Thibault Marthouret vit et travaille à Bordeaux où il œuvre pour la diffusion de la poésie au
sein du collectif « Pour le moment ». Sa poésie a été publiée dans plus d’une quarantaine de
revues. Féru de hors-pistes, hors-champs et chemins de traverse, il collabore régulièrement
avec des artistes plasticiens (Laure Chapalain, Lisa Gervassi, Magali Lambert...) et des
musiciens (Tana Barbier, Jean-Sébastien Noël...). À ce jour, 5 ouvrages ont paru,
explorant chacun un thème dominant : perte / persistance dans En perte impure, silence
dans Qu’en moi Tokyo s’anonyme, changement climatique dans Smog rosé, enfance dans Les enfants masqués, demain dans 365+1.
Extraits de En perte impure (Éditions Le Citron Gare, 2013)silence blues
Depuis ce silence terminal
né sur un parking d’entrailles douloureuses
dans la moiteur pesante de remerciements feints,je marche, léger,
je m’endors, léger,
je mène, léger,une existence légère du poids de ta parole perdue.
phénomènes
I/
L’aube élague l’étreinte
où
je
nichais.II/
La perte comble l’absence
comme l’ombre le gouffre.Je chasse le vide avec des gouttes.
A l’oreille du puits,
murmure je n’entends que toi.III/
La tour de l’église s’effrite,
saupoudre les ronces à son pied.Les épines poussent,
nourries de pierre et de temps dur.
les framboises
Je veux t’écrire sur les framboises des mots que personne ne lira.
T’écrire des mots sur les framboises comme si personne n’allait les lire.
Des framboises dans un récipient bleu, comme le silence.
Des mots creux, à remplir d’eau si tu veux,
de larmes,
de bulles d’air.Une caverne pourpre, rincée,
dont la mer vient de se retirer,
un cœur prêt à t’accueillir, encore.
Extrait de Qu’en moi Tokyo s’anonyme (Abordo Éditions, 2018)AVERTISSEMENT (la bouche pleine)
quand on n’a rien à dire on se tait
quand on ne sait pas on se tait
quand on ne sait pas se taire, on ne sait pas déguster
ceux qui ne savent pas se taire vont dégusteril y a un temps pour se taire et un temps pour parler
un ordre du jour à respecter les enfants
ne doivent pas se mêler des conversations d’adultes
relâche ! cinq minutes s’il te plaît relâche ! finisce que tu as dans la bouche c’est
calme tout à coup si calme si c’est
calme c’est que c’est bon le silence
est mesure de goût avant de donnerleur avis les adolescents seraient bien avisés
de tourner sept fois leur langue dans leur
bouche chacun sa
langue dans chacun sa
bouche sa langue à
soi dans sa bouche
proprequand quelqu’un parle on se tait
quand on est poli on se tait
quand on ne veut pas blesser ou qu’on en a trop dit
quand on veut retirer le couteau de la plaiepour ne pas trop en dire on arrête de penser
on se terre se distrait on oublie puis on prend
la parole—Order !
Order in the house !on ne crie pas, on lève le doigt, pas la main, pas le poing
on n’élève pas la voix
on ne parle pas la bouche pleine
de fiella bouche pleine, il écrit :
on ne parle pas la bouche pleine
mais que fait-on ?on mâche
ses mots avant d’avaler
sa langueon rumine, gorge serrée
on attend que ça passe
on savoure, on serre
les dents, langue à platcouchée ! couchée !
on encage l’animal derrière
ses dents serrées
on le laisse baver entre les barreaux, on avaledes couleuvres de salive
Extraits de Smog rosé (Atelier de l’agneau éditeur, 2021)Cet été sirupeux. Cet été si épais. Cet été liquoreux. Cet été adipeux. Cet été dur à dire. Cet été dur à fuir. Cet été à mentir, à ne plus en finir, à ne plus se finir, à ne plus nous suffire.
Cet été à la ronde. Cette chaleur corrosive. Ce lit comme du sable. Cette sueur comme du sable. Cette nuit corrosive. Cette nuit solitaire. Ce dépôt dans le verre. Cet été sirupeux. Cet été si épais. Cet été liquoreux.
Cet été dans le verre était séché et blanc et plat et c’était quoi ? Marc d’été. Oublié dans la cafetière à piston. Un été passé à tenter de glacer. Un été aux mille portraits sédimentés en fond de tasse, bol, coupe, chope. Un été passé à ventiler la chair, à l’agacer, à se piquer au vif.
Du gin et de la menthe. Mini short et sans manches. Du jean et des franges. Cet été jaune-orange. Des arcs-en-ciel thermocollés sur des t-shirts thermocollés sur des bustes tiraillés par les coups de sang de baffles couverts d’autocollants. Cet été dur à dire. Cet été dur à fuir.
Donnons-nous la peine d’essayer. Donnons-nous la paix de l’ombre vibrant comme la surface d’un verre d’eau fraîche. Donnons-nous le partage en partage jusqu’au dépècement total de l’ombre et de sa paix. Cet été dévoré. Cet été pilonné. Cet été granuleux. Cet été sous la dent. Cet été à nous fuir, à ne plus nous suffire, à vouloir notre peau, à entailler profond. Ce souvenir résineux. Cet été de pinède à en perdre le souffle.
/////////////////////////////////////////////////////////////
De Liège à Zarzis : quatre heures dix, mais la plage du Casino jouxte celle de l’Abattoir. Bagages déposés à l’hôtel, ouverts sur nos lits blancs, coup d’œil jeté à la vue du balcon, maillots enfilés et nous courons nous baigner. Nous suivons la langue de sable en équilibre entre deux palmiers et nous enfonçons : pieds, genoux, taille, poitrine, tête, liberté ! Sur le rivage attend, allongé, un dromadaire harnaché. Sa bosse cache la palmeraie. Villégiature en Méditerranée : nos orteils dans l’eau claire, oignons de mer, l’eau qui résiste à nos pas, raffermit nos capitons, les tout petits poissons, délectation jusqu’à ce galet mou sous la plante des pieds, la rondeur flasque qui comble les voûtes, la corpulence d’un mammifère sur le fond marin, le sursaut, le cri d’effroi, les jambes qui battent à plein régime comme les pattes d’un canard à ressort dans une baignoire d’enfant, surtout ne plus toucher, surtout ne plus effleurer, le cadavre au sol, l’être humain noyé.
De retour au sec, nous appelons nos proches, sanglotons au téléphone, hoquetons, reprenons, hoquetons, ne faisons pas sens alors nous retournons filmer la scène, le corps oscillant dans le flou marin, en découvrons trois autres échoués, plus loin, et c’est cette vidéo que nous montrons au personnel de l’hôtel de luxe puis aux officiers de police qui nous enjoignent avec fermeté de ne rien dévoiler à quiconque de ce malheureux incident. 86 migrants, personnes, hommes, femmes, enfants, ont fui la Libye et coulé au large peu après le départ. Trop de corps dans un seul canot. 3 ont été repêchés vivants. La mer recrache les autres au compte-goutte depuis dix jours.
Les autorités ne s’étendent pas sur le sujet. Elles ont raison, nous sommes effrayés. Et amers. Notre Éden balnéaire, ruiné. Nos vacances, gâchées. Le tour-opérateur est à court d’arguments, ne sait plus quelles solutions suggérer. Une cellule psychologique est dépêchée sur place pour nous aider à laisser derrière nous ce lourd début d’été et reprendre goût aux cocktails de bienvenue offerts tous les soirs par l’hôtel dans lequel nous sommes relogés.
/////////////////////////////////////////////////////////////
Nous creusons. Pour faire remonter. Pour soustraire à la vue. Pour puiser. Nous enterrons nos morts, l’été, derrière des masques de sueur. Nous faisons disparaître des victimes dont nous ignorons si elles sont nôtres. À Zarzis, nous creusons. Un grand trou noir dans la mémoire. Un grand trou noir dans le cœur des proches qui ne pourront jamais savoir. Nous sommes si doués pour creuser. Des siècles à peaufiner nos techniques. Nos mains sales puis l’outil, la mécanique, et nos mains gantées.
Nous creusons des angles morts et des maisons d’exception. Au nord, une prouesse architecturale, le premier restaurant sous-marin d’Europe, une nouvelle expérience dinatoire pour les habitants de Lindesnes et les touristes qui accourront du monde entier. Un lieu unique baptisé Under. Un monolithe à moitié immergé, un bunker qui se serait penché pour boire et aurait basculé. 34 mètres de béton parfaitement intégrés à leur environnement, juste assez rugueux pour accueillir algues, patelles et convives fortunés, un récif de luxe. Nous avons cassé la surface de l’eau. Quels mammifères verrons-nous dériver dans la lumière saumâtre en enfournant nos cuillérées de caviar revisité ?
Under en norvégien signifie « sous », « au-dessous », « ci-dessous », mais aussi « miracle », « merveille ». Nous creusons pour, en-dessous de tout, nous émerveiller.
Extrait de Les enfants masqués (Abordo Éditions, 2023)il sait
Il la fixe, nez relevé, tête à hauteur du bras qui remue la soupe.
Il sait. Il sent. Pas encore d’indices mais un chemin dans son ventre, le tintement d’une clochette d’argent, les pas de la peur dans la neige glacée qu’il suit jusqu’à cet antre où le sommeil refuse d’entrer.
Il frissonne.
Le fumet des légumes le ramène à l’abri, chez lui, dans la cuisine, sous la lumière jaune de la hotte, tout contre elle que ces petites disparitions inquiètent. Où est-il allé ?
A-t-il glané des indices dans la forêt obscure qui pousse au cœur de la maison et qu’elle s’évertue à draper de tentures pastel :
un silence trop long ?
Une enveloppe déchirée, oubliée sur le bahut de l’entrée ?
Un pansement dans le pli du coude ?
Des absences à l’heure du goûter ?
Elle redoute qu’il ne suive son instinct, ballon rouge le conduisant du jardin de l’enfance à cette route où le réel le fauchera.
Elle remue la cuillère de bois, se cache dans l’épaisseur orange.
Dis, ça va ?
Extraits de 365+1 (Éditions de l’Attente, 2024)001.
Portrait de Demain
en ours polaire
à l’encre sympathique.002.
Portrait de Demain
en débris de fusée,
en infime probabilité
d’impact sur zone habitée,
en risque infinitésimal
de dégâts humains,
l’infini sidéral
livré sur ton palier.003.
Portrait de Demain
en grain de poivre
dans une mer de lait.004.
Portrait de Demain
en mûre granulée, juteuse, sucrée,
un nuage noir au goût d’été
qui éclate sur tes lèvres.
Tantôt Demain se détache du ciel,
tantôt tu dois le dénicher,
plonger le bras dans le roncier.005.
Portrait de Demain
aux pupilles dilatées,
tremblant derrière le rideau de scène.006.
Portrait de Demain
en grain de sel
échoué sur l’immensité
de la toile cirée verte.007.
Portrait de Demain
en oiseau assommé,
à terre, gisant, inerte.
Il aura volé dans tes cornées de verre.008.
Portrait de Demain
en oiseau revenu
à lui-même : une note cristalline
pourfend les nappes d’obscurité,
brise la sulfure de ton esprit figé.
Bibliographie
- Seuls les œufs durs résisteront, Backland Éditions (à paraître, 2025)
- 365+1, Éditions de l’Attente, 2024.
- Les enfants masqués, Abordo Éditions, 2023.
- Smog rosé, Atelier de l’agneau éditeur, 2021.
- Qu’en moi Tokyo s’anonyme, Abordo Éditions, 2018.
- En perte impure, Éditions Le Citron Gare, 2013.
Site web : https://thibaultmarthouret.wordpress.com/


1 Message