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Florence Saint-Roch

samedi 5 janvier 2019, par Cécile Guivarch

Florence Saint-Roch est née en 1965. Elle vit, lit, court et écrit à Saint-Omer, dans le Pas-de-Calais.
Bien sûr, elle a quelques bagages, un autre nom dans la vie, un doctorat, une agrégation. Mais ce qu’elle aime par-dessus tout : voyager léger...

Extraits de Hauts cris, Tarabuste, 2013.

Un chahut soudain crève le gris
Au-dessus de nos têtes
Une grande marée de mouettes
Inonde le ciel

On se demande ce qui les attire
Si loin dans les terres

À croire que nous ne sommes pas
Les seuls
À nous laisser dérouter

À coup sûr
Leurs boussoles sont déréglées
Sinon pourquoi quitter la côte

Leurs bandes folles
Disputent le ciel aux passereaux
Dérangent le vol gras
Des pigeons

Filles légères sur le dos du vent

Leurs cris haut perchés
Mettent l’espace en pièces

Comment ne pas entendre
Ce cri des mouettes
Au-dessus d’un pays
Où la mer n’est pas

Extraits de Le Sens du vent, Tarabuste, 2015.

Par la fenêtre
Le cerisier le mur d’enceinte
Tous deux si hauts

Dans son hiver
L’arbre fait le mort
Tandis que les lichens s’activent
Branches vert-de-grisées

Ni souffle ni oiseau dans l’air

Il ne se passe pas grand-chose
L’arbre occupe le jardin
Nous occupe aussi

Inutile de chercher plus loin
Le mur se dresse
On détaille ses briques lépreuses
Ses ciments en décomposition
On aime vérifier la propension de la poussière
À redevenir poussière

On est bien vivants
Et sur la vitre
Ҫa se voit

Notre souffle se condense
Un chaud et froid enroue le verre
Une brouille légère s’installe
Entre le monde et nous

Extraits de Embarque, Les Venterniers, 2017.

jette-toi à l’eau il fait nuit encore qu’importe monte dans ton bateau sans rame ni voile ni gouvernail pliées les vergues et les bâtardes relégués les cordages oublie manœuvres courantes ou dormantes sans aide et sans recours ose les tours et les détours les passes improbables les impasses certaines n’aie pas peur la rivière te prend aujourd’hui ni arrêt ni escale qu’importe si la dérive est bon plein ou travers tu cours ta plus belle chance ta volonté se suspend en advienne que pourra quelle sera arrivée quel sera arrivage ne t’en inquiète pas en cette affaire tu ne décides rien réduits à néant ta commande et ta gouverne ton avis ton suffrage ton ordinaire hâte ta précipitation si souvent tu regimbes renâcles à obéir mais cette fois cela va de soi cette parole est faite pour toi embarque laisse tout là
 

*
 

jaillisse une nouvelle lumière ta barque affolée joue avec le feu traverse les cercles vent crépu nuages laineux tout tourne tourbillonne poursuit sa carrière sous l’aile du vent tant de choses engagées dans ce qui t’atteint ici ce qui t’attend là-bas tout est souffle tout est cieux élargis-toi embarque tu te souviens et puis tu oublies éconduis les désirs les volontés passagères au fil de ta navigation tu le sens tu t’allèges dépouilles et haillons jette tout par-dessus bord jette et jette encore les ombres et les soupirs tes colères et tes rages tes hontes tes mauvais souvenirs tes menus naufrages fais taire tous les bruits qui habitent ton cœur allège-toi éparpille-toi dilue-toi dans les embruns tu ne sais plus comment tu t’appelles ni d’où tu viens tout s’éloigne tu te détaches tu n’es plus rien assurance confiance pleine tu t’en remets complètement à la rivière

Extraits de Bouger les lignes, Cahiers du Museur, 2018.

Marcher fait toutes nos heures
Comment s’inventer autrement

Temps couvert ou éclaircies
On est de toutes les averses
De tous les coups de soleil

Rien ne nous échappe
De l’air et du vent
Des œuvres de la terre

Avec quelle attention on regarde
Ce pays dont on n’est pas

On l’habite du dehors

Extraits de Parcelle 101, P.i.sage intérieur, 2018.

il s’approche me fait la bise ne peut s’empêcher de lire ce que je suis en train d’écrire l’invention du jardin c’est rigolo tu sais que j’en ai un pour de vrai un terrain de deux arpents dans le Bachelin il sourit me laisse le temps de me représenter c’est une trop grande surface pour moi ça te dirait de le partager dans mes yeux écarquillés il doit voir pousser des carottes et des navets un parc entier de fraises parfumées des rêves d’abondance façon Perrette et le pot au lait il ouvre la paume de sa main me la met sous le nez allez tope-là c’est décidé il est comme ça Rémi vas-y tu verras la belle terre brune des marais parcelle cent un la cabane à outils est délabrée la barrière toute rouillée tu ne peux pas te tromper avec une telle publicité pas question de traîner l’après-midi même j’ai abandonné mes livres et mes cahiers j’ai enfourché mon vélo et hop j’y suis allée

 
 

mon collègue bêche et bêche encore tandis qu’avec la tondeuse mécanique j’essaie de raisonner trèfle insolent et luzerne insoumise le légumiste s’explique pour les prochaines cultures il voudrait privilégier les variétés anciennes arroches chervis topinambours arbouses nèfles cerfeuil tubéreux il exalte leurs innombrables vertus leur saveur inégalée c’est un peu comme si j’écoutais L’Ami des jardins en version audio d’un coup il s’appuie sur le manche en bois de son outil qu’est-ce que tu en penses toi revenir aux rutabagas tu trouves ça bobo il est comme ça Rémi s’enflamme se passionne puis vite doute s’interroge quand je me vois avec lui dans ce jardin je me rappelle Bouvard et Pécuchet maniant la pelle et de râteau imaginant mannes généreuses Eldorado Rémi et moi on est de la même trempe qu’eux on rêve d’absinthe et on boit de la San Pellegrino

Extraits de Éclipses, Vincent Rougier, 2018.

Tandis que le ciel
Lentement vire au gris
Autour s’éloigne s’assombrit

Des bandes d’étourneaux s’affolent
Vrombissements d’insectes
Brassages à l’étourdie

Plus rien là-haut qui tienne
Avec ce soleil en train de disparaître

En cette heure particulière
L’espace s’est amolli
La lumière devenue confondante
Le monde flou et circonspect

Avec ce gris d’argent de tantale
Immobile au-dessus de nos têtes
On accède à un moment
D’avant le premier jour
L’éternité avant qu’elle ne songe
À devenir le temps

On entre dans de nouvelles considérations
Impressionnés de voir dehors
Ce qui se passe si souvent
Dedans

*

Entre chiens et loups
L’envie de ramener la lumière
Où l’on veut

D’ouvrir de libres clairières
D’y entretenir un feu rassurant

Malgré ces apparences
De fin du monde
On se sent si calmes

Nos éclipses à nous
Tellement plus fréquentes

Présences labiles
Petites nuits patientes

Au fond de nos abris
On souffle sur nos tisons

On attend le moment
De faire notre apparition


Bibliographie

  • Hauts cris, Tarabuste, 2013
  • Aimer, grand jour, Les Venterniers, 2014
  • Écrire un poème/ Lire le poème, J. Sacré et F. Saint-Roch, Les Venterniers, 2015
  • Le Sens du vent, Tarabuste, 2015
  • Ce que nous attendons du poète, La Main qui écrit, 2015
  • La poésie ne sert à rien, La Main qui écrit, 2016
  • D’en haut le jardin, avec Luce Guilbaud, Cahiers du Museur, 2016
  • Embarque, Les Venterniers, 2017
  • La Nouvelle chute des graves, Ce qui reste, 2018
  • Bouger les lignes, avec Sylvie Durbec, Cahiers du Museur, 2018
  • Parcelle 101, P.i.sage intérieur, 2018
  • Éclipses, Ed. Vincent Rougier, 2018.

En préparation : Rouge peau rouge, Courir avec Lucy.

Partages en poésie :
Anime l’association « Saint-Omer en toutes lettres » dans le Pas-de-Calais, rencontres, lectures, conférences, ateliers d’écriture. Responsable éditoriale de la collection La Main qui écrit.
Membre du comité de rédaction de Terre à ciel. En charge de la rubrique « Retour aux sources » et de l’anthologie annuelle réunie en septembre.
En charge de la rubrique « Se mettre à la page » pour la revue Décharge.

On trouvera aussi, sous le nom de Florence Emptaz :

  • Aux pieds de Flaubert, essai, Grasset, 2001
  • Le Mangeur de chagrins, Le Riffle, 2006
  • Fête des Mères, récit, Stock, 2009, J’ai lu, 2011
  • Divorces, récit, Stock, 2011
  • Roméo et Juliette en cuisine, Les Venterniers, 2015.

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