Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Marie-Noëlle Agniau

samedi 19 juillet 2014, par Valérie Canat de Chizy

Marie-Noëlle Agniau est née en 1973 à Verdun et vit en Limousin. Elle y enseigne la philosophie et produit depuis 2002 sur le réseau radiophonique RCF un billet littéraire ou bien une chronique philosophique. Fidèle à la publication en revue, elle participe à de nombreuses lectures publiques et manifestations autour de l’écriture poétique – manière pour elle d’engager la vie et de donner un corps au petit frère « mort-né ». Le poème abrite dès lors une absence primitive en laquelle se logent toutes les autres. Et dans sa tâche éthique et dialoguée, tente de répondre d’une énigme.

Extraits de Mon amour est lampe d’ogre

Nous étions là-bas en défaut de jour
et ta douleur de clémence
désormais,
ici
est notre vie d’excellence

Mon amour est lampe d’ogre

Je te rejoins éreintant le décor
mon lit de chaleur et d’insomnie
ô lentes que nous sommes à vêtir

Glissant un peu tes doigts dans les chemisiers
passant moelleux nos épaules d’huile de jojoba

Extraits de Délogée du monde

Regarde, regarde parce que c’est un livre.
Homme nu, tu pends tes habits dans le vent,
dans un râle, double du poumon.

(il neige à plein temps, une lumière blanche,
pâle et dure, une lumière crue, sidérante)

Venir, venir. Tant la parole fait défaut.
Je n’en peux plus de boire,
épuisé, hurlé – j’avais besoin d’un nom.

Extrait de Boxes

Je suis une petite fille je ne m’aime pas Je collectionne les savons à cause de mes blessures Mes blessures sont imaginaires Elles concernent l’enfance
Maman voulait que je mette une chemise sous ma robe bretelles Moi je ne voulais pas Elle a dit que j’étais contrariante Moi je voulais des flon flon sur mes épaules nues J’ai mis la chemise à travers laquelle on voit mes petits seins Je ne suis pas jolie malgré ce que dit Maman Je sais que c’est un mensonge. Des savons, il y en a de toutes les sortes. Je les garde dans un bocal Parfois je les sors un à un Je les regarde tous Je les renifle Il est hors de question de me laver avec Chaque fois que je sors en ville avec Maman, je m’achète un savon. Ma famille a honte Je ne sais pas pourquoi À la maison il y a une pièce magique Une bibliothèque avec une machine.

Extraits de Temps bénit où fut sommeil

Que tu puisses sentir ce que tu sentes, avec les doigts, palpite autour l’écho de ta chair vive, bruit non pas le bruit, touché inimitable. J’ai rempli mes bottes avec de la sécheresse et suis sans le souffle. J’ai préparé la nourriture et le poisson. J’ai même attendu que les ombres nous fassent plus grands que nous ne sommes. J’ai cru m’endormir. Devenir folle. Naître et mourir à l’horizon de la terre. Celle que retournent la nuit venue, de lourdes pistes laissées en plan.

(les animaux ne se poussent pas)

Extraits de La Tactique des Anges

Je suis la bête qu’on mène à l’estive :

les eaux miroitent
au fond de l’eau.

Les couleurs attaquent la taie
d’un grain miraculeux.

La main défroisse plus d’un pli
et tous ceux qu’elle laisse de côté

chuchotent.

C’est à mots couverts
mais la tutelle ?

Est-ce sombre,
amour très proche ?

Je fonde en toi ma détresse puisque je n’ai rien d’autre.

Extraits de La gomme couleur cendre

Il neige un pollen
et dans la bouche,
la ouate est dévastée.

Buisson bègue au lieu du récit.

Il neige quelque chose qui te foudroie,
alors, dans le coma.

Il neige mais je fus ta crèche.

L’âne surtout et le bœuf.

Extraits de Cavale

Cavale (23)

Nul n’est venu, nul bruit, nul être de chair, nul oiseau,
nulle articulation. Le cœur pousse dans une autre cavité. Te voilà sec comme la bouche, transformée la nuit en tissu inerte.

(les masques suintent dans la chambre du sphinx)

L’œuf de poussière
que tu régurgites intègre les efforts de l’espèce. Alors tu ne bouges pas. Il faut te tenir la tête comme on tient dans sa main la main qui tremble et porte à peine ses propres os. La voix nous arrive, découragée par la meute. C’est comme si toutes les bêtes de la création s’attaquaient à l’espoir. Comme si c’était un morceau de viande tout nu de peau qu’on se dispute à grands coups de langues et d’affolements,
violents. Comme si tu mettais la parole en danger, elle-même saine et sauve comme image.

Extraits de Capture

Comme un pull rétréci

Je veux voir. Sentir par l’œil et le poumon. Je veux retenir cette image à jamais. La douce et légère inquiétude de l’étang. Je veux. Je ferme les yeux. Il faut laisser faire. L’étang viendra à moi. Un jour ou l’autre. Avec son eau calme et profonde. Oui. J’ai voulu le revoir. J’y suis allée avec mon désir. Mon image. L’image de mon être. Au bord de l’étang. Et la forêt. Juste derrière. J’y suis allée en paix. Comme vers un autre moi-même. D’un pas net. J’arrive. Avec mon souvenir. Mon vieil étang. Les paroles secrètes mêlées aux herbes folles. J’arrive. L’étang a disparu. C’est moi-même. J’ai disparu. Avec l’étang. Son eau calme et profonde. Les verts. Les gris. Les mauves. Il n’y a plus d’eau. Que la forêt. Sa lisière. Ma pensée se cherche. Elle cherche ses humeurs. Son odeur. Sa vue intenable. Fuyante. Elle cherche qu’elle était là. Il n’y a pas si longtemps. Elle erre. Elle pleure. Peut-être qu’elle pleure. Une vague et longue terre humide est à sa place. À ma place. Il n’y a plus d’étang. Il n’y a plus d’eau. C’est comme si quelqu’un avait retourné la peau d’une bête. Et mis la Terre à l’envers. C’est vers où qu’il regarde l’étang ? On l’a retourné. Sans rien dire. Sans demander. Ni à mes souvenirs. Ni à mes empreintes.


Ouvrages

  • Capture, éditions Culture & Patrimoine, 2014.
  • Énigme céleste, La Porte, 2014.
  • Fille de personne, ouvrage collectif, éditions Culture et Patrimoine, 2013.
  • Cavale, coll. Poètes des cinq continents, L’Harmattan, 2013.
  • Empire de la forme humaine, 1 & 2, La Porte, 2013.
  • Dans un corps zéro contour, La Porte, 2012.
  • La blessure et la grâce, ouvrage collectif, PULIM, 2011.
  • Le tumulte et la faim, coll. Écritures, L’Harmattan, 2011.
  • La gomme couleur cendre, La Porte, 2010.
  • Faisons les morts sous la fourrure, Encres Vives, 2010.
  • Deleuze, par affinité élective, ouvrage collectif, éditions Alexandrines, 2009. -*Fragmentations, La Porte, 2009.
  • Climat rude pour une saison philosophique, ouvrage collectif, éditions du CNRS, 2008.
  • La philosophie à l’épreuve du quotidien, 2, coll. Ouverture philosophique, L’Harmattan, 2008.
  • La Tactique des Anges, coll. Espace expérimental, L’Harmattan, 2008.
  • Temps bénit où fut sommeil, L’arbre à paroles, 2006.
  • La philosophie à l’épreuve du quotidien, 1, L’Harmattan, 2005.
  • Boxes, éditions Gros Textes, 2005.
  • Plis nombreux qu’on fait, La Porte, 2004.
  • Délogée du monde, L’arbre à paroles, 2004.
  • Il pleut sur les verrières, 1 & 2, Encres Vives, 2004.
  • De ma haine de la description, j’avais oublié l’univers, L’impertinente, 2003.
  • Faire usage du sablier, Encres Vives, 2003.
  • Les moustiques dorment aussi, Encres Vives, 2002.
  • Mon amour est lampe d’ogre, coll. Le buisson ardent, L’arbre à paroles, 2002.

Anthologies

  • Vibrations en partage, 2014.
  • Pages en Friches, 2013.
  • Pas d’ici, pas d’ailleurs, 2012.
  • Carré comme une roue de vélo, 2006.
  • De quelques (h)auteurs, 2006.
  • Résonances, 2006.
  • Trésors de dune, 2005.
  • Entre deux nuits défaites, 2004.

Revues

Verso, Traces, Thauma, Rétroviseur, Pollen d’azur, Poésie terrestre, Poésie première, Poésie oblique, Machine à feuilles, Littérales, Lieu-dit, IPNS, Inédit nouveau, Indicible frontière, Intervention à haute voix, Ici & Là, Glanes, Friches, Diérèse, Décharge, Contre-Allées, Comme un terrier dans l’igloo, Comme en Poésie, Bleu d’encre, L’Arbre à paroles, À l’index.

Sites

Le Printemps des poètes, Géoculture, le CRL en limousin, Wikipédia


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