Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Terre à ciel des poètes > Christophe Manon

Christophe Manon

mardi 16 octobre 2012, par Cécile Guivarch

« Christophe Manon écrit des livres de poésie et de singuliers romans, abouchant lyrisme contenu et expérimentations formelles, dodelinant d’une veine grotesque et fantaisiste à une autre plus concentrée et sombre, mais toujours parsemée d’épiphanies furtives et baignant tout entière dans une forme de grâce patiemment conquise. Un monde entier s’y dessine au travers de récits d’enfance plus ou moins cauchemardesques, de plaisanteries métaphysiques, d’odes chaleureuses à la camaraderie, affirmant le désir comme une méthode d’appréhension du réel et l’amour comme une page à réécrire chaque jour. » (Florian Caschera)

© Maison de la poésie de Nantes

Extraits de Au nord du futur, NOUS, 2016

Nous tentions de tendre l’oreille
au temps et de le faire entendre nous imaginions
des fictions pour travestir le réel pour
ne pas être poursuivis par nos ombres berçant
notre infini nous cherchions à capturer la vie dans nos livres mais
comment garder mémoire d’un éblouissement il n’y avait que
des mots qui s’ajoutaient à d’autres mots l’envie désespérée d’éternité et d’absolu qui
bouleverse nos cœurs une poussière à la fin répandue
sur toutes choses et
cela aussi n’était qu’une forme de torpeur pareille
à ces blessures qui nous sont antérieures mais
tenir il le faut accepter la splendeur du sensible car
que le monde est grand
aux yeux de nos souvenirs
que le monde est petit et cependant
plein de grâce et
comme il vacille.

 

 

Armés d’une juste colère pleins
de la vision des choses advenues nous ne pouvions détourner le regard du siècle
barbare nous brûlions l’imaginaire pour réchauffer
le réel mais il s’est vengé en exigeant
de vraies larmes et du vrai sang nous n’avions pas
de mots pour dire les mots qui restent dans la gorge impossible
de restaurer le sourire qui nous éclairait autrefois impossible
de retrouver la main qui nous prodiguait des caresses parfois
nous entendions des hommes raconter et c’était
comme un feu qui chauffait nos entrailles le ciel intoxiqué nous le remplissions de matière
noire nous adressions des messages au cœur de l’univers mais
personne n’entendait les sanglots de l’enfant le cri de celle
qui fut violée car voilà ce qui s’est passé et partout le silence s’amplifiait au cœur du bruit et cependant
nous percevions un chuchotement
plus ancien que nous-mêmes.

 

 

Nous contemplons dans un éblouissement
le spectacle du temps le corps
de l’histoire devenu mobile sous nos yeux les
spectres immenses que les siècles ont laissés dans l’espace et ce sont
des nuées la poussière remuée des enfers un abîme
ouvert entre les univers une vibration
de photons et d’atomes qui tourbillonnent et se matérialisent dans un rayon de soleil
où est conservé ce qui a disparu derrière le temps
où sont les noms de ceux
qu’on a trahi dans l’ombre les disparus dans les défaites plurielles les parias
dont les plaies nous répugnent où sont-ils ceux
qui n’ont pas été ensevelis ceux
qui n’ont pas été dénombrés les enfants
non-nés que nous avons aimés les fils
invisibles nous laisseront-ils nous reposer dans nos blessures ressentir un tourment
semblable à de la joie.

 

Extraits de Jours redoutables, Les Inaperçus, 2017

Pourquoi toujours est-ce.        À soi que l’on porte.        Les plus impitoyables coups pourquoi.       Faut-il que l’on s’acharne ainsi.        Sur ceux qui nous sont.       Le plus cher que nous.       Aimons et dont le sort.       Nous importe aiguisant. Griffes et canines avec la belle férocité.        De jeunes carnassiers roulant.        Dans la poussière de pauvres.       Créatures affolées puis.        On s’en retourne repu l’oreille.       Basse lécher nos plaies.       Au fond de la tanière.

 

 

Combien d’étreintes encore et combien.       D’épreuves avant que ne cesse.        Le manège incertain et que l’on passe.        De l’autre côté du miroir où rien.       N’est transitoire combien d’autres et de plusieurs.       Dans nos bras sous nos mains quelles.       Quantités de drogues d’alcools ou bien.       D’altérités avant de s’en retourner.       Poser de blancs baisers sur la glaise et d’être emportés.       Par l’ombre ou la rumeur.

 

 

Nous ondoyons en plein.       Sous le soleil nous oublions nous chantons nous courrons après.        La belle aubaine le sang. Danse dans les veines lentement la carne toutefois.       Se flétrit les yeux se perdent dans.       La nuit brute le sourire se corrompt fondent les.        Ultimes fibres puis la faux âcre enfin.        Nous saisit encore inaboutis tout.        Suants suffoquant malgré.       Notre valeureuse endurance et nous expédie illico à la.        Bourbe première.

 

 

Merci.        Le monde comme il va merci toi.        Et toi d’être.        Ce que tu es merci.       Aussi à tous et à chacun puisque. Ensemble nous sommes.       La belle et dérisoire espèce.        Humaine et qu’il faut bien.       Admettre que nous sommes semblables et pétris.        De la même matière et nous rions d’être.        Si frêles dans la tourmente si.       Petits et si grands à la fois.

 

Extraits de Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, 2017

La Terre est notre grille-pain.
Les nuages n’ont rien à voir avec la pluie.
Les nuages sont roulements de tambour.
L’horizon on le tartine de goudron et on ajoute
des pierres et des briques. La guigne.
Dans certains coins le vent soulève
le paysage et le découpe en poireaux.
On dirait des photos avec de la lumière.
De la lumière télépathe qui bouge.
La lumière est à l’opposé du noir.
Elle n’a pas de respiration dans l’espace.

 

 

Le lundi c’est certains jours.
Il y a aussi mercredi et jeudi.
D’autres jours c’est dimanche que faire.
Alors on marche. Il s’agit de décoller
les pieds du sol. Parfois c’est un peu pénible.
Mais il arrive aussi qu’on se laisse glisser.
Certains appellent ça ski ou pelouse.
Marcher ce n’est pas dur c’est même là qu’on
trouve les meilleurs couteaux. Quand on y songe.
Un jour on pourra se déplacer à l’aide du crabe
qui se situe entre la jambe droite.

 

 

Le vide n’a pas de centre et sa limite est le vide
qui est à l’intérieur. Partout où il y a du vide
on trouve de l’espace autour. Le vide se divise
à l’infini. Il se situe dans le présent et prolonge
ses membres dans le futur en cas de litige. Le corps
du vide est aussi vide que le contour du vide
et lorsqu’un vide rencontre un autre vide
il est particulièrement difficile de s’en apercevoir.
C’est aussi clair que de marcher la tête en l’air
ou d’avoir le nez en face des trous au milieu
de la figure. J’en suis complètement cafetière.

 

Inédits

7.

Le vent chasse à l’horizon de longs nuages
semblables aux sanglots d’un enfant

perdu dans la liste des morts. La nuit

est sourde, le jour ne viendra pas
avant l’année dernière. Je suis

si transparent, je n’ai même plus
d’odeur, le miroir s’est brisé d’avoir

trop reflété mes peurs. Dans la chambre

les fantômes se dénudent en suçant
mes syllabes, oh les pauvres les syllabes

d’amour et de colère. Quel est ce bruit
de tombes et de caveaux qui dansent ? dit-elle

en repoussant les mauvais rêves
au bord de son étreinte. Derrière

la porte close c’est une nouvelle stupeur.

 

 

8.

Les martinets exultent aux extrémités

du ciel en tissant des fibres
de lumière. La maison est un foyer

de douleur, la maison est pleine

de spectres d’enfants, pleine de rire

de clameurs et d’effrois. Les morts

n’ont pas d’excuse, ils entrent,
ils sortent par la fenêtre, ce sont

de petites bêtes qui rampent

sur mon ventre. Je les entends
jouir dans le grenier. Ils
portent sur leurs épaules un rêve

paradoxal où tu rejoins la nuit.

 

 

Bibliographie

  • Ruminations, Atelier de l’agneau, 2002
  • La Mamort, (avec Michel Valprémy), Atelier de l’agneau, 2004
  • l’éternité, Dernier Télégramme, 2006 – rééd., 2014
  • Constellations, avec un CD, musique motif_r et yod,Ragage éditeur, 2006 (épuisé)
  • Fiat lux, MIX., 2006 (épuisé)
  • l’idieu, ikko, 2007
  • Protopoèmes, Atelier de l’agneau, 2009
  • Univerciel, NOUS, 2009
  • Qui vive, Dernier Télégramme, 2010 – rééd., 2018
  • Testament, (d’après François Villon), éditions Léo Scheer, 2011, rééd. avec un CD, Dernier Télégramme / Bisou / E23, 2020
  • Extrêmes et lumineux, Verdier, 2015
  • Au nord du futur, NOUS, 2016
  • Jours redoutables, photographies de Frédéric D. Oberland, Les Inaperçus, 2017
  • Vie & opinions de Gottfried Gröll, Dernier Télégramme, 2017
  • Mauvais Chiendent, Derrière la salle de bains, 2018
  • Pâture de vent, Verdier, 2019

Liens :

Quinzaine(s), La Nouvelle Quinzaine Littéraire, par Isabelle Lévesque :

Page élaborée avec la complicité d’Isabelle Lévesque


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés