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Raphaële George

mercredi 30 avril 2014, par Cécile Guivarch

Raphaële George (de son vrai nom Ghislaine Amon), peintre et écrivain, est née le 2 avril 1951 à Paris où elle a vécu et où elle est décédée le 30 avril 1985 à l’Hôpital St. Louis à l’âge de trente-quatre ans.
Son premier livre, Le petit vélo beige, sort en 1977, aux Éditions de l’Athanor (collection Jean-Luc Maxence). Suivent des publications en revues (sous son nom ou sous le pseudonyme de Laure Slausky) : Sgraffite, L’Humidité, Année poétique Seghers 1977, Poésie 1, La Vie totale, Contre-Ciel… (Parutions posthumes : L’Autre, Recueil, Le Nouveau Recueil, Tout est suspect…). Elle écrit aussi quelques articles de critique littéraire pour Libération, et puis la même année fonde avec Mireille Andrès, Patrick Rousseau (transfuge de la revue Gramma) et Jean-Louis Giovannoni, Les Cahiers du double, revue de Littérature et de Sciences Humaines, qu’elle dirige ensuite avec ce dernier jusqu’en 1981.
Parallèlement à ses activités littéraires, Raphaële George (à cette époque Ghislaine Amon) peint (Draps, Suaires…) et expose fréquemment seule ou en groupe ; elle illustre aussi des tirages de tête pour les Éditions Unes
Début 1984, Ghislaine Amon apprend qu’elle est atteinte d’un cancer. Elle est opérée et suit un traitement de chimiothérapie et rayons. Malgré son affaiblissement dû aux traitements, elle trouve la force de peindre et d’écrire un dernier livre : Psaume de silence. Livre composé à partir d’extraits de Suaires, manuscrit commencé dans les années 1977-78, et sur lequel elle fera souvent retour, en le réécrivant ou en utilisant des passages pour ses livres en cours, sans jamais vouloir le publier.
Le 6 mars 1984, alors qu’elle est en pleine écriture de Nuits échangées, Ghislaine Amon décide de changer de nom d’écrivain et de ne plus signer, désormais, que sous le patronyme de Raphaële George.

Paris le 6.3.84
« Quelques mots avant l’endormissement comme si j’avais à la fois trop parlé et rien dit. Je change de nom pour renaître Raphaële George. Tout est à refaire entièrement – je dois aller jusqu’à changer d’équilibre. Je ne veux être pour personne. Seulement me cultiver dans un silence relatif, puisque tous ceux que je suis déjà et malgré moi, me regardent encore. Je voudrais pouvoir contempler mon silence comme une durée éternelle de la lenteur et sans fatigue. »

Le petit vélo beige (extraits)

Il faut lyncher jusqu’aux dernières images et ne pas laisser une seule bougie pour les anniversaires. J’ai eu des petites années et ne m’en souviens pas, ce n’est plus le moment de tamiser ce qui reste à vivre. Le crible : c’est jeter les mots au papier blanc, sans jamais craindre de se laisser prendre au visage. Apprendre à se cacher, à se joindre seule sans un regard entre les mots et soi.

**

Une fois les mots lus et retenus, je retourne à mon opacité. Ne reste que journées flashes, limées par l’écriture. Entrez dans cette fausse mémoire fabriquée d’odeurs, de relents d’absence en voix diffuses sous forme de graffiti internes. Ces enfances dont on ne revient pas, la banalité de l’autre vie où les difficultés d’aujourd’hui se sont accrochées.
Obligée de se nourrir. Obligée de se laver. La viande blanche. Un morceau dans le mauvais conduit. Tu me regardes de travers, un instant tu viens de comprendre que quelque chose ne tournait plus derrière mes yeux.

Les Nuits échangées (extrait)

Et dans nos mains l’affranchissement des insectes
qu’on écrase sans crainte,
étonnés seulement par les petites taches brunes
sur les doigts…

La nuit annonce un visage intérieur
visage qui ne peut ignorer la façon dont je mourrai…
Et je sens précisément dans l’approche
qu’une telle figure est visible pour être donnée.

Refuser ce regard.
Occulter une mémoire lointaine, totale,
une mémoire qui sait ce qui me fonde
et pourquoi je deviens.

L’Eloge de la fatigue (extrait)

La fatigue vient avec la nuit,
nous pourrions croire que par elle nous communions
nous respirons de même vent que tout qui
____ ____ ____ appartient au cycle du jour et de la nuit.

Elle paraît comme un poids, ce poids qui nous fait
____ ____ ____ ____ chuter au centre de l’être
et pourtant elle ne pèse pas.

Elle n’a pas de visage, effaçant presque le nôtre
soudain nous ne sentons ni la faim, ni aucune nécessité
et nos pensées vagues sont comme des murmures étrangers
échos lointain de combats inachevés.

Tant de gorges se sont serrées dans les murs.

Psaume de silence (extrait)

Il se passe souvent avec les mots quelque chose
d’assez semblable à cette sensation d’être surpeuplée,
comme si tous les mots s’étaient si bien accordés
de cette mémoire. On se dit qu’on ne peut pas y toucher.
On croit par eux toucher aux visages des morts.

Et puis soudain,
sentir que le monde est peuplé de mots en soi,
sentir ce souffle d’élévation vous grandir,
sentir que vos rêves de grandeur ont raison d’être,
que rien ne peut empêcher la parole ; qu’avant elle,
il n’y avait pas de parole, parce que c’est la nuit, parce qu’on
est cette seule lueur qui brille, parce qu’on croit, et
que, sur cette seule foi, tout est sauvé.

L’Absence Réelle (extrait)
Raphaële George

Monsieur,

Dirai-je assez que voir est inépuisable, et a ceci de meurtrier que celui qui s’avance à l’orée de son regard, retourné sur lui-même, dédoublé, n’accueille aucune vérité, si ce n’est cette révélation de la fatigue, due à sa vision que limite le contours des objets.
Ainsi, pour exorciser le vide, plutôt que de l’accepter en étant sans cesse le commencement du rien et de personne, vous aviez choisi d’être deux ombres réunies en vous : la mienne et la vôtre, indissolubles l’une à l’autre. Mais je sens que vous quittez enfin cette enveloppe. Nous pouvons désormais parler à égalité où le vide nous fonde, quand la nuit toute entière possède nos yeux. C’est pour cela que je n’ai rien à vous dire de particulier et que nous avons tout à échanger.
Bien sûr, je fus touché, mais comme atteint uns deuxième fois par une balle à travers le récit de votre maladie.
Le corps tout entier voudrait posséder le regard comme s’il maintenait à l’intérieur la multitude, les yeux de tous les vivants.
Le corps n’a pas de regard, mais être malade c’est tenter d’animer au-dehors la passivité intérieure, l’organique devant quoi toujours nous sommes aveugles.
C’est pourquoi être malade est peut-être une façon de dégager, hors de nous, ce désir que notre corps tout entier soit l’évidence même de notre regard ?
Entre les yeux et le regard s’inscrit un fossé d’une nuit sans fond ; ainsi ma blessure me fit naître à mon regard et les mots découvrirent sous mes yeux la maladie du silence.
Il me paraît impossible d’apprendre à voir. Voir, c’est se révéler dans les choses ; et qui n’est pas à soi-même, qui n’a pas tué sa première figure, ne peut voir. Il est malgré lui l’expérience et la victime d’une vision, en apparence confortable et rassurante ; croyant atteindre et toucher le réel qui l’entoure, il retombe sur sa propre figure prisonnière du monde, de la forme qui souffre, sans douleur et sans conscience, comme un paysage gelé sur quoi rien ne pousse.
Les instants s’accumulent par ce réel qui ne se voit pas mais se sent ; ainsi de la matière se meurt et une nouvelle matière se révèle à la vie dans sa pureté originelle perdue. La feuille fut verte sur l’arbre, mais il fallut partir de ce qui la liasse jaune sur le sol pour recomposer cet au-delà de l’émotion où elle nous laissait quand nous ne savions pas encore que son chemin n’éviterait pas le pourrissement.

Vôtre.

Double intérieur (extraits)

Pages éparses

Il faut t’inventer puisque jamais aucune réponse ne vient.
Ai-je seulement vu ton visage ? Je crois me souvenir que tu serais blonde et douce et belle avec des longs cheveux qui sonnent faux au soleil…
Je suis bien fatiguée ces temps-ci… Il n’y a pas de raison particulière à cela. Il faudra que je te raconte des quantités de petites choses que je ne t’ai jamais dites ! Rien de…
**
Qui peut dire à qui je m’adresse ? Comme si en discutant je pouvais plonger dans les multiples facettes d’une pierre posée sur une bague et, dans cette perversité imperceptible, mes yeux verront dehors, derrière la fenêtre ; fixité du regard qui glacé et comme voilé, laisse entendre autant l’absence qu’une profondeur intérieure ou le vide même. Ainsi s’engage le commerce des objets alentour, leur office de miroir les rend à la parole des absents car ils ne parlent qu’à ceux qui regardent.
L’intériorité n’est que fantomatique ; présence des miroirs comme seule traversée possible qui mène au lieu indiscernable de la vraie scène…

Feuille volante (inédit)

(sans date)
Je voudrais vivre les yeux des autres, certaines d’être au-dedans, incluse, peut-être même absente… Je saurai les peurs qui rapprochent du vide, ces lenteurs insupportables, ces regards emprisonnés. Je saurai ainsi que je ne suis pas seule.
J’essaie d’approcher ton regard. Embrasser.
Impossible, l’effet d’un ongle grinçant sur un tableau d’école. Je me sens pauvre d’une pauvreté irréparable.
Toute demeure définitivement étranger. Le ciel. L’autre côté de la rue. Des fenêtres incandescentes.
Je sens en moi un désir de jumelles impossibles (1)
Le frigidaire est rempli. Personne n’est venu.
Sous la porte, une missive de la sécurité sociale.

(1) Phrase barrée mais lisible


Bibliographie

  • Le petit vélo beige, collection Jean-Luc Maxence, Éditions de l’Athanor, 1977.
  • Les Nuits échangées suivi de l’Éloge de la Fatigue, préfacé par Pierre Bettencourt, collection Terre de poésie, Éditions Lettres Vives, avec pour tirage de tête : une photo de l’auteur par Morhor, avril 1985 (3 éditions successives).
  • Psaumes de silence, collection Terre de poésie, Éditions Lettres Vives, 1986.
  • L’Absence réelle, en collaboration avec Jean-Louis Giovannoni, Éditions Unes, (tirage de tête : un portrait original de Joë Bousquet peint par Ghislaine Amon), 1986.
  • Lettre suit, direction littéraire Jean Gabriel Cosculluela, (années1980-1990), coédition Jacques Brémond & l’Atelier des Grames, 1986.
  • Le petit vélo beige, (réédition), avec une préface de Jean-Louis Giovannoni, collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 1993.
  • Double intérieur (inédits) précédé de la réédition de L’Absence réelle, préface de Jean-Louis Giovannoni, collection Terre de poésie, Éditions Lettres Vives, avec des reproductions de portraits de Joë Bousquet peints par Ghislaine Amon, avril 2014.

Traductions

  • Les nuits échangées suivi de L’Eloge de la fatigue (Nächte im Tausch/Lob der Müdigkkeit) sont traduits en allemand par Jutta Legueil et publiés en bilingue chez Verlag Jutta Legueil, Stuttgart, 1990.
  • Psaume de silence, traduit en allemand par Jutta Legueil (Psalm des Schweigens), est publié en bilingue chez Verlag Jutta Legueil, Stuttgart, en 2003.

Liens

Raphaële George, site consacré à l’écrivain, à la peintre, par Jean-Louis Giovannoni
Terres de Femmes (plusieurs textes) :
Poezibao (un énorme dossier consacré à cet auteur)
Lettres Vives
Editions Unes

Fiche proposée par Jean-Louis Giovannoni


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