Terre à ciel
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Fabrice Caravaca

mercredi 14 janvier 2015, par Cécile Guivarch

Fabrice Caravaca est né en 1977 en Dordogne. Son travail interroge les interactions entre la langue et le corps, entre l’homme et son environnement dans une approche tissant des liens avec le lyrisme. Parfois il porte des chemises et les cheveux longs. D’autres fois, non. Il publie en revue et participe à des lectures publiques. Il vit actuellement à Limoges où il anime les éditions Dernier Télégramme.

La Vie (extraits)

Nous nous sommes avancés dans la nuit. Tout cela est venu jusqu’à nous. Poussières. Alors nous nous sommes renversés.
[azur]_[/azur] Il ne fait plus si noir. Nous ne souffrons pas. Cela ressemble à un grand vide.
[azur]_[/azur] C’est comme un chant. Un cri de joie. Ce sont des mains, des caresses. Il faut que quelque chose nous soit présence. Juste une image. Des pas dans le noir. Et le brun de l’automne et le vin de l’automne. Nous avons soif. Il n’est plus d’endroit où nous ne sommes pas chez nous. S’avancer et poursuivre sans crainte.

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[azur]_[/azur] Nous commençons. Nous recommençons. Nous ne nous arrêtons plus. Nous sommes ivres déjà de beauté. Nous avançons. Nous n’avons plus le choix. Il y a de grands arbres. Et des histoires tout en haut. Il y a aussi du vert et de la couleur et aussi de la lumière un peu plus loin. Nous en voulons encore. Nous en voulons toujours. Nous sommes vivants.

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[azur]_[/azur] Longue ligne devant et derrière.
Le visage. Un autre visage. De la chair. Des hommes et des femmes comme nus ou dépouillés. Des hommes et des femmes qui respirent.

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[azur]_[/azur] Avaler la nuit en son milieu. Comme on tremble de tout son être. Nous nous touchons le visage, les tempes. Nous sentons l’air frais du dehors. Nous respirons fort. Nous sentons aussi notre cœur battre fort. Nous ne resterons pas figés au beau milieu de nulle part. Nous nous pensons chez nous n’importe où. C’est déjà comme si nous marchions. Comme si nous avancions indéfiniment et de façon presque imperceptible. Nous ne doutons plus. Nous n’en sommes plus là.
[azur]_[/azur] C’est peut-être silencieux ou alors des cris. C’est la nuit qu’on a avalée. C’est une nuit très ancienne que nous avons toujours connue, qui nous a toujours entourés. Ou bien quelque chose qui ne dit pas son nom. Ce sont des fragments de ciel et d’orage. On croirait des souvenirs, des morceaux de rêves épars. Des sortes de sanglots comme emplis de joie sereine. Nos jambes restent comme immobiles. Mais nous sommes certains d’avancer.

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[azur]_[/azur] Paysages de jeunesse égarés. Des statues antiques. Des peintures venues du fonds des grottes. De grandes forêts murmurantes. Petites maisons à l’orée. Petites réminiscences. Nous sommes toujours vivants, solidement arrimés à la vie. Des choses se passent alentour. Nous sommes des hommes qui émergeons. Nous sommes des hommes qui rêvent. Nous sommes toujours debout même lorsque nous dormons. Nous n’avons pas peur. Quelque chose est en train d’arriver et nous avec. Combien sont-ils à dormir debout ? À remuer de l’intérieur en silence. Combien dans les cris de la nuit, prêts à se mettre en mouvement et en accord avec leurs rêves ? Combien à faire de grands écarts avec le
ciel ?

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[azur]_[/azur] C’est de lumière tout le long du jour dont nous avons besoin. Et de petites choses. Une main sur une tasse. Un bouton de chemise qui se défait. Une mèche de cheveu. À l’infini. Petites choses à l’infini qui forment une éternité. Qui sont notre salut.

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[azur]_[/azur] Tous les jours se sentir vivant et respirer à plein poumons. Percevoir l’éclaircie et s’y repaître sans crainte. S’allonger tout entier et nu dans chaque éclaircie. Les actes passés, nos corps aujourd’hui et la douce et saine folie des corps rassemblés. Nous avons le temps pour nous et des formes de jeunesse. Nous sommes plus qu’il n’y paraît. Ce n’est qu’un murmure. Bientôt une rumeur. Bientôt l’élan, l’éclat. On ne pourra pas nous arrêter. On ne pourra rien contre nous car nous sommes là depuis des millénaires à patienter, à creuser des sillons et briser des frontières. On ne pourra rien contre nous car nous avons déjà tout enduré. Nous avons appris le silence, l’exil. Nous avons appris à supporter les tueries et le mensonge. Nous savons rêver sans fin et extirper la douleur. Nous dormons debout. Nous nous nourrissons de petites choses et faisons corps avec le soleil et le ciel entier. Nous nous sentons appartenir à la terre. Nous ne sommes pas seuls même s’il arrive que nous nous égarions. Nous connaissons les continents de l’âme et des chemins très particuliers. Nous sommes toute une humanité sur la route. Nous sommes partout.

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Un corps contre la terre (extraits)

D’abord,
[azur]___[/azur] je vois le vert, le soleil irisé, l’œil ouvert, rien qui ne persiste vraiment. La chaleur monte du sol. Terre battue, terre ocre à l’agonie paisible.
[azur]___[/azur] Le corps persiste. Je sens le corps en moi. La main touche, palpe doucement les membres de terre. Doucement je veux me rapprocher, tendre la main, l’autre main.
[azur]___[/azur] C’est déjà quelque chose.
[azur]___[/azur] Cela ne nous rassemble pas mais c’est là.
[azur]___[/azur] Bien sûr, on aimerait que ce soit plus visible, un peu plus beau, plus vrai… que ce soit autre chose qu’une image dans la tête. Tout au bout de la tête – presque déjà au-dessus du crâne – le dôme de ce corps.
[azur]___[/azur] On sait qu’on ne s’endort pas aussi simplement. Peut-être même que l’on ne dort pas. Il y a d’autres choses qui peuvent se ressembler. Par hasard éclabousser ou bien jaillir.
[azur]___[/azur] La salive, le crachat dans la poussière chaude. Nuées de terre enlevées à la terre, recueillies dans le crachat. Les doigts. Les doigts un peu sur les lèvres, un peu dans la bouche. La salive suit, lente, le chemin des doigts, se glisse entre les phalanges et coule sur le poignet. Puis simple goutte rejoint la terre, la poussière.

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[azur]___[/azur] La sueur à présent. Figures figées sur le front. Traces à demi mortes sur les joues, rides toutes jeunes, pleurs d’avance. Le goût de la sueur – sur les lèvres – se mêle à la bave du coin de la bouche, à la salive qui de plus en plus se fige, ne poursuit plus sa route, goutte à goutte, jusqu’à la poussière chaude. La terre ocre contre le visage, près du clignement de l’œil.

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[azur]___[/azur] Quelque chose de minéral. Le surgissement d’un doute sur la peau de tout le corps. Du sommet du corps à la plante des pieds. Aisselles, ventre, sexe. Mais pas le moindre tremblement. L’absence de tout mouvement. Les muscles assoupis ou endormis ou la simple pensée du muscle. Juste la salive, la bave, la sueur qui coulent au ralenti, sans bruit. Cela se passe dans un grand silence. Il y a le vent, léger, qui crée, modifie le geste. Vision de la main levée, au-dessus du crâne, comme déjà loin du corps, s’éloignant plus le regard s’y pose.

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[azur]___[/azur] La sensation âpre et amère que quelque chose s’avance dans la bouche, entre les dents, déjà sur la langue. Un insecte, un tout petit animal, un doigt. La bouche reste ouverte. Le vent se frotte aux dents, lèche les lèvres, caresse la langue. Il y a comme une forme toute de vent au-dessus de la peau qui sans heurt touche et berce le corps. Les bras, les mains, les yeux. Quelque chose qui s’avance dans le corps. Sur la peau, tout autour.

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[azur]___[/azur] C’est encore le soir. Sans vent, calme, offert au silence. à ce corps-là. Arrivé jusque-là. Au milieu d’un nulle-part. Au milieu très précisément. Corps reposé, mangé et avalant la terre, les bras ouverts. Une autre main au-dessus qui attend. Main exacte du corps en-dessous. Ni main droite ni main gauche ? ; main au dessus avec des sortes d’yeux au bout des doigts. Une main au-dessus qui patiente. Du sable entre les lèvres. Les lèvres boivent tout le sable, avalent le sable liquéfié – bave qui coule aux commissures de la bouche. Les lèvres, avec la langue écrasent le sable, boivent tout le sable, aspirent à la transparence du verre. Feu de l’intérieur du corps avec le liquide de sable – cela se façonne ainsi depuis le très-fond du corps, posé là sur la terre, presque dévoré.

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La falaise (extraits)

La falaise. Le cheminement de l’homme qui rencontre la falaise. L’homme ne fait pas demi tour. Il reste possible de longer longtemps la falaise. Ou se jeter dans le vide comme pour une continuité de la marche. Toucher et respirer l’air qui entoure la falaise et l’air du bas de la falaise. Mais ne pas toucher le sol avant d’être étourdi. Ivre de se livrer à la pesanteur et de la retenir pour soi. L’homme ne se brise pas les os. Il les assemble en un autre ordre. Une autre possibilité de saisir le corps comme totalité. Ainsi la main serait tout à la fois le pied et la tête. Parfois aussi l’os inventé du sexe.

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Les cheveux de l’air trouvent l’odeur de l’oiseau mouillé. Derrière les pluies de couleurs nouvelles, la pluie ruisselle sur les plumes des oiseaux. Et les oiseaux ne changent pas. Les oiseaux ne bougent pas. Ils respirent l’odeur du plumage mouillé. L’orage n’est rien qu’une perturbation simple du paysage. Comme si le décor pour une heure ou deux devenait autre. Attendre seulement que l’odeur humide quitte les plumes. Et le paysage redevient le paysage, sans la pluie mais avec toutes les couleurs nouvelles que l’immobilité des oiseaux révèle.

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Aussi, le rythme du ciel dans la variation de ses tons. L’ombre des nuages qui courent modifie les paysages que les yeux réorganisent sans cesse comme de nouvelles propositions. L’homme longe la falaise. Il ne lui est pas possible de faire le chemin à l’envers. L’ombre du ciel et de ses formes l’invite au déplacement, à la course, à la rapidité dans le déplacement. Ou tout au contraire à un certain engourdissement. Comme assommé par le poids du ciel il se blottit contre la terre. Il s’y enfonce et laisse seul le regard se nourrir des modifications du paysage. Panorama nouveau qui pourtant invite à la fuite, au saut, à la course à l’intérieur de soi. Tout l’intérieur de l’être ainsi parcouru dans l’ombre du ciel et aussi comme l’ombre révélatrice de l’être qui jusque là avançait avec ses mains. La course le long de la falaise est une course comme dans les rêves. Au son de l’autre orage à venir. Alors la cadence s’impose à la musique de l’éclat du soleil qui presse ses rayons comme un fruit bientôt mûr. La pulpe de l’orange. Le grain de la grenade. Comme un cœur d’animal coupé en fines lamelles.

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La trace des pas de l’homme ou celle de l’animal. La trace du geste, de la pensée qui seulement permet d’avancer l’un après l’autre les pieds. La trace du geste qui met de la couleur. Fragments de la marche et indicateur de son rythme. Fragments des humanités possibles contenus dans le geste qui met de la couleur. Qui ne reproduit pas : qui met de la couleur. Et le geste n’est jamais le même geste. Et le prochain pas est toujours différent. Annonciateur d’un éventuel bouleversement, d’un morcellement de l’être tout entier dans la marche. Quelque chose qui dépasserait l’homme lui-même serait dans ces traces laissées imprimées dans le sol.

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Morcellement de je ne sais quoi de coloré (extraits)

L’averse, et j’ai vu et toi aussi, le petit garçon sur la terrasse. Sauter de joie et crier. Sans souffrir de rien.
Et c’est maintenant. Tout de suite et sans fin. Nous le voyons, tout doucement. Sans précipitation.
Je crois que nous saurons nous entendre sur ce point et l’ultime questionnement à propos de tout ce qu’on voudra.
Pas de doute là-dessus.

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La chatte a dormi tout l’après-midi et je l’ai bien entendue, avec moi, à ses côtés, contre les poils, de la couleur qu’il vous faut. La chatte n’a pas sauté et les mouches étaient là à se frotter les pattes. Tout comme qui veut se pourlécher les babines. Alors les lèvres près de la grande fleur ou d’autre chose, posées sur le goulot de la bouteille de bière et les idées bien claires, à regarder les carrés de collines et les chats de toutes les couleurs qui courent, dans les herbes mauvaises. Face à l’horizon et le ciel et les nuages, le calme et l’immobilité bienfaisante de l’été bienheureux. Sans soucis du bien et de tout le reste. Parce que c’est simplement comme ça. Il suffit d’avoir le ciel ouvert et les yeux ouverts et ainsi de suite.

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Partout de l’eau, le ruissellement et cela donne quelques fois envie de pisser pour que cela suive le courant et participe au mouvement qui ne cesse pas et jusque là où il faut.
On peut longer la rive et attendre qu’il pleuve ou l’installation d’un barrage de béton et d’une centrale électrique. Même avec cela il n’y aura rien de changé.
Ainsi soit-il.

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Les mouches m’embrassent et je le leur rends bien. Enfin c’est à peu près cela ou les moustiques. Voilà.

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Du temps passé à regarder une abeille sortir du verre de vin et essayer de s’en sortir. Et tout cela, peut-être, parce qu’elle ne sait pas encore qu’elle est au cœur du paradis.


Bibliographie

  • Morcellement de je ne sais quoi de coloré, Atelier de l’agneau, 2007
  • La Vie, Les Fondeurs de briques, 2010
  • Le Poulpe, Le Cadran ligné, 2010
  • Un corps contre la terre, Les Vanneaux, 2010
  • Un homme seul marche, illustrations Claire Hemery, Les éditions du soir au matin, 2010
  • Somos Cosmos, avec des dessins d’Olivier Orus et de Serge Pey, Les éditions du soir au matin, 2012
  • La falaise, Æncrages & Co, 2014

Bourse d’aide à la création du CNL en 2013.

Photo : Patrice Forsans


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