Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Nicole Drano-Stamberg

dimanche 15 janvier 2017, par Roselyne Sibille

Extraits de s’il n’y avait pas d’herbe / si la poésie n’existait plus... - (La Rumeur Libre)

On se regardait. Il n’y avait pas d’herbe

Quelquefois un cil nous sépare.
C’est une herbe qui peine à verdir
Dans le désert. Tu conduisais la vieille bagnole,
Nous étions ici ou là sur les pistes du Sahel.

Dans le tacaud qui tangue
En traversant le desséché des terres.
J’ai fourré des couvertures de survie pour les enfants,
De l’eau. Du savon. Et des adresses.

Quand il n’y a pas d’herbe,
Il faut penser à poursuivre un autre but,
Se garer des crevasses. Des mots. Alors qu’on voulait le jeune vert
Des alexandrins qui se vautrent dans les jeunes crételles élégantes.

Poussière. Terre qui vole, s’ébroue,
Déguerpit sans une plante. Dans la gorge un « H » aspiré
De soif. Tu me regardes. L’herbe te manque au milieu du désert.
Je vois une larme de sel au bord de tes lunettes.

*

Rue du Garrigou

On ouvre la grille
La terre n’existe plus.
Sur l’étendue, devant soi,
Herbettes croisées, jeunesse serrée, bavarde.
Cela s’appelle, prairie, pâturage,
Espace vert, pelouse ou pré.
Encore une harmonie de peu !

Orties, trèfles… à quatre feuilles ?
Ce qu’on réunit dans l’herbe
Chez Thérèse ! Les plantes
Et les paroles de Thérèse qui ouvrent
Toujours la porte. A côté,
Fernand dans la cabane aux ordinateurs
Classe les herbages, garrigues et landes.

Avec les dicotylédones
Il range les mots des poètes,
Puis amasse les poignées de luzerne
Fait fenaison des strophes du poème.
Il roule la botte de foin,
Façonne livrets et livres
Qui sentent bon la terre de Fernand et Thérèse.

Extrait de Délicatesse et Gravité - (Editions Rougerie)

Ballade de la casserole du Sahel

Si nous avons une casserole
Pleine d’eau
Nous allons rire de bonheur.
Mais la casserole est vide.
Mais la casserole est sèche.
Et nous avons tous soif. Et vous ?

La casserole pleine d’eau
Est une planète étoilée qui se penche.
Verse ! Verse ! Ombre de nuages, mots,
Appelez la harpe qui répond aux tambours.
Que fais-tu avec tes mains qui quémandent.
Ils ont soif. Et vous ?

L’eau.
____Un peu d’eau.
__________Plus d’eau.
____Eau. Encore un peu d’eau.
Eau. Implorer de l’eau.
Soif. Soif. Soif. Ils ont soif. Et vous ?

Une vieille femme remue la vaisselle d’un continent.
Un milliard de marmites lavées avec une goutte d’eau.
L’enfant la boit. Il marche dans la poussière.
Les pieds, les ongles, le sang sur la terre brûlante.
Je n’ai presque plus de mots. Soif. Et vous ?

*

Ballade des poiriers contre les murs de Frontignan et Campodimele

Là tu me montres ce que je voulais voir,
Une lumière apparaissant
Dans le silence des pierres sèches.
Ce que j’eus voulu garder toujours.

Là tu me donnes
Un immense lieu d’amour
Avec un cavalier qui me saisit au vol.
Toujours ce que j’aurais voulu recevoir.

Là mon âme est employée
De l’aube au couchant
Captive de ton baume.
Ce que je voulus toujours avoir.

Là, au-dessous du poirier en fleurs,
Ma couche, tous mes amants
Avec les bruissements d’un champ de miel qui exhale.
Toujours, ceux que je voudrais revoir

Quelque élevée que soit la terre, je risque mes mots ici-bas.
Les branches ouvertes d’un poirier dans l’air
Si pur________me pare de vêtements légers.
Ce que j’ai voulu toujours pour émouvoir.

J’entends tes pas que j’avais oubliés.
La vie m’emporte une fois encore,
Je ne touche plus les murs, ______ je serre le vieux poirier.
Celui que j’eusse voulu planter_____ toujours avec savoir.

Un vieux poirier, à Campodimele, à Frontignan,
Et près de vous________les contempler.
Toujours ce pouvoir,________c’est ce que je veux.

Extrait de Chant du barrage de la Sirba - (Editions Le Temps des cerises)

La mine d’or

A la surface de la terre________une femme
A la surface d’une terre_______une autre femme
A la surface de notre terre_____des femmes
A la surface de sa terre_______Une femme
creuse.

*

A la surface de la terre
A la surface d’une terre
A la surface de notre terre
A la surface de sa terre
La mine d’or.

*

Elle creuse._____Elle a creusé
Depuis si longtemps
Depuis sa naissance
Depuis des années
Depuis des mois

____________________Voulez-vous savoir ?

*

Vraiment.
Vraiment est-elle vivante
Vraiment est-elle sur un rebord
Vraiment est-elle de notre terre
_______Est-elle de là
Vraiment est-elle de là ou de là bas.

____________________Voulez-vous encore savoir

*

Elle doit avoir une mémoire
Elle doit avoir une âme
_______Une raison
Elle doit avoir des amours
Elle doit avoir des règles
Elle doit avoir des secrets.

*

A-t-elle des doutes
Le devoir d’être
Au milieu d’un rêve
Où tout serait en or.

*

Elle sait faire des gestes
Elle sait regarder au loin
Elle sait s’immobiliser
_______S’acharner
Elle sait accoucher
Elle sait montrer
Elle sait.

Extrait de Résurgences du ruisseau Lagamas dans le désert - (Editions Jorn)

Tenson douce près du ruisseau Lagamas

____________________Le miracle sincère
____________________des violettes
____________________sur les berges
____________________du ruisseau Lagamas
____________________me font oublier
____________________les jours d’hier.
____________________Un temps
____________________sans étau.
____________________Je conduis la cascade
____________________aux vibrations de harpe
____________________jusqu’à la poussière.

C’est l’instant de partir vers les terres désertes sans feuilles. Ni mortes. Ni vives. L’homme qui porte un turban descend de son chameau. Il dit que l’univers n’a jamais vieilli. Nous conversons au bord du vide. Il ajoute que sa mort ne changera rien au vaste monde. L’écouter c’est encore durer. Il caresse mon épaule nue. Je sens les crevasses de sa peau. Je lui tends l’eau du Lagamas.

*

____________________Je te vois
____________________ramasser
____________________des fagots
____________________près du ruisseau
____________________Lagamas.
____________________Marcheur solitaire
____________________tu grimpes
____________________sur le sentier des hauts
____________________repérant les traces de mes pas
____________________dans le mouvant paysage
____________________livré au vent. Tu m’appelles
____________________près des chênes verts.

Je te parle de cette pensée qui me porte vers des amis qui restent debout sur la terre sans pierre. Leur horizon est aboli. La hutte où ils établissent leur logis a la fragilité d’une nacelle. Nacelle échouée sur le sable inculte. Des domaines du ruisseau Lagamas ricochent des drageons de pied mère qui prennent racines. Cimes qui dévalent pour devenir profondes. Frondaisons. Ombres de toi soleil. Soleil-ami rassemble les nuages de douces pluies en flûtes. Pour eux. La poussière la poussière agrandit leurs yeux rouges qui brûlent. Larmes poudreuses sous les paupières.

Extrait de Ciel ! Ciel ! des poèmes hirondelles ! - (Editions Rougerie)

L’amant hirondelle

Une écorce de néré frôlée
appelle l’hirondelle aimée.
Dans une main un message de paix
envahit nos sens. Un trait de peinture
accorde tout ce qui existe à tout ce qui n’existe pas

Il fallait s’asseoir sur la banquette dans le parc. Tu étais déjà là et tu m’attendais. Un geste tendre de tes bras qui s’ouvraient lentement. Un mouvement qui était l’expression de ta raison de vivre, de t’écouter penser avec naturel et simplicité.

*
 ?
Pour cerner la ligne noire de l’horizon
une inclinaison d’aile. Tout le duvet.
Un blanc volant traversant le ciel.
Jaillissement des hirondelles
hors du rectangle. Ô amours. Ô vols inséparables.

C’était l’aube et tu réchauffais mes mains dans les tiennes. Presque à genoux devant moi et les arbres, il y avait une recherche amoureuse dans l’équilibre que ton corps atteignit pour appeler une réalité suprême. Ta voix s’éleva, effleura la terre. L’habituel n’existait plus. Parti du désert ton chant fut le commencement du plein jour.

Extraits de Sextines de Campodimele - (Editions La stanza del poeta)

Sextines d’un royaume en retrait

L’agneau et la chevrette
ont relevé la tête. Le vent apporte
des nouvelles de la mer jusque là.
Comme ils bondissent dans les graminées
écartant les nielles. Je chante seule
épiant une espérance derrière le feuillage.

Si je pouvais arriver jusqu’à cette clarté
je vous écrirai un poème d’amour
sur les multitudes de pétales du bougainvillier.
Avec les mots du Campo, je l’écrirai.
Puis je le lancerais du toit le plus vigilant
pour vous tracer un chemin à l’aurore du ciel.
 ?
*

Que sais-tu d’elle. De ses riens.
De cette construction. Guère. Tu ne sais guère.
Comprendre ce n’est pas tousser
tousser est-ce étouffer.
Air. Mer. Une porte s’ouvre
et tu es inquiet dans tes certitudes.

Sextine de femme au parfum de propolis
vous portez dans votre corps et votre âme
des ondes de plaisir. Tout s’arrête
sommes-nous en vie. L’hiver sur nos sens
ne détient ni potence ni arme.
Hommes dans une ruche sans bourdon.

Extraits de L’employée de la poésie - (Editions Rougerie)

Le café espagnol

Une halte
est-elle si souvent
recherche.
Pauvre. Dévastée. Ruelle.

En larges lettres cramoisies
déteintes
vous aviez peint au-dessus du vantail
« Cantar hacia afuera
o adentro »

Je cherchais une halte.
Je suis rentrée dans le café espagnol.

« chanter en dehors
ou en dedans »

Lorsqu’ils fouilleront ma voix
ils trouveront la nuit
un lys blanc
si pâle
qu’il semble larmes.

* ?

Derrière les stores baissés
je me cache pour écrire.

Les mégots et les capsules
ne sont pas balayés les carreaux rouges.
La tapisserie fut jaune
Elle est défraîchie.

Par la fenêtre
le fleuve trace un paysage
vie longue, lumineuse
insaisissable.

*

Dans le café espagnol
j’écris toujours le dernier poème.
Un poème brisé
qui comprend mal
qui sait mal
souffrir
avec une porte
qu’on ne peut ouvrir
ni fermer.

Extraits de Côté gauche de l’écrit - (Editions Rougerie)

Guerre toujours ?

Il n’y avait pas de maisons. Seulement la vigne.
En étagères. Crochetée entre les cailloux.
— Entends-tu le tocsin ?
— Calme-toi.

Connaissez-vous la vigne, grenadiers...
Prends ton temps, énumère : néfliers, lys, iris et kakis...
Oliviers ! et le lilas (bou dïou ta fascination pour ses grappes !)

Arrêtez de me pousser je cherche.
— Le chemin de la vigne.

Les bombes. Vont-elles tomber ?
« dépêche-toi, prends l’enfant,
occupe-toi de tes sœurs. »

(J’ai perdu la direction sur terre
avec vous).
 ?
*

De la maison rose,
on apercevait toujours
le bateau qui s’éloignait.
Rouge et noir sur paillettes.
Partances.
Là-bas était-ce fleuri d’ancolies qui se mêlent ?

Chercher un espoir
s’en va au loin.
Nous trouvions parfois
de banales réponses.

Il y avait un nouveau charnier
immanquablement.
Personne
désormais ne put l’ignorer.

*

O chambres !
Wo bist du mein Liebe ?
Allein, seul, seule,
sortirons-nous du traquenard ?

Le paquebot illuminé
décharge à quai ses cargaisons
d’images fascinantes.
Fuir devant le temps,
quitter
la somptueuse habitation
qui rosit sous les pluies
et les plaies.

Extrait de Oimots

Une rossignole me faisait pleurer d’amour
elle posait son chant sur mon cœur____ j’avais
alors le pouvoir de me percher sur le sein
des hommes____ des femmes____chantant mélodies
amoureuses____ je transformais paroles de
crachats en accroche cœur____ miroir d’âme
panneau d’amour____ la rossignole balla-
dait l’ineffable____ me posais sur____ ouvrant
bouche en cœur____ trèfle à quatre mains
passais de bras en passion____ pressant
les poitrines fondions en douceurs éloi-
gnant la guerre et la bêtise____ chante
rossignole____ me glisserai____ sur vos pau-
pières caressant violemment vos
artères d’amours claires et obscures


Bio-bibliographie

Née à Lodève (père occitan, mère autrichienne). Vit à Arboras et à Frontignan (Hérault).

Livres publiés

. Lointaines Contrées (Rougerie )
. Séquences (Rougerie )
. Il va neiger nous attendons dans le parc (Rougerie )
. Oimots (Rougerie )
. Encres d’insomnie - gravures : C. Bastide, M.H. Bikowa, J. Favreau, R. Holtom,
(Arte Graphica)
. Côté gauche de l’écrit (Rougerie )
. L’employée de la poésie - gravures de Akiko Toriumi (Rougerie )
. Sextines de Campodimele - encres de Enan Burgos (Editions Campodimele)
. Hirondelles sans papiers - peintures de Enan Burgos (Entrées maritimes)
. Humains hirondelles - peintures de Claude Abad (La Jetée)
. La casseuse de cailloux - dessins et pastel d’Yvon Vey (Vent de terre)
. Ciel ! Ciel ! Des poèmes hirondelles - (Rougerie)
. La mine d’or - traduction italienne d’Irène Vallone (La Stanza del poeta)
. Résurgences du ruisseau Lagamas dans le désert - gravures de Rebecca Holtom, traductions en occitan par Joan Pau Creissac, en mooré (Editions Jorn)
. Du pin penché de Frontignan à la Campania Félix de Naples - dessins de Yvon Vey (Editions Les Cent Regards)
. Chant du barrage de la Sirba (Editions le Temps des Cerises)
. Délicatesse et Gravité , ballades (Rougerie)
. L’employée de la poésie philtre les mots entre les doigts , anthologie (Editions du Petit Véhicule)
. Nicole Drano Stamberg, La vigilance - Cahier Chiendent (Editions du Petit Véhicule)
… s’il n’y avait pas d’herbe / si la poésie n’existait plus … - (Editions La Rumeur Libre)

Livres publiés à tirage limité

. Lumières graves contre le mur - acryliques de J. Clauzel (A Travers)
. Bois flottants sur étang - encres de J. Clauzel (A Travers)
. Polyphonie du végétal - peintures de Sylvère (Editions Rivières)
. Etangs - peintures de V. Agostini, J.P. Agosti, A. Toriumi, M. Wattebled (Editions Rivières)
. Sur un banc dans le parc de Lodève avec Berthe Morisot, 4 femmes - peintures de J. P. Agosti, E. Burgos, Clarbous, Leviennois (Entrées maritimes)
. Tabliers d’usage - peintures de Sylvère (Editions Rivières)
. Cèdres de Rivières - gravures, peintures de C. Clarbous, J. Rothchild, N. Soscia - (Editions Rivières)

Livres publiés à quelques exemplaires - (encres, gravures, peintures, collages de Akiko Toriumi)

. La libellule rouge (Carnet des Lierles)
. Amours au bord du Sumida
. Inaccessible bosquet de Siujiu
. Château des hirondelles d’Ishikawa
. La cabane trempée
. Lalla Khedidja
. Le jardin de Kameido
. La branche aux cinq prunes
. Aimés venez, amati venite
. Humains hirondelles
. Amours souvenez-vous d’elle (Carnet des Lierles)

Livres écrits en collaboration

. Presqu’île à vendre théâtre (Domaines)
. Les marais salants bretons documents (Ecole Moderne Française)
. Sources /hommage à Gilles Fournel documents, poèmes, témoignages (Les Tombées de la Nuit /Institut Culturel breton)
. René Rougerie documents, poèmes, témoignages (Plein Chant)

Poèmes traduits en italien, espagnol, serbo-croate, allemand, japonais, anglais, occitan, breton, mooré, roumain.


*Co-responsable de l’association Humanisme et Culture.
*Organise et présente régulièrement des lectures publiques : A la Santé des Poètes, Poètes qui êtes-vous ? en invitant des poètes à Frontignan, Montpeyroux, Béziers (plus de 300 poètes invités de 15 nationalités différentes depuis 20 ans) ainsi qu’à l’animation des Rencontres des Suds à Frontignan et à Grabels.
*Collabore régulièrement
- aux festivals Les Voix de la Méditerranée à Lodève (jusqu’en 1999)
- aux Voix vives de Méditerranée en Méditerranée à Sète (depuis 2010)
- aux rencontres I poeti extravaganti à Gaeta, Spigno, Campo di Mele
- aux rencontres internationales de Val di Comino (Italie)
*Participe à la revue Carnet des Lierles et aux collections Vent de terre et Entrées maritimes
*A effectué des missions humanitaires et culturelles au Burkina Faso (de 1999 à 2007) dans le cadre de l’aide au développement dans les écoles de brousse et à Ouagadougou au Musée de la Musique et au Musée National.

(Page établie grâce à la complicité de Roselyne Sibille)


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