pie, les lendemains sans lèvres ont des étonnements de baisers clairs.

Cœur fondateur, Voix d’encre, 2006

LES CHAMBRES

Site avec personnages (5, 3, ou 4)
Jean Dubuffet

Une cellule pour chacun
Chaque homme pleurait dans sa mandorle
Enfants et hommes se ressemblant
Chacun serti dans son mutisme
Le Christ avec sa gloire
Etait parti ailleurs
Le temps allait bientôt se séparer de l’air
Petit bonhomme qui es moi-même
Petit bonhomme qui es mon frère
Ai-je à ce point quitté le bleu des oliviers ?
Te souviens-tu des beaux cheveux du vent ?
Pour moi je dis que je fais corps
Avec cette prison
Avec la cave de la tête
Avec le taudis de l’espace occupé par l’esprit
Mais la lumière qui manque
Nous enjoint de nommer le manque de lumière
Crispé sur l’aire obscure
Petit bonhomme fais attention
Dans ton terrier dans mon terrier
Dans nos terriers d’aveugles
Nos fronts sont cette vitre
Posée sur la métaphysique
Et moi pour m’occuper
A mes pieds sur le sol
Un à un je ramasse
Les morceaux mal éteints du vitrail.

L’arbre à terre, éditions de la revue NU(e), 2007

Les autels de la nuit distribuent la caresse toute bleue de l’équilibre, cette fleur non sensible, corolle en marche, l’ouvroir imprononçable, cependant que vers nous revient la mesure puissante et magnifique où le corps chavire entre les bras du temps.

*

LE CONGÉ DE L’HEUREUX

Un arbre blanc se présente et dit qu’il est blanc à l’homme qui est venu le voir.
Ce dernier ne veut pas le croire et mâche d’anciennes idées vertes. L’arbre s’envole et va se poser de l’autre côté de la colline où le ciel ne dira pas qui il est ni comment il se nomme.

Vie saxifrage, éditions Al Manar, Alain Gorius, 2012
(La plante modeste, dite saxifrage, a des racines qui ont le pouvoir de déliter certaines pierres pour chercher leur nourriture : signe d’ardeur à vivre.)

Voici le temps du face à face, si nu qu’on lui cherchera des rides en guise d’anse ! Transparence, ô vérité noire ! Cette justice a les lèvres insensibles et bien que la chair soit plus jeune que la tête, tu devras en écrire sur la vitre de l’air.

*

LE PAYS MUSICIEN

L’énigme est une roue céleste qui se laisse traverser sans se résoudre et le temps la reçoit sans y toucher, tel un vent léger faisant filer les herbes lisses.

La Cavalière indemne, éditions Al Manar, Alain Gorius, 2015

Bergère de la lumière, sans même savoir qu’elle était aux aguets, elle tenait son cœur vert et nu spacieux assez pour y loger des souvenirs et des arceaux de ciel.
La résonance cherchait en elle le préférable et sa limpidité. Un arbre pur en contre-jour lui écrivit dans la clarté.

Soleil patient, Arfuyen, coll. Les Cahiers d’Arfuyen, 2015

KÖCHEL 467

La souffrance et la joie pèsent tout à fait le même poids
Tomas Tranströmer

Mozart sourit un peu à la maison
Le piano ce matin m’écoute et veut bien me répondre
Rire serait de trop pour ce bureau
Mozart ne juge rien et ne fait pas non plus la moue
Mais il taquine l’air de rien les émois qui se faufilent
Puis les console d’un câlin
Et à nouveau compréhensive la musique sourit
La grande sœur nôtre qui sait tout
Et la maison s’adoucit qui accepte en visite le soleil et ses lampes
Un pas plus loin nous savons bien que c’est le drame
Avec le sol qui craque au-dessus de la mort
Et moi qui comprends si peu comment va la lumière
En tremblant je m’en vais avec elle jusqu’au dernier accord
Qui déjà m’avait tout pardonné


Bio-bibliographie

Gabrielle Althen, Professeur émérite de Littérature comparée (Université de Paris-Ouest-La Défense), partage son temps entre Paris et le Vaucluse. Elle a publié une douzaine de livres de poésie, ainsi que des nouvelles, Le Solo et la Cacophonie, contes de métaphysique domestique, chez Voix d’encre, en 2000 et un roman Hôtel du vide, 2002, Aden.
Outre sa création propre, elle mène une réflexion sur l’art et sur la littérature, d’où le concept de critique méditative, qui lui tient à cœur, et la publication d’essais, Proximité du Sphinx, Intertextes, 1991, Dostoïevski, le meurtre et l’espérance, Le Cerf, 2006 et La Splendeur et l’Echarde, Corlevour, 2012.
Elle a traduit, en collaboration avec Jean-Yves Masson, Les Poèmes à la nuit de Rainer Maria Rilke (Verdier, 1994).
Elle a publié de nombreux ouvrages en collaboration avec des peintres et a volontiers écrit sur leur œuvre, en particulier sur celle d’Edouard Pignon, pour le Catalogue de sa rétrospective qui s’est tenue aux Galeries Nationales du Grand Palais en 1985, publié par la Réunion des Musées Nationaux et Denoël.
La musique la retient. L’un des poèmes de Soleil patient a été mis en musique dans la pièce de Vincent Trollet, intitulée Revival, création à l’église des Billettes en 2014, ainsi que Blessure, inédit pour octuor de voix avec clarinette, commande de Radio-France, crée le 19 février 2019.
D’une façon générale, Gabrielle Althen a de façon intermittente le souci de s’accorder à d’autres moyens d’expression que les siens (extension de son champ d’intérêts qui n’a d’autre fonction que de nourrir les préalables du poème). Elle a ainsi écrit le texte de Chronopolis, film de Piotr Kamler, présenté à Cannes en 1982 ou le texte du Regard d’un photographe sur Belleville, Ménilmontant, Charonne, 1944-1999, l’Amandier, 1998.
Elle fait partie du comité de rédaction de Siècle 21, collabore à de nombreuses revues françaises et étrangères.
Numéraux spéciaux : Poésie/première, n° 33, Autre Sud, n° 34, septembre 2006 ; Dossier Hors-cadre de Siècle 21, n° 31, printemps-été 2017.
Numéro spécial de NU(e), n° 53, juin 2013, consacré à Gabrielle Althen.
Elle est membre de l’Académie Mallarmé et fait partie du jury du prix Louise Labé.

g.althen@orange.fr

(Page réalisée avec la complicité de Roselyne Sibille)


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