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Poésie d’aujourd’hui

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Anna Milani

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Née en Italie. Elle vit à Montpellier depuis 2004.
Elle écrit de la poésie et de la prose poétique en français et en italien.
Elle a publié Incantation pour nous toutes aux éditions Isabelle Sauvage en 2021,
Géographies de steppes et de lisières en 2022 et Cantique du lac en 2025, les deux derniers
à Cheyne éditeur. Certains de ses textes figurent dans l’anthologie poétique
Ces mots traversent les frontières, parue au Castor astral en 2023.

 
Extraits de Incantation pour nous toutes - ed. Isabelle Sauvage

Je dessine un carré avec des phrases compactes : c’est
la maison. À l’intérieur un passé révolu séjourne, des
présences vagues laissant des objets sur les meubles :
un fragment de cristal brisé, une poignée de terre. Les
murs connaissent l’histoire, ils l’inspirent, ils l’expirent.
Elle fait partie de la charpente.

**

Le blessé c’est un oiseau. Atteint de troubles respiratoires.
Il porte dans sa cage thoracique l’ampleur nécessaire
pour accomplir sa tâche : une traversée transcontinentale.
Il connaît la trajectoire et les étapes. Il travaille
sa résistance aux intempéries et la patience au long
cours. Dans l’attente de se rétablir pour entreprendre
le voyage, il chante un chant saccadé.

**

Les flaques d’eau sur le plancher du salon reflètent une
antique nostalgie du ciel. Chacun en pleure l’absence
et le convoque à sa manière. C’est ainsi que les murs de
certaines chambres sont criblés de lucarnes, d’autres,
obscurcis d’écritures.

**

La jeune fille retient ses amants par les cheveux. Elle
les loge dans la boîte à couture. Elle brode un cœur
sur leur poitrine pour être sûre qu’ils soient pourvus
de prévenance. Afin de les accoutumer aux moeurs de
la maison, elle les trempe tous les jours dans l’eau de la
rivière, puis les fait sécher sur la corde à linge.

 
Extraits de Géographies de steppes et de lisières - Cheyne Editeur

On habitait une maison à deux étages dans
un endroit anonyme du pays. Il y avait un lac
et des noyés. Aucun panneau pour indiquer
le centre-ville, il n’y avait que des périphéries.
Les vieilles avançaient lentement
dans les rues balayées par le vent arctique.
Elles s’aventuraient jusqu’aux limites de la
ville pour guetter les contrebandiers. Mais
la bruyère tout autour demeurait déserte. De
temps à autre, une corneille. Nous on restait
dans la maison à deux étages et on ordonnait
les actes de naissance. On regardait effrayés
la mer qui montait, dans les nuits de pleine
lune, jusqu’aux rebords des fenêtres. Le
matin on se réveillait avec un coquillage sous
la langue. Par ces temps rudes j’ai appris à
formuler des phrases droites.

**

Je voulais construire une maison de
lumière, tout était réuni pour que le chantier
commence, les maçons s’adonnaient au
travail avec ardeur et compétence, mais à
chaque visite je commandais davantage
d’ouvertures, jusqu’au jour où du projet il ne
resta que des fenêtres.

Aujourd’hui, chez moi,
l’extérieur est dedans
et le verbe sortir signifie
regarder.

**

Un oiseau a niché dans mon dos, sous
l’épaule gauche, entre l’omoplate et la
septième vertèbre dorsale. Depuis le
commencement de cette cohabitation, je
me questionne sur la nature hybride de
mon corps. Je regarde le ciel avec un air
de connivence. Je me tourne souvent pour
adopter la perspective de l’oiseau. J’aimerais
l’interroger sur les raisons d’un choix aussi
insolite pour l’emplacement d’un nid. Mais
nous n’avons pas d’occasion d’entretien. Je
réalise, tout de même, que porter dans une
région de mon corps l’abri d’un oiseau, fait
soudain de ma personne un lieu sûr.

**

Je me tiens sur le seuil d’un paysage en
voie d’apparition. L’air qui me respire ouvre
à l’intérieur de mon corps des fenêtres par
lesquelles s’apprêtent un matin froid de
novembre et un horizon de montagnes.
La bassine d’eau laissée sous le pommier
contient le ciel tout entier. Une mésange
charbonnière s’approche pour boire. Dans
le jardin, trois chevaux blancs dorment
debout. Leur immobilité minérale précipite
le paysage : la montagne s’approche de la
clôture. Le pommier augmente sa taille et
renverse la bassine. Les mésanges n’ont plus
de ciel pour boire et se jettent dans mes yeux.

 
Extraits de Cantique du lac - Cheyne Editeur

Je suis née lacustre. J’ai des yeux d’eau
douce qui lisent le trouble sous la surface. Je
n’ai jamais appris à marcher sur l’eau, j’étais
l’apprentie de miracles mineurs.

**

Le lac était partout. Sous les paupières closes
des enfants, dans les voix maternelles tout au
fond des couloirs, dans les gestes ralentis des
riverains qui domestiquaient le présent.

**

Les mères tenaient la maison en place avec leur
poids d’êtres excédentaires. Une carence sans
remède au niveau de la poitrine, elles semaient
apnées et soubresauts. La rage qui les habitait
refaisait les lits dans l’exactitude des plis. Elles
s’oubliaient dans la torpeur des tâches domestiques.
Et nous, on naissait vieux de leur oubli.
En leur absence, le lac nous berçait.

**

Sur le fond du lac gisait une foule de madones,
tombées dans l’eau par mégarde. Elles teintaient
l’eau du lac du vert fauve de leurs yeux. Elles
infiltraient nos tissus d’une trouble nostalgie
charnelle et d’une question entêtante qui ne
trouvait pas sa formule.

**

Les dimanches sur le lac avaient la netteté
des étoiles d’hiver. Le village somnolait dans
la brume jusqu’à une heure tardive. Seuls les
chasseurs arpentaient les sentiers dès l’aube.
Coups de feu et froissements d’ailes dans
le vestibule du rêve. On se réveillait dans la
blancheur aveuglante des draps en lin.
Dans ces journées de trêve, le temps cessait
d’être le temps, et notre messe indigène était
une course au bout du souffle sur une estive en
pente douce, disséminée d’asphodèles.

**

Comment quitter le lac ?
Comment trouver un élément plus ferme
auquel s’accorder ?
On avait travaillé une route au cœur des nuits
froides. On avait élu domicile aux antipodes.
Le moteur tournait, mais la voiture ne quittait
jamais le lieu, des sapins avaient poussé dans
l’habitacle. Le lac persistait derrière la vitre,
avec son charme de premier abri.

 
Bibliographie

Livres de poésie

  • Incantation pour nous toutes, éditions Isabelle Sauvage, 2021 
  • Géographies de steppes et de lisières, Cheyne éditeur, 2022
  • Cantique du lac, Cheyne éditeur, 2025

Anthologies

  • Ces mots traversent les frontières, Castor astral, 2023

Revues

  • Carnet stellaire, Revue Animal, Hiver 2024
  • Revue Décharge n.197, 2003

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