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Denis Emorine

mercredi 11 avril 2018, par Cécile Guivarch

Denis Emorine est né en 1956 près de Paris. Il a fait des études de Lettres modernes à la Sorbonne (Paris IV). Il a avec l’anglais une relation affective parce que sa mère enseignait cette langue .Il est d’une lointaine ascendance russe du côté paternel. Ses thèmes de prédilection sont la recherche de l’identité, le thème du double et la fuite du temps. Il est fasciné par l’Europe de l’Est. Poète, essayiste, nouvelliste et dramaturge, Emorine est traduit en une douzaine de langues. Son théâtre a été joué en France, en Grèce, au Canada (Québec) et en Russie. Plusieurs de ses livres sont traduits et édités en Grèce, en Hongrie, en Roumanie, en Afrique du Sud, en Inde et aux Etats-Unis. Il collabore régulièrement à la revue de littérature « Les Cahiers du Sens ». En 2004, Emorine a reçu le premier prix de poésie (français) au Concours International Féile Filiochta.
L’Académie du Var lui a décerné le « prix de poésie 2009 » pour Lettres à Saïda. Bouria, des mots dans la tourmente (poèmes) a obtenu le premier prix au concours international Antonio Filoteo Omodei 2015
En 2015, Denis Emorine a reçu le « Prix d’honneur pour œuvres complètes » de la fondation Naji Naaman (Liban).
Son premier roman La mort en berne est paru en 2017 (5 Sens éditions Suisse)

Site http://denis.emorine.free.fr

Poèmes extraits de Bouria, des mots dans la tourmente, éditions du Cygne,2014

Ils sont revenus les visages en exil
Je les ai vus se refléter sur les chemins
Détrempés de sang
Ils me rappellent sans cesse
Que j’ai raison de voir la mort en filigrane
De ma vie.

Je les ai vus se profiler sur les ombres
Des déportés du monde
Sur la douleur d’une femme que je n’ai pas su abolir.
Ils marchent tous dans la même direction
Avant de se rassembler au cœur du monde
Pour se réchauffer
Autour d’un brasier fantôme.

Personne ne voit les visages en exil du monde
Et je détourne aussi les yeux
Pour vivre encore un peu.
La nuit
Leurs yeux rouges mettent le feu à mon sommeil

Ils sont revenus des carrefours de la douleur
Les visages en exil.
Ils s’appellent Abraham ou Boris…
Et portent d’autres noms que le monde
A oubliés
Ou grattés furieusement sur les stèles de la mémoire
Ils se rassemblent toujours au carrefour du monde

*

Ne viens pas me rejoindre sur les rives de la mort
C’est promis dès mon arrivée
Je ferai semblant de chercher l’éternité
J’essaierai d’y croire
Pour te rassurer.
J’aurai besoin de solitude encore une fois
Parce que rien n’aura changé
Et surtout pas ma vie
Je n’effacerai pas l’empreinte de mes pas
Je ne tournerai pas la tête ni mes pensées vers
D’autres que toi.
Je rassemblerai mes pensées éparses
Pour ne pas résoudre mes contradictions.
Crois-moi si tu le veux
J’arriverai enfin à déclamer les poèmes de Pasternak en russe
Avant de mourir…

La mort,
Oui, la mort vient de l’Est

*

À Anna Akhmatova

Anna
J’ignore s’il faut te remercier
Ou te plaindre
D’avoir tant souffert
Pour écrire tes poèmes
Les deux sans doute
Par-delà le temps
Je me retourne vers toi
Pour te prendre la main
Je vois tes lèvres remuer
Mais je n’entends pas distinctement
Tes paroles.
Tes yeux sont tristes Anna
Ta main tremble un peu
Et moi
Je détourne les yeux
Pour ne plus te voir
Je t’ai dérangée je le sais
Tu ne m’attendais pas
Anna
Comme je hais la souffrance et la mort
Tu ne demandes rien
Aucune consolation
Tu continues ton chemin
Loin de moi
Tu vois
Nous n’avons rien à nous dire
C’est terrible
Il neige tellement dehors
La vie s’accroche aux ronces
En chancelant
Il n’y a plus d’espoir parce que
L’avenir n’existe pas
Tu le savais
Je le sais

*

À Sacha Karvovski

Je suis resté au seuil du jardin
J’entendais des voix sans rien voir
Cette nuit n’était pas la mienne
Les hommes étaient plongés depuis si longtemps
Dans des pensées en exode.
Je n’aurais jamais dû revenir pour essayer
De surprendre leurs noms
Comment avais-je pu croire à la magie
d’un lieu disparu ?
Tcheriomouchki et tout près de là
la mort de mon ami le poète russe.
Les larmes répandues dans l’obscurité
Ne me servaient à rien
Pas même à vaincre le temps
Ou à recouvrir sa tombe

Poèmes extraits de Fertilité de l’abîme, poèmes d’amour et de mort à déchirer avant la guerre, éditions Unicité,2017

Sur la place déserte
Un couple enlacé
Se dresse contre la destruction du monde
Ils ont la beauté de l’innocence
Les chars sont partis
Mais ils reviendront

Ils sont très jeunes
Ils ont très froid
Leurs yeux interrogent les oiseaux dans le ciel
Ils savent peut-être qu’ils
Mourront bientôt
Ils s’étreignent encore
Pendant que le monde s’endort

Peu importe le nom de leur ville bien aimée
A leurs pieds
Le sang coule
Le flot monte
Sur la place abandonnée
À l’est de l’Europe
Peu importe
Pourvu que rien ne trouble
Le sommeil du monde
Qu’ils voudraient regarder en face

*

On ne vous tuera pas
Je le sais
Il restera vos poèmes
Qui s’envoleront
Avec le vent d’automne
Pour se déposer
Sur le front des femmes libres
En pétales de sang

Tous chanteront la liberté
En hurlant les mots
Des poètes crucifiés
Vous n’aurez pas souffert en vain
Vous ne mourrez pas
Je vous prie de le croire
Vos poèmes se disperseront
Aux quatre vents du globe
Nous les apprendrons par cœur
Nos enfants sur les genoux
Les vieillards sortiront des hospices
En clignant des yeux
Avant de mordre la poussière
Nous atteindrons le ciel
En les portant à bout de bras
Nous le repeindrons
Aux couleurs de la terre
Même si les dieux détournent les yeux

Encore une fois

*

Ce soir
Je voulais murmurer ton nom à la face du ciel
En ouvrant les yeux
Je me sentais démuni
Je me souvenais de ta main ouverte
Que je voulais presser encore une fois
Et de la beauté de tes yeux
Ce soir
J’aurais voulu marcher à ta rencontre
Comme si c’était la dernière fois
Comme si les mots désormais
Ne signifiaient plus rien
Ce soir
Je ne sais quoi dire
Pour empêcher la nuit
De tomber entre nous
Je voudrais garder ta voix
Tout contre moi
A jamais
Pour me réchauffer

*

Ils se sont donné rendez-vous
Pour te mettre à mort
Sans savoir
Que le travail était fait depuis longtemps
Tu t’en souviens bien
C’était en 1942
Il a suffi d’ouvrir le secrétaire en acajou
Pour comprendre
Sous l’abattant reposait
La condamnation en lettres rouges
Der Tod
Le sang coule toujours de tes doigts
Dans une langue étrangère
Der Tod

Ils se sont donné rendez-vous
En hurlant son nom
Qui résonne dans la nuit épaisse
Quel est donc cet homme dont
Tu te réclames
Petit garçon ?
Que faire de sa condamnation à mort
Qui ruisselle le long de tes doigts ?
Der Tod
Tu n’as pas su consoler
la jeune femme brune aux yeux bleus
Qui s’est déchiré le cœur
Aux fils de fer barbelés de sa douleur
Dans la nuit qui s’en va
Der Tod
Der Tod

Poèmes extraits de Prélude à un nouvel exil, poèmes suspendus à la frontière, éditions Unicité, 2018

Lorsque l’homme a ouvert son livre
les soldats ont été tentés de déposer leurs armes.
Sa voix était belle
et les mots vibraient d’une colère
qu’ils n’avaient jamais entendue
mais ils avaient des ordres.
À regret
semble-t-il
ils ont braqué leurs armes
en direction de l’homme
certains ont fermé les yeux
au moment de tirer
d’autres auraient préféré
qu’il achève d’abord son poème
Ses mots
claquaient dans le silence
L’homme les regardait droit dans les yeux

Il y a eu plusieurs détonations
et le livre est tombé dans la neige

*

Sacha
nous avons parcouru
un même chemin de douleur
à Tcheriomouchki *
parfois
les cailloux de l’Histoire
nous empêchaient de passer
tu les retirais pour moi avec douceur
tu n’avais pas quitté Paris
dans un couloir de ta tête.
Tu m’entraînais avec toi
sur des bateaux usés par les guerres
j’avais parfois peur de monter
à bord de ta poésie
mais tu savais me persuader de te suivre
Sacha
Sacha assassiné
une étoile rouge gravée au milieu du front
nous n’avons pas su comment
faire douter la mort
ni apprivoiser les rossignols
en leur lisant tes poèmes.
Dans ma tête
je peine à te retrouver
un merisier n’en finit
pas de pourrir
dans mon cœur

« Les petits merisiers »,quartier de Moscou à proximité d’un bois,construit à la fin des années cinquante.

*

Dehors
même les larmes sont gelées
dans le grand pays glacé
les tombes disparaissent sous la neige
mais qui enterrera la douleur
de tout un pays ?
Tu restes immobile sans pouvoir
te recueillir.
Il y a trop de disparus
la poésie est morte elle aussi
un jour de solitude.
Quelques silhouettes s’inclinent ça et là
pour gratter la terre
avant d’enfouir leurs illusions
la page restera blanche.
Tu invectives l’éternité
et les serments oubliés
dans les prisons.

Une femme
la tête enveloppée d’un châle à fleurs rouges
vient dans ta direction
te croise sans te voir.
Tous les jours
elle maudit le ciel
sans que celui-ci prenne la peine de répondre
quelques bouleaux squelettiques
lui servent de paravent
mais n’empêchent pas le désespoir
de passer

*

Toutes les nuits
à la même heure
ses doigts se posent sur les touches du piano
pour appeler la mort
depuis qu’ils ont exécuté la femme qu’il aimait.
Il espère ainsi la rejoindre
il n’a pourtant rien
d’un jeune musicien romantique
avec
son crâne presque chauve
ses bajoues
et son ventre qui fait des plis
mais il a appris dans les livres
qu’ils ont interdits
que l’amour est éternel
la mort pose sa main décharnée
sur l’ épaule du musicien
pendant que ses notes ricochent
sur le ciel
sans rejoindre la femme qu’il aimait
ses doigts lui font mal
de plus en plus mal

Ce matin
on a retrouvé Vladimir
les yeux ouverts
et les doigts en sang
affalé sur le piano

Enfin
le silence
se sont réjouis les voisins
qui n’en pouvaient plus.
Ils ne savaient sans doute pas
que l’amour est éternel
puisqu’ils n’ont jamais ouvert un livre

Bibliographie

Poésie

  • Ephémérides, Editions Saint-Germain-Des-Prés, 1982
  • Etranglement d’ajour, Editions Solidaritude, 1984
  • Sillage du miroir, La Bartavelle éditeur, 1994
  • Par intermittence, La Bartavelle éditeur, 1997
  • Ellipses, Amis de Hors-Jeu éditions, 1999
  • Rivages contigus (avec Isabelle Poncet-Rimaud), Editinter, 2002
  • Lettres à Saïda, Editions du Cygne, 2008
  • Dans le temps divisé, Le Nouvel Athanor, 2008
  • Ces mots qui font saigner le temps, Editions du Cygne, 2009
  • Vaciller la vie, Editions du Cygne, 2010
  • Les yeux de l’horizon, Editions du Cygne, 2012
  • De toute éternité, Le Nouvel Athanor, 2012
  • Bouria, des mots dans la tourmente, Editions du Cygne,2014
    Traduit et publié en grec (Vakxikon,2015)
  • Psaumes du mensonge, Psalmii minciunii, édition bilingue français/roumain Ars Longa,2016.
  • Fertilité de l’abîme,poèmes d’amour et de mort à déchirer avant la guerre, Unicité, 2017.
  • Prélude à un nouvel exil, poèmes suspendus à la frontière, éditions Unicité, 2018

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