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Anne Barbusse

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Née en 1969, après avoir il y a plus de vingt ans quitté Paris (où elle a fait ses études et enseigné
à l’université Paris VIII), Anne Barbusse habite entre un petit village du Gard et une bergerie en
Ardèche. Elle enseigne le Français langue étrangère, cultive son potager-ZAD et milite pour
l’écologie depuis des années à l’échelon local.
Elle écrit depuis toujours mais commence à s’occuper de publication seulement pendant le
confinement de 2020, et depuis publie dans de nombreuses revues, ainsi que des recueils de
poésie, parfois entre les genres, sous forme de journal poétique.
Traductrice de poésie grecque moderne, elle s’intéresse en particulier aux textes poétiques grecs apparus pendant ou après la crise grecque. Elle publie des traductions en revues (Terre à ciel, Recours au poème…) et un premier recueil de traduction (Exil à la naissance, de Yorgos Stergiopoulos) avec Bruno Guattari éditeur dans la nouvelle collection Dialogues.
En collaboration avec Loan Diaz du collectif Poétisthme elle a publié en 2024 Ohitza, textes écrits d’après des photos du début du tourisme dans les années 60.
Passionnée de cinéma, elle publie régulièrement des textes de création à partir de films dans les revues numériques La RAL,M et Fragile, et sur Sitaudis, afin de « transposer » un film en texte poétique.
Car l’art, la poésie comme le cinéma, sont les uniques garde-fous qu’elle ait trouvés pour lutter contre les difficultés du réel, celui d’une civilisation qui s’autodétruit en mettant en péril la biodiversité, et celui plus intime de la maladie ou de la famille. Ecrire est une lutte créative, une certaine propension à créer un monde autre, ou du moins à y contribuer. Dans le générique du Mépris, Jean-Luc Godard en voix off conclut : « Le cinéma, disait André Bazin, substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs ». Telle est aussi la tâche ardue de la poésie, seule liberté qui crée.

 
Extraits de Moi la dormante, éditions Unicité, 2021.

qui es-tu toi qui tapes sur la porte chaque
matin chaque
soir
si fort que ton corps s’endolorit mais tu
me terrifies dans cette non-volonté de ne plus souffrir.

*

ils crient comme j’écris
tous ces fous qui ne savent pas encore
écrire
ils apprendront ou
ils mourront d’un pas peu assuré.

*

c’est toujours à certaines heures de la journée que les cris
jaillissent
vespéraux matinaux
les mêmes heures
comme si
peut-être pour faire moins souffrir
les douleurs avaient leurs rites.

 
Extraits de Les accouchantes nues, éditions Unicité, 2022

souvenir
moi crucifiée pour la
naissance de mon enfant
nue les bras attachés en croix
– le Christ femme

*

quel chemin de croix avant
et après
l’enfant crie je ne peux le prendre
dans les bras et je
pleure
de porter les stigmates éblouissants.

 
Extrait de A Petros, crise grecque, Bruno Guattari éditeur, 2022

un Athénien (décembre 2016)
Á Dimitrios Kostopoulos

j’entrais de nuit dans la maison inconnue, dehors la neige
plombait discrètement une Athènes plus silencieuse, les hommes avaient
la distance rivée à leurs mains colériques, les jardins
d’Aghia Paraskevi ceignaient
les rues de banlieue, la veille la police avait sévi -
j’entrais
vers minuit dans le salon plein de livres, étagères débordantes
de ce que l’humain écrit et lit, lui était assis avec la pénombre
nouant l’espace de décembre - plus pour longtemps - il
avait l’érudition humaniste et chaude, épouse volubile
et chaleureuse, voyageuse internationale – Anne you are
with friends
- vieillard vivant il
me parlait en anglais/en grec (quand il eut compris
que je comprenais, aussi), il avait les livres
de ton père et avec l’alcool il savait, autrefois conseiller
d’État, le droit, la littérature -
voix forte plus que visage ravagé, il a mentionné
« la folle de Chaillot » (en français dans le texte) mais
η κοπέλα είναι ωραία/ la fille est belle, il aurait tellement voulu
faire de nous un couple potentiel - on m’a donné
une soupe chaude et le lendemain
il a fini le Champagne - deux jours volés à Athènes /
amitiés rapides et plurilingues
en un siècle mondialisé sur fond de crise, mêlé de
langues et de textes -
arpenté le marché aux puces bu un café à Monastiraki acheté
Le petit prince en grec à la grande librairie de Syntagma -
Mimis - c’est son nom - a dévoilé la girlfriend
inventée, cité le renard apprivoisé, était ami de ton père, puis
ses rides étaient profondes comme son savoir, traducteur
des mondes écrits
et denses, Athénien-Européen par l’histoire
- dernière phrase entendue : demain Anne part/Αύριο φεύγει η Άννα, c’est
une question, alcoolisée, du haut de l’escalier,
je dormais dans la chambre de la fille, au matin
partie sans un au-revoir (il dort), don d’un flokati par Christina pour
traverser les franges de l’hiver grec, lost in translation,
en voiture sur la banlieue
froide (bien entendu je t’aime ad vitam aeternam), je joue
le cinéma totalement tendrement tragiquement
les quatre-voies pour Corinthe, la descente
vers l’envers de l’Attique, le Péloponnèse bleu d’avant-Noël,
trois mois après il était mort
- fauché par la voiture, un chat blanc éponyme

 
Extraits de La non-mère, éditions Pourquoi viens-tu si tard ?, 2022.

tu es toujours celle qui a mal fait
tu prends les coups pour tous au nom de quoi à la place
de ton frère plus petit
tu prends les coups du père qui gravit en courant les
marches d’escalier
la rampe vibre
métallique
et les marches de granit blanc et noir n’ont pas d’histoire
sur le palier tu t’enfermes dans les toilettes
tu attends que la fureur paternelle s’apaise
tu regardes le carrelage bleu océan
tu tâches d’éviter les gifles qui mordent les lèvres
les font saigner
et la main qui te saisit par tes longs cheveux bouclés
te soulève de terre

*

la non-mère porte des tailleurs droits et gris
juste au-dessous du genou
le père arbore des cravates sombres
et des pantalons de tweed gris
très droits
les deux voitures sont rangées dans le garage
la petite pour la ville et la grande pour les longs trajets
l’autoroute vient juste d’être construite
ainsi que les deux supermarchés
il n’y a plus rien à dire

*

la non-mère a déconstruit l’histoire familiale
le père boit du rouge et porte les coups
sur une photo tu portes un manteau de fausse fourrure
très seventies
petite fille enfermée dans la maison étouffée de rideaux
dont les parquets craquent sans crier gare
les meubles de la chambre de la mère sont du faux Louis
quelque chose
en satin bleu
c’est un décor pour nouveaux riches reniant toute origine
paysanne
d’ailleurs les grands-mères sont interdites
elles n’ont pas fait assez d’études
pour mériter qu’on les embrasse

 
Extrait de Recluse, éditions Pourquoi viens-tu si tard ?, 2023.

grange d’Adèle, maison de Catherine : recluses,

chevrière, homosexuelle, néorurales, dans

la nudité surplombant Vallon Pont d’Arc, la greffe touristique et
l’explosion surfaite des rochers, calcul irréel
de la pierre nue, ornières des charrettes que

les bœufs du Paulou montaient à la crête, avec
les vagues d’horizon ondulant entre les utopies
des femmes et le val d’enfer inconscient
du siècle parcheminé de la mondialisation du silence :

j’écoute les prénoms, femmes invisibles
tels les oiseaux de nos consciences,
perchées
parmi les chênes et les rapaces, totalement préoccupées
des lauzes, du four à pain et de la maison du bouc,
auréolées des murets quadrillant

l’espace imparti à l’existence (herbes, pierres sèches
tombant parfois par bruit sec et bref ), solitude
choisie dans la peur, cerclée
d’hommes semi-apprivoisés, montant la côte dans
le désir et l’instabilité

– les chênes acquiescent,
le vent pardonne,

avec batteries solaires/éoliennes
on recharge des téléphones portables (lien indubitable avec
ce qui reste d’hommes),
vent et soleil sont
les alliés calculés du désir, et la pluie remplit
les citernes pures, le monde est avec nous,

la société s’achève au creux des vallées et n’en demeure
que le goût étranglé du désir intermittent, la possibilité
inquiète de l’amant, marcheur illusionné, dont
les paroles accueillent arbres et corps, comme

pierres saluées par notre exigence, vivantes et mutilées

 
Extrait de Ma douleur planétaire, éditions Tarmac, 2024.

le ciel a offert un bleu d’hiver, et je parle
les mots urgents, syntaxe aléatoire, phrases
empêtrées de la mémoire des insectes anonymes,
enfance accélérée par la peur, adjectifs incomplets
que les humains façonnent par inexactitude

avec les solitudes que les ordinateurs mettent
bout à bout hors les chemins, clandestines
solitudes armées de sites web de forums de tchat
avec connexions et réseaux sociaux cerclés
d’isolement perplexe et sans arbre aucun où
gravitent les fantômes épuisés de nos voix,
la modernité est une sorcière bien élevée mais
aucune caissière ne flashe le code-barre de la joie

et face à l’hiver tu ne cultives plus
que l’effondrement plus qu’humain, face à l’écran
tu découds la réalité du givre et plus rien
ne peuple les arbres, la mortalité est un mot
stupéfiant mais ton corps se fait matière
dans l’aube inoculée par la brume

mais ton corps se fait frigidité pierreuse
ton corps assoupli par les vents, mangé par le temps et cerné
de quatre- voies lumineuses
ton corps obsolescent
en devenir-terre, face aux cheveux des arbres

 
Extrait de Ils ont défécondé l’avenir, Encres vives, 2024

Sources du Tarn.
Auberge tout en haut de la route, avec le berger on arrive toujours très tard.
L’air devenu plus frais.
Quel est ce manque originel qui affaiblit les ressources de la mémoire et s’organise pour vivre en rythme.
Blocs de granit situant les corps entre solidité diffuse et sapins verticaux.
Il n’y aura plus jamais de mur du silence.
Tous les hommes peuvent partir avec la marée et revenir avec l’après-midi.
Chaque souffrance a le visage d’une accouchée solitaire.
Quand tu déposes ta résurrection franche après les forêts, les yeux des mondes s’écarquillent sur les ruines restantes et
consentantes.(….)

 
Extrait de Ohitza (avec Loan Diaz), Poétisthme, 2024.

alors qu’avez-vous vu
regards superposés sur les mondes et les images des
mondes et les regards des images du monde
alors laisser le monde être
mais nous ne savons pas nous avons des questions
superbes nous
exigeons le regard
avec nos mots parallèles avec l’urgence
agenouillés au bord des spectacles
dépourvus de toute
virginité
quand toutes les terra incognitae basculent sur google
view quand
les photos numériques démultiplient les angles de
vue quand
l’image frôle l’inconséquence
nous restent alors
ces quelques photos argentiques
rescapées
comme des vestiges pâlis les ruines
photographiques de toutes les vies
une certaine façon de rallumer les regards
sait-on jamais ce que
deviendront les visages seuls
le revers du paysage quand
nos mots hors champ

 
Extraits de Terra (in)cognita, éditions Unicité, 2024.

les enfants sont mal habillés sur les photographies, ils ramassent
des pommes de terre et la mère porte des blouses roses,
parmi les vaches
et les veaux couchés, tandis que le père part au large

d’autres histoires s’accrochent aux visages, pantalons pattes d’éph
et repas de mariage pauvres (les futurs divorcés y croient), les voitures
et les télévisions trônent, avec des reflets et des rites

des rangées de pommes de terre, les haies coupées pour cause
de remembrement mal vécu, et des champs et des champs
sans les arbres actuels, et sans les lotissements

au loin la mer a la même immobilité choisie, au bord
du ciel industriel, à l’école on t’oblige à taire la langue bretonne
et les sixties américanisent le monde, sans regret

pourtant la vieille mère continue de porter des seaux de lait
remontant des champs, mer à l’horizon
et les trois garçons reçoivent des coups de règle sur les doigts

alors la famille conserve sa langue, comme une rébellion
vitale, et tous les vents luttent pour leur conscience de vents

une seule photo polaroïd aurait dématérialisé les granges

*

père pêcheur grand-père pêcheur terre-neuvien
avant il parcourait la mer du Nord et l’Irlande

et à Port-Blanc Georges pose ses filets mélancoliques
à quarante mètres de fond
et les casiers à araignées

les femmes de colonel te demandent si tu as froid
tes jambes chair de poule
puis le gris du ciel reflète le gris de la mer
et dimanche se termine
c’est le dernier petit chalutier de bois précise-t-il

(fils maître de conférence à Rennes
en psychologie, travaille dans les prisons,
dès la première phrase de sa thèse
tu cales
six cents pages ajoute-t-il)

où les derniers pêcheurs déploieront-ils les filets majestueux
aux mailles de plastique

où pêcheras-tu tes mots poissons

 
Extraits de Les mères sont très faciles à tuer, éditions Pourquoi viens-tu si tard ?, 2025

les mères ont des enfants pleins les étoiles
– le visage de Michel Piccoli dans sa voiture derrière la vitre, gouttes
de pluie, Claude Sautet, Vincent et Les choses de la vie, toute la
mélancolie sous la musique de Philippe Sarde –
nous reviendrons
nous serons vivants écorchés et affreux
les passants passent terriblement absents et brefs
aux terrasses des cafés s’assoit la tristesse du monde
les mères alors mettent un pas devant l’autre
– Claude Sautet et des oiseaux fugaces les accompagnent –
l’enfant a perdu sa voix d’enfance et l’innocence préétablie alors
maintenant il a un avocat
les oiseaux ne suffisent plus
il parle avec la voix des sociétés fondées depuis longtemps
je parle avec ma voix de mère
en somme je ne sais dire que mots simples et imprudents
les mots dangereux des oiseaux purs

*

la mère se met au lit avec ses mots de mère
qu’elle enfouit au fond de sa gorge sans plus personne à qui les dire
la mère devient folle d’un enfant comme mort
et le père ne comprend rien de la folie de la mère – folle
comme celle de Nevers, un jour à Nevers, la fragilité fixe du visage
d’Emmanuelle Riva –
la mère se cache dans l’ombre close des chambres des appartements
des hommes
elle tâche de se couler dans la vie des autres, des vivants, qu’ils la
happent au passage
qu’ils puissent étayer de leur vie sa marche débilitante et pauvre
la mère ne pleure plus
la mère a le visage ruiné et l’enfant continue de jouer aux jeux vidéo
les passants à Nîmes ne savent pas comment finira l’histoire
les jours passent
la mère se met au lit avec ses mots de mère qu’elle enfouit
dans le linceul frileux du poème lézardé – l’enfant est sourd à toute
littérature brûlante

 
Extraits de L’incomplète, Rosa Canina éditions, 2025.

ton amour égorgé, qui n’en était pas
ou comment fabriquer une arche dès la première pluie
pour asseoir les croyances aux dents longues

les rouges-gorges débusquent des arbres idéologiques
tandis que toutes les dépendances s’agrippent
aux averses désacralisées, qui embrument la mer

les femmes battues ont avalé leur visage fluctuant
et pratiquent la dénégation facultative
à rebours de leur corps déséquilibré – elles parlent
sans mains

*

toi l’imparfaite
au corps manquant

tu avais demandé aux hommes de te compléter
ils ont posé leurs mains sur ton corps
et le manque a proliféré comme une ronce

ils ont entré leur sexe dans ton corps
et comme un crabe l’absence s’est ancrée

ils t’ont séduite plusieurs fois avec des mots adéquats
et ton imperfection n’a pas failli

ils ont battu ton corps ils ont abandonné ton corps
et l’incomplétude s’est approfondie
ton corps a été malade et asservi
ils t’ont juste fragilisée
ils ne t’ont pas comblée

et le manque a enfoncé son mystère dans ta chair
et ton corps a perdu sa foi
(le manque resurgit chaque soir ignoré)

ils ont alors démythifié les mots trop éternels
et les relations humaines sont devenues le
chiendent de tes nuits

tu t’es faite recluse
ils n’y ont rien compris
ils t’en ont voulu

et chaque jour quand tu écris
ton isolement leur est défi
inacceptable

 
Extrait de Les enfants sans mistral (Unicité, 2025)

Dans l’hiver brun les amandiers ont tout perdu, pétales et miracles, si bref l’évanouissement du souffle des arbres
Ce jour tu as interné ton fils à l’hôpital psychiatrique de Nîmes, bâtiments neufs ont-ils dit unité spéciale pour jeunes adultes
Les pruneliers les pruneliers pour t’arrimer à la fin d’hiver, avec la lutte de l’arbre pour être arbre
À l’arrivée ils revêtent des pyjamas bleus et toutes les cordes sont confisquées par les infirmiers
Les abricotiers ont osé à peine, ils ouvrent leurs paumes vers le ciel, coupes où se déversent les mistrals, les gifles des mistrals
Les visites sont interdites pour cause de Covid 19, cela on ne te le dira qu’une fois l’hospitalisation faite
Mais les cerisiers s’enhardissent, ils ouvrent un mois trop tôt fleurs blanches hésitées, global warming oblige
Alors les psychiatres convainquent que dans les hôpitaux les jeunes adultes d’après confinement ne se suicideront pas
Et tu interroges les seuls pruneliers, dans l’hiver parallèle un premier oiseau a dérangé l’à-plat du silence
Tandis que les mortels tâchent de vivre entre antidépresseurs et vaccins parmi les arbres évolutifs, ils s’arriment à leurs certitudes dévastées, scientifiques et meurtrières par défaut, tous les fruitiers s’habillent dans le froid vif
Et les infirmières ont des voix douces, plus instantanées que les douleurs accélérées par le mistral quotidien
Et les vergers ont voix sérielles, les malades allongent leurs corps dans les hôpitaux blancs, les dépressifs refusent de sortir de leur chambre et dorment, puis les cerisiers parlent la langue des oiseaux cosmiques
Et les jeunes errent dans les couloirs armés de smartphones et drogués ils clignent des yeux, puis leurs parents leur rendent une heure de visite, le mercredi après-midi le parking est plein et les fleurs jaillissent en mars
Nous n’aurons que des mots pauvres, en deçà de l’affection restrictive, ils travaillent sur un certificat de santé mondial et numérique, les caméras de surveillance dans les couloirs et à l’extérieur de l’hôpital, l’humain s’amenuise
À contre-courant les vergers sont torches ténues, lumières arrêtées en plein vol, sursaut de nos consciences
Les vergers offrent leurs mains en fleurs à l’irresponsabilité des vents

 
Extrait de Femmes cinématographiques, recueil inédit

Dans le film de Godard Joseph est chauffeur de taxi et Marie travaille dans une station-service
La grâce vient d’un plan de ciel que la caméra surprend en contreplongée avec des nuages atemporels noués d’un romantisme déstructuré
Dans le film de Godard Gabriel arrive par avion accompagné d’une petite fille puis se fige devant la voiture et prophétise dans un décor urbain
La grâce vient d’un lac immobile à contre-jour que des pierres jetées hors champ peuvent troubler de rides lentes
Dans le fim de Godard Marie joue au basket et Bach l’accompagne dans un ballet sportif où les corps miment un match dansé
La grâce peut venir d’un plan de nature des arbres du lac des montagnes ou des graminées dans le vent mais toujours un plan fixe comme un tableau
Dans le film de Godard Joseph et Marie se disputent car Marie ne veut pas que Joseph la touche, parmi les routes nocturnes et une architecture urbaine parmi la modernité citadine parmi le bitume les passages-piétons la banlieue
La grâce tombe du ciel comme la vie est venue de l’espace la grâce est une hypothèse scientifique qui fait de nous des extra-terrestres nés des étoiles
Dans le film de Godard Marie est une femme très nue qui observe son ventre tandis que le gynécologue y croit et procède aux examens d’usage
La grâce s’abstient de tomber, entre deux musiques de Bach aléatoires qui couvrent soudain les franges de la conversation et les bruits de la médiocrité
Dans le film de Godard la vie terrestre est d’une trivialité sans nom des voitures roulent des avions décollent et les villes ont un réalisme de crépuscule
La grâce est un animal filmé de près ou un ciel d’avant tempête ou des vagues que sculpte le lac par grand vent
Dans le film de Godard on peut repasser un T-shirt avec Bach en bande-son pour que la trivialité monte au ciel et que le cinéaste de 1985 conjure la fausse-couche d’Anna Karina années 60
La grâce c’est juste un souffle naturel en plans alternés une pulsion spatiale la neige tombée de nuit une bande-son de conversation coupée pour faire entendre Bach d’un coup Bach flashant sur la modernité
Dans le film de Godard Joseph soupçonne Marie de coucher avec un autre mais Gabriel salue Marie et elle allume une cigarette et se met du rouge à lèvres juste avant le générique final
La grâce c’est le cinéma réparant la non-naissance le cinéma cadrant un visage, fouillant le réel pour y débusquer les âmes, où les acteurs ont des répliques de poètes
C’est le cinéma plus que croyance c’est le cinéma la station-service et Bach qui s’enclenche, la foi dans les images, la vie filmée la vie balbutiée par une histoire parfaite une inexplication créative la fécondation interstellaire un accouchement cosmique l’hypnose d’une voix off
Le cinéma de Godard c’est comme une religiosité sans dieu

à propos de Je vous salue Marie, Jean-Luc Godard, 1985.

 
Bibliographie

  • Les quatre murs le seau le lit, Encres vives, 2020.
  • Moi la dormante, Unicité, 2021
  • Les accouchantes nues, Unicité, 2022
  • A Petros, crise grecque, Bruno Guattari éditeur, 2022
  • La non-mère, Pourquoi viens-tu si tard ?, 2023
  • Recluse, Pourquoi viens-tu si tard ?, 2023.
  • Ma douleur planétaire, Tarmac, 2024
  • Ils ont défécondé l’avenir, Encres vives, 2024.
  • Ohitza (avec Loan Diaz), Poétisthme, 2024
  • Terra (in)cognita, Unicité, 2024.
  • Les mères sont très faciles à tuer, Pourquoi viens-tu si tard ?, 2025
  • L’incomplète, Rosa Canina, 2025
  • Les enfants sans mistral, Unicité, 2025.
  • A moins que Marseille, Milagro, 2025.

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