Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Emmanuel Merle

dimanche 6 janvier 2019, par Roselyne Sibille

Destinée manifeste

Ce n’est pas le bon jour mais il faut mourir.
Les nuages s’enfuient vers l’ouest à bride abattue,
Le troupeau de bisons noircit le sol et se retire comme un drap,
La forêt se déracine et va rejoindre les Rocheuses,
La prairie, peau de la terre, se desquame.
Ciel en lambeaux,
Lit souillé, lit froissé
Des sabots de la peur,
Mues sèches abandonnées,
Les hommes meurent et la frontière recule.
Les femmes et les enfants tombent, leur vie s’en va
Par leur genou blessé.
Ce n’est pas le bon jour mais
Les oiseaux migrent en silence, l’air s’échappe avec eux,
Le galop des chevaux affolés soulève la poussière du temps,
Les collines éventrées, échancrées, agonisent,
Et les éclairs balafrent leurs flancs qui palpitent.

Grand corps rond de la terre,
Frontière de la mort,
genou blessé.

Amère Indienne (Gallimard – 2004)

Bonnet rouge

De l’autre côté du lac, lisse comme une lame de couteau,
Perclus d’éternité, un homme, entre deux sapins,
Bonnet rouge et chaussettes de laine aux genoux,
Est assis. Le ciel le regarde dans le miroir de l’eau,
Et la forêt, derrière, lui chuchote comment
Prendre enfin racine.

De mon côté je passe et je pleure.
Je suis trop loin pour voir son visage et ses yeux
Mais je le connais comme s’il m’avait fait
Du mal.

Le temps, du charbon qui rougeoie,
Les sentiments, du mâchefer.

Un homme à la mer (Gallimard – 2006)

Sobibor, Belzec, Majdanek,
Entonnoirs enfoncés dans la bouche
De la terre, cornets de champ magnétique
Plus profonds que les pôles,

Vous vibrez parfois d’aurores
Drapées, de suaires célestes
Tissés par le plasma solaire,
Mais ce sont des poches gazeuses

Froissées, des fantômes déchirés
Sur les pierres de vos pentes,
Ce sont les draps de l’exil
Qui hantent l’escarpement

De vos gorges sans voix.

Pierres de folie (La Passe du vent – 2010)

Ce qui parle

Ce qui parle
c’est une ombre en soi qu’il faudrait arracher
vois-tu c’est une branche malade de l’encre
qui gangrène sa sève

Ce qui parle
c’est ce masque sur la simplicité d’un visage
qu’on ne connaît plus Où sont les yeux
où est la bouche

Où est la voix d’ancien palais déserté
et ces cordes désormais sans marteau
où vibrent-elles ailleurs qu’en un silence
à jamais dénommé

Ici en exil (L’Escampette – 2012)

Genou bleu, pierreries sous la peau,
cette image d’un enfant que je garde
encore, de dos, et si attentif
à ce sol noir comme un secret.

Genou incrusté dans la terre,
un enfant qui ne sait le temps
que dans le passage d’un essaim
de mouches, et la maison dans son dos,
fraîche et dangereuse.

Le fil à haute tension vibre
dans le ciel : une guêpe ?
Mieux vaudrait rentrer lire…
Dedans dehors c’est difficile.

Schiste (Alidades – 2013)

Le dernier regard d’un homme sur l’Olan
- ce qu’il aura vu pour finir
et vu comme pour la première fois –,
l’élan de la roche et son suspens brutal,
l’Olan, la mort dans son habit de pierre,
ses déchirures noires, le ciel lacéré,
la mort, ses névés, ses nuages,
ce qui se dépose sur les yeux
du bleu, du noir, du blanc sur la peau,
la dernière crispation, le dernier élan des viscères.

L’Olan, flèches lentes suspendues au bord
du dernier battement, la beauté dressée.

Olan (Gros Textes – 2014)

Le chien de Goya n’aboie plus,
son maître est sourd.
Ne plus entendre – le son est noir –
le cri du chien, c’est renoncer
à prononcer l’espoir.

L’aboi s’est dissous dans le brun,
il colore le tableau, et le ciel
est aux abois sombres de la nuée.
Sur le mur il y a des traces,
des mots difformes qu’un sourd
a jetés comme des crachats,

des mots de brute.

Le Chien de Goya (Encre et Lumière – 2014)

Je m’appelle Perceval.
Je n’ai pas toujours su mon nom.
Avant que je le découvre, qu’il sorte
malgré moi de ma bouche,
j’étais celui à qui tout s’adressait.
Puis je me suis tu. Pour le monde
je fus un désert.

Mais mon nom est venu. Il est venu
des lèvres de ma mère : c’est le nom
de son dernier souffle.
Il a traversé la terre veuve
et s’est posé sur mes lèvres.

Je veux écrire un visage
sur le blanc du silence.

Dernières paroles de Perceval (L’Escampette – 2015)

La toile raccommode l’être.
C’est la peau du peintre.

Le sang sourd à sa surface,
le rouge de l’air pénètre ses mailles.

Une conversation se noue
avec sa violence nécessaire,
son rappel de l’autre.

L’air, le sang, frères de couleur :
même un mot peut parfois
être rouge.

Les mots du peintre (Encre et Lumière – 2016)

Oui des humains

en fuite, des enfants aux jambes torses sur un chemin si
aveugle qu’on dirait l’histoire du départ d’Ulysse,
et des racines à jour, de fins ruisseaux dans le sable,
la diaspora répétée chaque siècle.

La valise est éventrée, c’est l’être du monde.
Le vent, qui est la conversation de l’air, redit
ce qu’on n’entend jamais, la naissance
de la parole par le gémissement.

Le grand rassemblement (Jacques André éditeur – 2017)

Il n’y a plus rien
que des corps inhabités, des équations d’être
ensevelies.

Je me retourne : tous ont du sable
jusqu’aux épaules, peinent à tourner
la tête, vocifèrent pourtant.

Tout cri est signal d’alarme.

Il n’y a plus rien
que des pluies de ravine sur les visages
dépareillés.

Je vais encore et je te cherche,
la foule marche sur les noms,
ravage l’écoute et la compassion.

Tout est à l’occident, tout tombe
derrière l’horizon comme
derrière un vieux meuble,

des morts enfermés dans des sacs
sont sans rapport avec l’être
qu’ils étaient encore le matin même.

Il n’y a plus de figure,
je vais encore et je te cherche.

Démembrements (Voix d’encre – 2018)

Je n’emporte pas mes outils, les mains
ont des souvenirs. Les arbres plantés,
qui sait jusqu’où vont leurs racines ?

L’arbre est un sablier à l’envers :
ce qui est sous terre nourrit ce qui s’envole.

Mon père m’a appris à creuser des trous,
avec la méticulosité de celui qui œuvre
à la bonne marche du monde.
Les cailloux ne sont pas des ennemis,
ce sont les galets de la terre. L’eau ruisselle,
qui ne nous quitte jamais.

Je pars sans emporter la terre,
juste le bruit sourd des coups de pioche,
la rugosité de la pelle sur les pierres.

Je rejoins l’autre terre, la tourbe,
cette pâte qui lève, son trop-plein d’eau
qui se languit des arbres.

Tourbe (Alidades – 2018)


Bio-bibliographie

Emmanuel Merle est né à La Mure en Isère en 1958. Il est professeur agrégé de lettres en Classes Préparatoires aux Ecoles de Commerce. Trois enfants. Il publie essentiellement de la poésie. Une vingtaine de recueils depuis 2004. Le voyage, la nature, le sentiment de l’exil, l’enfance et la peinture sont ses thèmes de prédilection. Certains de ses poèmes ont été traduits en anglais, en espagnol, en turc, en allemand et en chinois.
Il est également traducteur de poètes américains (Jennifer Barber, David Ferry, Andréa Cohen, Gail Mazur).
Il participe au comité de rédaction de la revue Rumeurs éditée par les éditions La Rumeur Libre et les éditions La Passe du Vent.
Il est depuis 2010 président de l’Espace Pandora, une association située à Vénissieux et qui motive et coordonne un grand nombre d’événements poétiques en Rhône-Alpes. Il est aussi président de l’association Livres en scène qui organise des rencontres artistiques et poétiques sur le plateau du Vercors.

Recueils :
Redwood  : Nouvelles – 2004 – Gallimard
Amère Indienne  : Poèmes – 2006 – Gallimard
Un Homme à la mer  : Poèmes – 2007 – Gallimard
Pierres de folie  : Poèmes – 2010 – La Passe du Vent
Boston, Cape Cod, New York  : Poèmes – 2010 – Pré Carré
Ecarlates  : Poèmes – 2011 – Editions Sang d’Encre
Chien-Brun  : Lettre à Jim Harrison – 2012 – Pré Carré
Ici en exil  : Poèmes – 2012 – Editions L’Escampette
Schiste  : Poèmes – 2013 – Editions Alidades
La Chance d’un autre jour – Poèmes avec Thierry Renard – 2013 – La Passe du Vent
Le Musée clandestin – Poèmes – 2013 – Pré Carré
Elsewhere on earth – Traduction de Amère Indienne – 2014 Editions Guernica
Olan – Poèmes – 2014 – Gros Textes
Le Chien de Goya – Poèmes – 2014 – Editions Encre et Lumière
Dernières paroles de Perceval – Poèmes – 2015 - Editions L’Escampette
Un simple regard où habiter – Poèmes – 2015 – Avec Jackie Plaetevoet – Editions Sang d’Encre Lapidaire – Poèmes avec Pierre Le Quéau – 2016 – Sang D’encre -
Nord, seul point cardinal – Poèmes – 2016 – Pré Carré
Les mots du peintre – Poèmes - 2016 – Encre et Lumière
Le grand rassemblement – Poèmes – Peintures de Philippe Agostini – Photos de Adèle Nègre – 2017 – Jacques André Editeur
La pierre se lève – Poèmes – 2017 – Encre et Lumière
Démembrements – Poèmes – 2018 –Voix d’encre – Peintures de Philippe Agostini
Tourbe – Poèmes – 2018 – Editions Alidades

A paraître :
Chôra – 2018 – Encre et lumière

Traductions :
Délivrances – Poèmes de Jennifer Barber – 2018 – La Rumeur libre
Qui est là ? – Poèmes de David Ferry – 2018 – La Rumeur libre


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