Née en 1962 à Marseille, Isabelle Alentour fut chercheuse INSERM pendant 30 ans dans
le champ de la santé, avant de se détacher en 2012 des savoirs académiques pour se consacrer
à une pratique uniquement clinique. L’écriture et son intérêt pour la poésie naissent de ce
mouvement. De sa pratique à l’hôpital public, Isabelle Alentour a conservé un attrait
pour l’humain dans sa diversité ; de son expérience de la psychanalyse – côté divan puis
côté fauteuil, une attention permanente aux jeux de voix et de langage ; de ses années
recherche, la rigueur et le goût pour l’exploration : toutes choses qui ne cessent de nourrir son écriture.
L’écriture d’Isabelle Alentour explore des territoires d’intimité comme des sujets sociétaux et interroge comment les pulsions de vie et de mort, l’altérité, ou encore le rapport au féminin nous traversent de manière universelle, dans des formes poétiques qui possèdent souvent une dimension narrative.
Elle croise volontiers sa pratique avec d’autres pratiques artistiques, musique, théâtre et arts plastiques, et anime des ateliers d’écriture au Quartier des femmes de la prison des Baumettes.
Extraits de Je t’écris fenêtres ouvertes, La Boucherie littéraire, 2017Un silence en forme d’arbre ou de nudité je ne sais pas
Je t’écris fenêtres ouvertes sur la nuit en attendant que se réveille l’arbre ou que se dévoile la plaine Cette nuit est trop chaude pour un homme qui marche depuis longtemps trop transparente pour un homme nu trop enveloppante pour un solitaire
Le monde ne sera plus jamais le même
Peut-être en va-t-il ainsi de toutes les mains et de toutes les peaux et de tous les corps qu’on a frôlés ou caressés Il arrive un moment où on ne les a ni frôlés ni caressés En quelque sorte c’est comme si on n’avait jamais frôlé ou caressé
Le monde n’est déjà plus le même
Extrait de Louise, Lanskine, 2019A l’HP ventre fauve se sent à l’abri.
Croise ses semblables, aux pattes délicates et malhabiles.
Se couche dans le sens du courant.
Mais à chaque virage glisse, décroche, s’affale.
Se laisse aller à penser que va s’installer là.
Se nicher.
Incognito.Couloirs d’errance sans face à face, chute intérieure reconduite plus loin.
Le néant arrive toujours avant moi.
Alors je cours, tête et pieds nus.
Je cours, de mes rêves dévêtue.
Je cours, cadran solaire, je cours, lune solitaire.
Je cours sillon d’hiver sous les neiges brulées.
Je cours comme on oublie, en regardant ailleurs.
Je cours avec mon corps qui pèse sur mes pieds, la plante de mes pieds pressée sur les cailloux, les cailloux retournés ouvrant la terre en deux, et la terre fendue m’accueillant à l’envers.J/e bascule.
La terre ne me tient plus, j/e ne suis plus sa fille, ongles de porcelaine et pompon coloré.
La profondeur du trou se mesure au silence, nul écho à mon cri ni en bas ni en haut.
J/e tombe comme on oublie, d’oublis en insomnies.
Il était temps peut-être de cracher le noyau.
Il était temps sans doute que finisse la route.
Il était temps, ma foi.
Extrait d’Ainsi ne tombe pas la nuit, iXe, 2019Elle crie quand elle dort.
(Les traces existent avant les mots)
Cette nuit encore un cauchemar.
Ils arrivaient, crocs acérés.Il y avait celui qui mangeait des pistaches.
Comment un homme qui mange des pistaches peut-il être mauvais ?
Celui qui commençait toujours en blaguant.
Celui aux jambes courtes et aux bras velus.
Celui qui se masturbait en regardant.
Celui qui mordillait sa moustache en giclant.Il y avait celui qui était cruel, et violait cruellement.
Celui qui était brutal, et violait brutalement.
Celui qui était extrêmement brutal et violait extrêmement brutalement.
Celui qui avait trop bu et violait dans la lenteur.
Celui qui violait vite pour finir vite.Et puis
Il y avait celui qui était normal.
Et violait normalement.
Extrait de Makapansgat, La tête à l’envers, 2021Certains jours je n’ai pas le courage de penser
J’observe le monde
J’aimerais savoir nommer chaque choseIl paraît qu’un brin d’herbe
très proche
peut masquer les sommets himalayensQue les étoiles filantes ne s’éteignent pas toutes à la même vitesse
Que les chiens ne font pas des chats
et que pierre qui roule n’amasse pas mousseJ’aimerais comprendre
il paraît que cela rassureMais peut-être n’y a-t-il rien à redouter
Extrait de Chaque jour, je lie, je relie, Les lieux dits, 2025D’elle comme d’un tableau en transparences.
Mouvement vert amande au tracé incertain elle flottait, bras porté à l’horizontale, poignet légèrement fléchi.
Ou bien à la renverse près d’une porte fermée sur un mur, blanc sur blanc si parfait que cela en devenait stupéfiant.
Je la revois avec son silence devant elle, c’était un jour comme les vôtres, elle avançait dans ses pensées et riait, elle était comme ça aussi, et quand elle riait je riais aussi.
Je la vois devant moi à présent je la vois souvent et ce n’est pas seulement elle que je vois mais mon reflet en elle, son exil intérieur.
Mais non ce n’est pas possible, comment prétendre ça, entendre parler quelqu’un qui n’existe plus depuis – ça fait si longtemps, moi je suis grande et elle était gamine, j’étais gamine et elle était.
Sa voix, j’en avais mis un peu dans ma gorge pour après.
Elle a vécu ici ma semblable, dérivé durant des années, un instant là, le suivant n’y est plus, regarde autour d’elle mais c’est en-dedans que ça.
Durant des années la maison a continué à l’encercler, à la blesser et blesser caché, mais voilà des années maintenant qu’elle a fui, draps collés à la peau, laissant trois autres pouliches et un jeune marronnier.
Tout a été laissé tel quel sur le papier de riz.
Elle était dedans elle était dehors, je la vois partout mais ce n’est pas la même, toujours je la vois comme chez ma mère, sa main caressant mes cheveux ou la mienne jouant avec les siens. Je l’ai bien connue ma semblable qui traversait la pièce en direction du jardin, quelques pas vers la fenêtre elle se retourne, si lumineuse qu’illisible, où allait-elle, en quête d’une autre main peut-être, qui, un jour, pour elle écrirait, un jour, délier le passé.
Elle est là, elle est moi maintenant, et ce n’est pas seulement elle que je vois, mais ma propre liberté qu’elle regarde s’éloigner vers les grilles du jardin, un peu de sa voix dans la mienne.
Ma semblable, oui, ma semblable, c’est là que nous vivions toi et moi, ta voix sur mon épaule descendant vers le jardin, portées par la terre qui se déployait, un marron lisse dans la main, un marron lisse pour demain.
Extrait de Bleu nuit sans étoiles, La Boucherie littéraire, 2025Je ne t’ai pas dit au revoir
(pas même en pensée
du haut du muret
quand le fourgon de la médecine légale t’a emporté
pas à la morgue non plus
pas sur ton oreiller dans le lit chaque nuit de la semaine folle
pas quand ils t’ont enfin installé dans un cercueil
où l’on a pu venir te voir
(venir te voir non
pas toi
mais une chose déchargée comme une batterie
ayant grosso modo ton apparence
tes filles te trouvaient beau avec ton foulard rose et
(après vérification
le post-it avait bien été placé là dans la poche de ta veste écrue
avec noté dessus on est avec toipas dit au revoir quand j’ai glissé sous le drap imitation satin
le manuscrit original de Je t’écris fenêtres ouvertes
(entièrement retranscrit à la main pour ton anniversaire
pas dit au revoir incapable que j’étais de poser mes lèvres
sur les lèvres de cette chose
d’avancer mes mains au contact de sa peau de poulet froid
pas dit au revoir lorsque voix et musique se sont élevées sous les grands pins
pas dit au revoir lorsque le préposé en nage a descendu tout seul ton cercueil dans la tombe
pas dit au revoir face à l’amoncellement de Surtout pas de gerbes que des fleurs des champs
(et des rameaux de seringa
pas dit au revoir en lisant à voix haute et inaudible la plus belle page de Je t’écris
ni en écoutant battre le cœur des mots de tes filles
et les hommages personnels
pas dit au revoir en prenant dans mes bras chaque présence comme si y était mêlée un peu de la tienne
pas dit au revoir en observant le monde devenir lourd dans la légèreté des bulles
ni en chantant à tue-tête avec les bretons
ni en dansant tata-yoyo avec les marseillais
ni en écoutant mon fils jouer sur ta guitare
ni en virevoltant avec ma fille sur la musique brésilienne composée pour l’occasiondans les adieux que je ne t’ai pas faits
je n’ai pas eu à attraper un avion en urgence pour arriver jusqu’à toi
ni de train depuis l’enfance
je ne t’ai pas embrassé à la manière d’une guerrière
je ne me suis pas allongée contre toi
pas roulée entre tes bras
tu ne m’as pas regardée tendrement dans les yeux
pas désiré pour la dernière fois
je n’ai pas mordu à tes lèvres
je n’ai pas eu de goût de fer à la bouche
je n’ai pas eu à craindre l’innommable
je ne t’ai pas dis adieu
ni au revoir
non
je ne t’ai pas dit au revoir
parce que
au revoir je te l’avais dit mardi matin
en te quittant je t’avais dit à ce soir mon amour
toi tu dormais
moi
(depuis
je t’ai rejoint dans un demi-coma
Bibliographie
- Bleu nuit sans étoiles, collection Sur le billot, La boucherie littéraire, 2025
- Comme elle, je frissonne, D&D, collection fibre.s, 2025
- Chaque jour je lie, je relie, Les lieux-dits, 2025
- Je t’écris fenêtres ouvertes, collection Sur le billot, La boucherie littéraire, 2022
- Makapansgat, La tête à l’envers, 2021
- L’Hirondelle, L’ail des ours, 2021, prix Pierre Dainhaut
- Louise, Lanskine, 2019
- Ainsi ne tombe pas la nuit, iXe, 2019
- Je t’écris fenêtres ouvertes, collection Le feuille et le fusil, La boucherie littéraire, 2022
- La fossette, La porte, 2017
Participation à des œuvres collectives
- SVP, Serveur vocal poétique, Eds La chouette imprévue, (2020-21-22-25)
- Traverser, Eds de l’Aigrette, 2020
- Indocîles, Editions des Iles, 2020
- Anthologie poétique Terre di Donne, Eds des Lisières 2017
- Dehors, recueil sans abri, Eds Janus 2016
- Anthologie poétique de Terres de Femmes, Angèle Paoli, 2013
Publications en revues papier et numériques
La Forge, Teste, Rumeurs, Radical(e), Lapsus numérique, Thauma, Phoenix, Ce qui Reste, Terre à Ciel, Recours au Poème, Dissonances, Décharge, FPM, La terrasse, La Piscine, 21 minutes
Collaborations artistiques, Expositions
- Les Partisan.se.s, Le bunker des Calanques, 2025
- Le chant des vestiges, Archik Marseille, Art-o-rama, Marseille, 2025
Page élaborée avec la complicité de Clara Regy

