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Sylviane Dupuis

samedi 22 juin 2019, par Cécile Guivarch

Sylviane Dupuis, poète, auteure de théâtre, essayiste et critique, est née en 1956. Après des études de Lettres et d’archéologie, elle a enseigné la littérature au Collège Calvin à Genève et (de 2005 à 2018) au Département de français moderne de l’Université de Genève, où elle vit. Elle se consacre aujourd’hui à l’écriture. Elle a publié six livres de poésie, six pièces de théâtre (dont La Seconde Chute, créée à Genève, Zurich, Paris, Cracovie, Siauliu, Montréal et New York), un poème théâtral : Cantate à sept voix, deux essais, et un livre d’aphorismes sur la définition de l’art. Prix C. F. Ramuz de poésie en 1986, elle est boursière de l’Institut suisse de Rome en 1988-89. Parallèlement à la poésie, elle se met ensuite à écrire pour le théâtre – mais aussi sur les autres arts : danse, peinture, photographie, et collabore souvent avec d’autres créateurs. Comme dramaturge, à trois spectacles de la metteure en scène allemande Claudia Bosse (pour qui elle écrit Moi, Maude, ou la Malvivante, créée à Genève et à Berlin) ou à La Folie d’Héraclès d’Euripide, mise en scène par Bernard Meister à la Comédie de Genève. Et comme poète à trois chorégraphies de Noemi Lapzeson (pour qui elle écrit Théâtre de la parole), ou encore à des livres d’artiste. En 2000 et 2002, elle donne des ateliers d’écriture pour jeunes dramaturges à Bamako (Mali). Elle est co-fondatrice de la première Maison de la littérature de Suisse francophone, la Maison de Rousseau et de la littérature, inaugurée à Genève début 2012.
Traduite en dix langues, elle a également publié plus de trente études critiques sur la poésie et la littérature (en particulier suisses d’expression française), et plusieurs colloques, ainsi que des chroniques et des poèmes dans de nombreux journaux ou revues littéraires. Boursière, en 2000, de la Fondation Leenaards (Suisse), et lauréate du Prix des Journées de Lyon des Auteurs de théâtre en 2004, elle reçoit en 2012 les Palmes académiques (France). Elle fait partie depuis 2012 du jury du prix Louise Labé.

Extraits de Creuser la nuit, Empreintes, 1985. Réédition Empreintes, Poche Poésie, 2000.

Ni
faire durer ce qui
est, ni même
décrire :

réveiller le dedans
des choses endormies
est son lot

             ART POÉTIQUE

***

La main trouée du dieu
ne me guidera

ni
le plaisir même
ni rien d’autre hors

l’inassouvi

             DÉCRET

***

Creuser
– seule loi, pour qui encor s’obstine
à désirer : l’espace autour de nous
a fondu, là-bas n’est plus
qu’au-dedans – seul
labyrinthe

***

Sont-ce pierres enfouies
qui remontent

ou notre désir comme une main
– fouillant l’être
et qui cherche à se dire

(lui l’unique)

sous des hardes
d’emprunt ?

– Savoir d’où les mots
naissent, de quelle nudité ivre,
ce remuement
du centre

             ALCHIMIE DU VERBE

Extraits de Figures d’Egarées, Empreintes, 1989. Réédition Empreintes, Poche Poésie, 2000.

I

Ridées par l’usure noire
des larmes, et qui attendent
– ô vous irréprochables :
     de quel inépuisable
deuil faut-il que jour à
jour vous remâchiez la pauvre
et l’oubliée douleur

II

Vaine,
sa plainte, vaine !
Elle errera toujours
parmi les fleurs
gelées,
l’épouse perdue d’Orphée
sans yeux

IX

Noyée, mais dans
ce qui n’est pas
– pesante âme
disloquée,
mâcheuse d’infini, elle
dure, elle
persévère dans l’incongru
psaume incessant de sa
plainte

Extrait de Odes brèves, Empreintes, 1995.

LECTURE DU JARDIN

Au sein de ce condensé d’univers,
garde-toi d’aller au hasard !
Que d’abord, négligeant
l’art et la nature, ton oeil
s’empare du milieu
– où se tient, noir fragment
du temps, le poème de pierre.

(A cette clé silencieusement
tout est subordonné,
comme l’est au cœur la pulsation du sang
ou la circulation des souffles.)

Extraits de Géométrie de l’illimité, La Dogana, 2000. Réédition Empreintes, Poche Poésie, 2019.

Double
     miroir :
tantôt nous sommes l’un à l’autre
dédale gouffre engloutissement
et tantôt ciel et passage des vents
ou lac

     Miroirs

***

Labyrinthe des pieds
qui se cherchent (et des mains) :
corps à corps où se réinventent
le cycle des constellations
le va-et-vient des vagues, et la
coïncidence

     Union

***

L’impalpable splendeur de toujours
erre au cœur d’aujourd’hui
éperdue, se cognant
au vide
     cherchant âme
qui vive, dans le noir
dans l’ossuaire de nos rêves

– et où danser

Orpheline de ce temps
qui vais endédalée parmi les sourds
j’entends
l’amour silencieux qui veille
et lève sur son lit
de cendres

     Où danser ?

***

Pierre, pierre
petite âme
enchantée
hâte-toi
bondis vers
l’issue
là-bas qui est un
commencement

     Marelle

Extrait de Poème de la méthode, Empreintes, 2011. Réédition Empreintes, Poche Poésie, 2019.

BIRKENAU

Cendres
lac
partout : odeur de cendre
invisible

    
furent
corps
furent
cris
furent de l’humain
éparpillé

     où maintenant ?
     qui, maintenant ?

par millions

    
    

lac-tombeau que rien n’émeut
ni le silence
ni le retour obscène
des fleurs
ni chaque hiver la blancheur
de quel pardon imprononçable

    
    

revenir de Birkenau
tel qui remonterait nu de chez les morts
ayant perdu son nom et ses larmes

     vers qui ? vers quoi ?

    
    

ô ce visage de solitude
qui interroge sans plus rien
vouloir,
démuni, si démuni
désormais

    
    

ne sachant plus

Extraits de Poèmes du mur, parus dans La Revue de Belles-Lettres, 2016 / 1, pp. 81-87.

(Poèmes extraits d’un livre en travail issu du « Journal d’atelier » de mars à août 2015 publié sur le site de Poesieromande.ch, dans le cadre d’une « Résidence d’écriture virtuelle », à l’adresse :
http://www.poesieromande.ch/wordpress/sylviane-dupuis-mai-2015.)

 

Mots-kaddish
mots-sourates
mots-psaumes

vieux mots de passe
usés, vieux mots
de la ferveur, qui escaladiez l’air :
faut-il
vous réveiller, dans la monnaie en ruine
des prières,
vous démailloter tel Lazare comme chant qu’on déroule ?

Et sauriez-vous encore
réparer l’irréparable, et coudre
un Nom et une plaie
à l’autre ?

Pas
d’autre ciel,
plus
de hauteur :
humains mots nus
appelant

Horizon des prières

***

Hors les murs

cette tente fragile
à même le sable
ou la cendre

invisible insurrection abstraite
dressée mot à mot
dans l’ouvert

abri
provisoire
pour l’âme déracinée

racine
mobile
désancrée

maison de mots
pour l’exilé
le sans-lieu

– ou pont jeté sur l’air
par-dessus les têtes de l’espace et du temps [1]
et d’un inconciliable
à l’autre

Définition du poème

Bibliographie

Poésie

  • D’UN LIEU L’AUTRE, Lausanne, Empreintes, 1985
  • CREUSER LA NUIT, Torino, Albert Meynier, 1985. Prix de Poésie C. F. Ramuz 1986
  • FIGURES D’ÉGARÉES, Lausanne, Empreintes, 1989, Jasmin d’Argent – Prix international francophone 1996
  • Odes brЀves, Lausanne, Empreintes, 1995
  • Épigraphies, tirage limité de sept poèmes, avec sept eaux-fortes originales de Jürg Straumann, Bern, Kunstkeller Bern, 1996
  • D’un lieu l’autre suivi de creuser la nuit, suivi de figures d’ÉGARÉES, Préface d’Antoine Raybaud, Moudon, Empreintes, coll. Poche Poésie n° 9, 2000
  • GÉomÉtrie de l’illimitÉ, Genève, La Dogana, 2000
  • ThÉÂtre de la parole, poème théâtral (édition bilingue français-italien), Postface de Monica Pavani, Faenza, Mobydick, 2004
  • CANTATE À SEPT VOIX, poème théâtral, Genève, Le Miel de l’Ours, 2009
  • Poème de la méthode, Chavannes-près-Renens, Empreintes, 2011, Prix Pittard de l’Andelyn 2012
  • GÉomÉtrie de l’illimitÉ, suivi de Poème de la méthode, Avant-propos de Pierre Chappuis. Préface de Dominique Kunz-Westerhoff, Moudon, Empreintes, coll. Poche Poésie n° 27, 2019

Essais

  • Travaux du Voyage, Genève, Zoé, 1992
  • À quoi sert le théâtre ? (postface d’Eric Eigenmann), Genève, Zoé, 1998
  • Qu’est-ce que l’art ? 33 propositions (postface de Carole Talon-Hugon), Genève, Zoé, 2013. - réédition 2015

Théâtre

  • La Seconde Chute, Genève, Zoé, 1993 (rééd. 1996)
  • Moi, Maude, ou la Malvivante (bilingue français-allemand), Genève, Zoé, 1997
  • Être là, Genève, Zoé, 2002
  • Théâtre de la parole / Teatro della parola, Faenza (Italie), Mobydick, 2004
  • Les Enfers ventriloques, Chambéry, Comp’Act/L’ACT MEM, 2004 (rééd. 2009)
  • Le Jeu d’Ève, Genève, Zoé, 2006
  • Cantate à sept voix, poème théâtral, Genève, Le Miel de l’Ours, 2009

Photographie : Yvonne Böhler

Page préparée avec la complicité de Françoise Delorme


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Notes

[1Ossip Mandelstam, De la Poésie, Paris, La Barque, 2013, p. 99 (traduction Christian Mouze).



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