Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Salah Al Hamdani

samedi 28 septembre 2013, par Cécile Guivarch

Extrait du recueil « Le Balayeur du désert » © Éditions Bruno Doucey, 2010

Miroir inversé

Ma nuit est de sable sur une table de verre.
J’ai sur moi l’odeur de l’exil
ma demeure d’argile est bien-là
sans jardin, sans forêt ni palmier
mon ciel est un fleuve inversé
et mes mots naviguent
au-dessus d’un pays lointain
où les hommes cherchent la direction du jour.

Je courais pendant toutes ces nuits
jusqu’à museler les sentiments et presser le nuage
Cela apaisa mon esprit.

Ma vie, béante, livrée aux vagues sans retour, encore ?
Et ta vie à toi
de quoi rêvait-elle ?

Le lointain visible

Une vie n’est pas soumise
de même qu’un rêve sur mesure
en route pour l’hiver / et sans origine

Va-t-elle se reconnaître dans cette absence ?

La page est déjà dans le froid
la sève du vent
la sève
la sève et le mot
envahissent le jour
comme l’usure de l’horloge

Extrait du recueil « Bagdad-Jérusalem - à la lisière de l’incendie » traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, © Éditions Bruno Doucey, 2012.

Regret

Ces jours
grandis au bord de nos matins
je les ai cueillis pour toi
jour après jour

Et je ne sais plus que faire à présent
à l’approche du lendemain
et de ce croissant de lune
égaré dans une aube
jetée par dessus les remparts

Extrait du recueil « Rebâtir les jours » © Éditions Bruno Doucey, 2013.

Comme dans un rêve sombre

Comme un chien au loin
la nuit aboie
Sa voix traverse les marais de l’enfance
J’ai oublié mon visage
l’écho des puits desséchés
la lune de ma mère sacrifiée à la guerre
ainsi que la brûlure de ma langue
Derrière les cavités profondes de la pierre
je pouvais voir le squelette de mon père
sa bouche maladroitement sculptée dans l’argile
comme une plaie dans l’hiver



Extraits du recueil « Bagdad mon amour » © Éditions Écrits des Forges et L’idée bleue, 2008.

Jusqu’à ta demeure

Nous n’irons qu’un instant
voir le sourire de mon hiver
et visiter tout de toi !

Puis...
le hasard suit son destin
il s’installe
et repasse les jours consolés sur ta peau.

Alors tes nuits s’entassent
à la portée des falaises du rêve.

L’important n’est-il pas que nous nous aimions
un peu quelque part
comme la solitude du crépuscule
scellée par mille regards ?

Sueur

Ton amour est un bonheur
que je dérobe au temps de l’exil.
Il fleurit sur mes années
comme le rire
d’une forêt aux pieds nus
au large de l’incendie...



Extraits du recueil « Bagdad-Jérusalem - à la lisière de l’incendie » traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, © Éditions Bruno Doucey, 2012.

Itinéraire

Parfois
ma bien-aimée
ton visage
cerf-volant ficelé aux nuages
vient de loin, au-delà de la pluie
de l’époque heureuse
où attendre devant ta fenêtre
versait sur un mirage qui sombrait en lui-même

Lorsqu’il tourne autour de ton corps
ce matin me ressemble
à moi qui me bats contre mes jours

Soucis imprévus

Me voilà tout près de la palissade
Vaincu
avec mes cicatrices
et mes vieilles affaires

Me voilà qui revient vers toi
en soldat qui n’aurait pas fait la guerre

Alors ne me demande pas
le nom de ceux qui sont tombés à la bataille
Ne me demande pas non plus
comment j’ai parcouru le chemin
jusqu’à ta demeure
Sache seulement
que je n’ai pas égaré le soleil
mais que des crapules
me l’ont volé

Toujours toi

Où est l’héritage de l’exil
le fruit du vent
et qui se souviendra de toi dans les moments de joie ?

Toi qui t’éloignes comme une averse tourmentée
les villes heureuses ne te pleureront pas
et sur le chemin
regarde
les années tissent l’oubli
comme le liseron se propage sur les tombes



Extrait du recueil « Bagdad à ciel ouvert » © Éditions Écrits des Forges et L’idée bleue, 2006.

À la dérive

1
A l’incendie qui avale
à la tombée de l’obscurité
les relents de notre amour

Tes yeux et mes blessures se souviennent
de ton regard de femelle dans ce monde d’homme
quand le soir met à nu la mémoire
face à la solitude d’un arbre
noyé dans le vent.

2
Les années s’inclinent jusqu’à la blessure du mot
et ton corps trempé de sa fraîcheur,
de ce pas hâté
trop loin déjà en moi

Avec lui
je danse
jusqu’à atteindre la source des outrances
où nous abritons la rive et sa parole
sans prière sans barque
à la dérive... à la dérive
tout deux
entre la fenêtre et l’armoire.

Seul le vieux tapis fleurissait le sol

La maison avait changé d’adresse
Ma photo avait changé de place
La table avait été pliée derrière la porte
La chaise de mon père, aussi,

Seul le vieux tapis fleurissait le sol

Je t’ai trouvée enfin
Dans un jardin nu
Avec ton grand châle noir
L’esprit en dérive
Enfilée dans tes prières
L’âge cousu sur le visage
J’ai cru serrer un palmier agonisant
Puis dans mes bras,
J’ai reconnu ma mère

Bagdad, 2 avril 2004



Extrait du roman « Le retour à Bagdad » traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, © Éditions Les points sur les i, 2006.

Le retour à Bagdad

Cette maison n’est pas mienne
Cette rue, je ne la connais pas
Mais les nuits sont comme celles d’autrefois
Et les étoiles assises qui gardent la ville
Attendent dans le vide comme des chiens sans maître...

La porte entrouverte
La silhouette de ma mère en dépit de l’âge
Courbée à l’aube, à l’heure de la prière
Perdue dans la vaisselle, les boîtes d’olives, les tickets de rationnement
Les grands sacs de pois chiches
La poussière et la guerre

Quant à moi, l’oiseau sur le départ
La nostalgie ramasse mon âme
Comme le gibier d’un tortionnaire

Telle la panthère
Je tiens ma chair entre mes dents
J’en suis encore à me dompter moi-même
Pour un nouvel exil

Et cette insomnie causée par l’absence de ceux que j’aime
Me permet de ne pas tomber dans le piège des tyrans

Ma mère prie
Pour une place au paradis imaginaire
Alors que le muezzin n’a pas de profession
Tout comme les prophètes
Le jour
La guerre
La patrie
Les assassins et leurs dieux
Qui eux non plus n’ont pas de profession
Reste mon père, sans travail
Seul
Avec sa tombe...

Bagdad-Paris, avril 2004




Salah Al Hamdani, poète, écrivain et homme de théâtre français d’origine irakienne, est né en 1951 à Bagdad. Opposant à la dictature de Saddam Hussein, il commence à écrire en prison politique en Irak vers l’âge de 20 ans. C’est parce qu’il est touché par l’œuvre d’Albert Camus qu’il choisit la France comme terre d’exil. A Paris depuis 1975, il devient l’auteur de plus de trente ouvrages littéraires (roman, poésies, nouvelles et récits) écrits et publiés en arabe ou en français. Ses écrits ont été traduits dans plusieurs langues.
Il n’a revu sa famille et Bagdad qu’après la chute du dictateur en 2004.
Emmanuèle Lagrange a réalisé en 2008 un documentaire sur Salah Al Hamdani : Bagdad-Paris, itinéraire d’un poète. http://salah-al-hamdani.webnode.fr/

Acteur et metteur en scène, il a joué dans plusieurs films au cinéma, notamment dans Le grand péril d’Arnaud Desplechin en 1983, l’Outrage aux mots de Patrick Brunie d’après un texte de Bernard Noël, en 1985. Il fut également comédien et dialoguiste du documentaire-fiction Bagdad On/Off de Saad Salman en 2002. Il avait commencé au théâtre dans les rôles d’Enkidou dans Gilgamesh, Théâtre National de Chaillot, mise en scène de Victor Garcia en 1979 ; Ahmed dans La tour de la Défense de Copi mis en scène par Claude Confortes, en 1981 ; le déterreur dans Le déterreur de Mohamed Khair Eddine mise en scène de Jacky Azencott en 1981. Il fut plus tard Walid dans Kofor Shama, avec la troupe El Hakawatti du Théâtre palestinien de Jérusalem en tournée européenne, mise en scène de François Abou Salem, 1988.

Comme metteur en scène, il a adapté pour la scène des poèmes de Henri Michaux, de Yannis Ritsos (Le silence n’est pas rose, il est blanc, 1985) ainsi que ses propres textes (El Hombre Rectangulo, 1986).

Après 2000, outre sa participation à de nombreuses lectures poétiques en France et à l’étranger, il a conçu des spectacles mêlant musique et poésie :
Avec la comédienne Frédérique Bruyas et le compositeur de luth oriental, Ahmed Muktar, Bagdad à ciel ouvert, textes de S. Al Hamdani, création au centre culturel Charlie Chaplin, Vaux en Velin en 2007.
Avec Catherine Warnier, violoncelliste, Ce qu’il reste de lumière, J-S Bach et S. Al Hamdani, création au Château d’Assas en 2008.
Avec Arnaud Delpoux, musicien, In voyage au bout des doigts, 2012
Avec Kamylia Jubran, musicienne, La mère, La mer, festival Arabesques 2012

Il a participé en tant que poète mis à l’honneur dans le spectacle musical : Orient mon amour conçu par Bruno Girard, violoniste du groupe Bratsch (2010-2012).

Il n’a cessé d’écrire depuis 1971 et est aujourd’hui auteur de plusieurs ouvrages littéraires (roman, poésies, nouvelles et récits) écrits et publiés pour la plupart en arabe ou en français. Certains textes ont été diffusés en arabe dans des journaux interdits en Irak à l’époque de la dictature.

Dans la période récente, certains de ses poèmes ont été mis en musique et interprétés par Hervé Martin (2004), Bruno Girard (violoniste du groupe Bratsch 2010-2012), Kamylia Jubran (2010-2012), Roula Safar (2011) et Arnaud Delpoux (2012-2013)


Bibliographie

Poésie

Rebâtir les jours, Éditions Bruno Doucey, coll. « L’autre langue », Paris, 2013.
Bagdad-Jérusalem, à la lisière de l’incendie, avec Ronny Someck. Traduction Michel Eckhard Élial pour les textes en hébreu, Isabelle Lagny et Salah Al Hamdani pour les textes en arabe, Éditions Bruno Doucey, coll. « Tissages », Paris, 2012.
Saisons d’argile, Al Manar, Paris, 2011.
Le Balayeur du désert, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle
Lagny, Éditions Bruno Doucey, coll. « L’autre langue », Paris, 2010.
Bagdad mon amour, Écrits des Forges / L’idée bleue, Québec, 2008.
Bagdad à ciel ouvert, Écrits des Forges / L’idée bleue, Québec, 2006.
J’ai vu, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, L’Harmattan, Paris, 2001.
Au large de Douleur, L’Harmattan, Paris, 2000.
Ce qu’il reste de lumière, L’Harmattan, Paris, 1999.
L’Arrogance des jours, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, L’Harmattan, Paris, 1997
Mémoire de braise, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Elizabeth Brunet, L’Harmattan, Paris, 1993.
Le Doute, Caractères, Paris, 1992.
Au-dessus de la table, un ciel, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Elizabeth Brunet, L’Harmattan, Paris, 1988.
Traces, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Elizabeth Brunet, Éditions Spéciales, Paris, 1985.
Mémoire d’eau, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Danielle Rolland et J.P. Chrétien-Goni, Caractères, Paris, 1983.
Les Hauts Matins, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec J.P. Chrétien-Goni, L’Escalier blanc, Paris, 1981.
Gorges bédouines, traduit de l’arabe par Mohamed Aïouaz et Danielle Rolland, Le Cherche Midi, Paris, 1979.
J’ai vu (en arabe), Maouakf, Alep-Syrie, 1997.
Le Haut des jours (en arabe), Al Mada, Damas-Syrie, 1996.
Dans la sécheresse l’eau (en arabe), Publications Craies, Bruxelles, 1993.
Le nécrologue d’Ourouk (en arabe), Publications Craies, Paris, 1986.
Fugitif de ma bouche nº 2 (en arabe), Craies, Paris, 1984.
Fugitif de ma bouche nº 1 (en arabe), Craies, Paris, 1984.
Promesse d’athéisme (en arabe), Al Noqta nº 11, Paris, 1983.

Livres d’artistes

La Mère, (bilingue français-arabe) avec des encres de Robert Lobet, La Margeride, Nîmes, 2013.
Cette averse vient d’un autre nuage, avec des encres de Robert Lobet, La Margeride, Nîmes, 2012.
Mirages, avec des peintures de Danielle Loisel, Signum, Paris, 2011.
Longtemps après, avec des typographies de Marie Renaudin, Atelier, Rambouillet, 2011.
Saisons d’argile, (bilingue français-anglais) avec des peintures de Yousif Naser, Al Manar, Paris, 2011.
Pluie de juillet, (bilingue français-italien) avec des dessins de Selim Abdullah, Sanlorenzo, Lugano, 2011.
Une averse de loin, (bilingue français-arabe) avec des dessins de Lydia Padelec, La lune bleue, 2010.
Sables, (français-arabe-hébreu) avec Marlena Braester et des encres de Robert Lobet, La Margeride, Nîmes, 2009.
Poèmes de Bagdad, (bilingue français-arabe) avec des lithographies de Danielle Loisel, Signum, Paris, 2005.

Romans, nouvelles et récits

Adieu mon tortionnaire, nouvelles et récits, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, Le Temps des Cerises, Paris, (paraitra en 2014).
Baghdad mon amour (nouvelles, récits, roman et poésies choisis) traduction anglaise de Sonia Alland, Curbstone Press, New York, 2008.
Le Retour à Bagdad, roman, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, Les Points sur les i, Paris, 2006.
Le Cimetière des oiseaux suivi de La Traversée, nouvelles, traduit de l’arabe par l’auteur en collaboration avec Isabelle Lagny, L’Aube, La Tour d’Aigues, 2003.
Une vie entre parenthèses (en arabe), récits, Al Mada, Damas, 2000.


Photo : portrait d’Isabelle Lagny


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