Laurence Verrey est née à Lausanne le 7 mai 1953. La musique est sa langue maternelle.
A l’adolescence, c’est Baudelaire qui lui donne l’amour de la poésie. Puis Homère, Sappho et
les poètes lyriques grecs, Rilke, Garcia Lorca, Neruda. Elle découvre l’œuvre de Schlunegger et
de Crisinel. L’écriture de Gustave Roud, d’Anne Perrier, d’Alexandre Voisard éveille en elle
un accord immédiat et lui parle de ses racines romandes, d’un sens charnel de la beauté et
du tourment. Elle écrira lentement, en lutte avec la matière verbale, guidée d’instinct par son
oreille musicale intérieure, jusqu’à la publication de Chrysalide en 1982, postface de Jean-Charles Potterat.Après une formation d’infirmière, sa passion du voyage et de la marche la conduit avec son compagnon sur les routes du monde (en Grèce, au Népal, en Chine, en Asie centrale et Arménie notamment).
Longtemps engagée dans l’enseignement du français à des adultes migrants, elle suit une formation d’art-thérapie à l’Atelier à Genève, découvre le dessin (crayon, charbon, pierre, pastel, encre) et le geste de la main, qui donne naissance à Cryptogrammes, (Le Cadratin, 2015) un ouvrage réunissant trente-trois poèmes cryptés et encres de l’auteure.Son œuvre compte à ce jour une quinzaine d’ouvrages, recueils de poèmes et de prose, livres d’artiste. Collaboration féconde avec divers peintres et avec des musiciens. Publications en revues (Ecriture, Revue de Belles-Lettres, Chariton Review, la Traductière, Diptyque, Lieux d’être, Thauma, Ici et Là, La cinquième saison, Terre de Femmes...). Invitée à des lectures et festivals de poésie, en Suisse et à l’étranger (entre autres au festival de Trois-Rivières au Québec).
Participant d’un nouvel élan de la présence poétique en Suisse romande, Laurence Verrey crée en 2013 à Morges l’association Poésie en Mouvement POEM, organise des lectures et initie dès 2015 les Salves poétiques. Cette fête du langage réunit autour de la création poétique des jeunes et des poètes renommés de la francophonie. (cf site www.poesieenmouvement.ch)
Elle est membre du jury du prix Michel Dentan de 1985 à 1995 et du prix Schiller de 2008 à 2012.
En 2002, elle participe au colloque tenu à l’Université de Toulon et du Var, sur la revue Sud et la création poétique contemporaine, avec une contribution consacrée à Dominique Sorrente, Sur les traces d’utopie.
Elle coordonne deux dossiers poétiques pour la revue française Les Carnets d’Eucharis : Poésie de Suisse romande en 2017 et le numéro en hommage à Gustave Roud en 2018.Elle reçoit le Grand Prix de Poésie Pierrette Micheloud 2020 pour l’ensemble de son œuvre. En 2023, la Distinction culturelle de la Ville de Morges. Et en 2026 le prix Louise Labé pour le recueil De la soif.
Extrait de CHRYSALIDE (1982)La mer noue et renoue
des étreintes nacrées
- cœur de femme voie lactée -
Invisible comme une aile d’insecte
la corde qui me relie au mondevibre
LE CANTIQUE DU FEU (1986)Découvreuse d’océan ma main
brise des écumes
la langue agile et rauque du sable
mêlée à la tienne fait craquer les collines
mugir les voûtes
couler des raisins de sel
Marcheuse infatigable ma jambe
fléchit les eaux les marées le corps
unique du désirSans boussole nous avons pris le large
O terrienne vogue avec moi fluide sur les blés
L’échelle posée aux murailles de la chair
mûre douce et baisée
nous lie comme une soie au cœur
des pierres éclatées des églises de l’extase
Fluides les étoiles fusent
dans la gorge comme un vin chantéFendus comme le hêtre gémissant roulés
dans la paille couleur de ciel nous reprenons
haleineà la racine du cri
alouettes au-dessus du volcanTes dents pavoisent un pays blanchi de lumière
Des oliviers que tu planteras
dans mon ventre
je goûte déjà la fraîcheur à midi
l’ombre et le fruit
- le verre d’eau sur la langue -Je ne mourrai pas avant que s’accomplisse
en moi le soleil(Si je te broie sauras-tu crier
plus fulgurant que les mâchoires du piège ?)La forêt tout entière déferle sur ma poitrine
ta ramure craque ton bois doux à mes cuisses
m’ancre à la terreracine puissante de mes nuits
Je mêle ta semence plus blanche que l’écume
à la sève des tiges à la salive
des eaux
pour que reverdisse la terre
Je ne posséderai rienO fontaine ma cigale
chevauche le temps les moissons débordantes
de laitSi je disparais renais de moi
Déjà tu glisses jusqu’à l’océan
jusqu’à te perdre en lui et mes bassins
de chair étincelants bondissent en cascades
Tu coules comme le vin nouveau
toujours à découvrir tandis que s’écroulent
les horloges
et que la lumière boucle sur ma peau
Tu glisses où je prends racine
j’ai choisi d’être la vigne et nos amours
brefs solstices
sont les chambres sanguines où les miroirs
prennent feu
Extrait de D’OUTRE-NUIT (1992)Frondeuse
l’hirondelle au brouet de ciel
clair à la rouille des ailes
oppose son cri
Moi j’ai noué le vent
à ma ceinture
défiant l’infini
(Ils disaient ce mince carré
d’herbages suffise à ta pâture)
la faim me jette
sur le chemin*
à la racine de l’humain
à l’irruption de la colère
la voix d’orfraie
des femmes durcies au feu
entre les murs le cri
battu à mort
le lamento comme une fièvre
laisserez-vous enfin les larmes
embuer vos yeux torves
les sanglots percer vos oreilles ?
(mais demi sourds déjà
entendront-ils ?)*
la voix seule redonnera au sang de l’homme
sa splendeur native*
Vertige ma faim renaît
irréductible manque d’aimer
et dans les racines l’amer
De si peu d’affamés
je peux être la nourrice
Le fou le vieillard
dans la rue l’ami
que de fois l’ai-je laissé
seul
à mi-pente
sur sa route de suie*
Il est cependant des nuits à profusion
pour de grands festins profonds
braises muscat
chair nocturne des voix
à profusion des nuits pour communier
ô regards toucher nue la tendresse
nomade*
née très lentement
à l’amour plus vaste
que soi
étendu aux bornes du monde
aux citadelles lépreuses
aux ports interdits
aux tentes du matin
la voix se lève*
plongée nue dans le vitriol
au plus sombre du cœur
humain
elle s’accomplitdans l’obscurité
la voix fait sauter les verrous
du soleil
Extrait de POUR UN VISAGE (2003)Tous ces pas perdus chaque jour.
On nous annonçait la beauté.
Vint la fatigue. Vint à mourir
l’étincelle dans les branches humides.La parole cependant s’y frayait un passage
sans bruit nous relevait.*
Poudre d’étoiles dans l’univers poudre
de nos vies et le vide qui tournoie
tout autour. Quel choc de météores
n’avons - nous pas espéréquel glissement de lame dans la chair
pour toucher la blessure d’être
la nommer ensemble
à ciel ouvert.*
Parmi nos semblables nous marchons
au hasard un poignard toujours prêt
à sauter de l’étui. Pour écorcher.
Ecarter la menace.Et pourtant une œuvre commune
faite de nos pas disjoints
magnifie l’errance et la couronne.
(Mais nulle victoire ne crie dans l’ombre)*
Comment conjurer la peur quand
dans la nuit fermentent les vins mauvais ?*
Démesurée l’œuvre notre prophète
nous hèle loin devant, tient tête
aux langues corrompues, aux voix fanées,
braque l’injuste.En sa présence altière,
la vie se précipite aux écluses.*
Eros. Force pure. Assaillant généreux.
Fou divin. Sous le ciel tremblé
tressaille, choisis ton maître
tes noces et ta cadence !*
Et l’herbe ne dort jamais. Elle console ce qui en nous
pleure séparé derrière une porte.*
Sauve du mensonge, la poésie nourrit-elle ?
A l’acte après les mots, au grain savoureux
libre dans la main ou retenu, on connaît la réponse.
Donne tout ! disait-elle.*
Comme moi tu sais ce qu’il faut de force
dans la langue pour transporter l’amour
jusqu’au bout de ses motsmême alors serai-je sûre d’avoir dit vrai ?
ou devrai-je frotter mes poignets
jusqu’au sang contre tes os durcis
pour attester que ma parole n’a pas trahi ?
Extrait de VOUS NOMMEREZ LE JOUR (2005)Nous changeons à tout moment de lumière
nous cueillons l’herbe provisoiretandis que glissent sans mot dire
perpétuels
la peine le silence et la mort
sur le front des roseauxtandis que persistent
d’infranchissables murs de langagedouze verbes palpitent dans des ciels encore cachés
et c’est le verbe naître qui le premier tressaille
sur nos lèvresIl se lève au travers des noirceurs de soulevantes
clairières voisines du cœurLa parole comme le battant d’une cloche
maintient l’état d’alerte
Extrait de UN SEUL GESTE (2010)ballade du mur
toute parole fait brèche
dans la surdité*
ose interroger
en toi la voix du muet
son vœu de guérir*
ne retenir rien
ni feu ni feuilles ni ailes
s’ouvrir simplement*
dis-moi lumière
à caresser mortelle
c’est doux la terre*
Comme une cathédrale la femme porte le ciel
- oh plus que la moitié du cielrequiem des sacrifiés pitié des pierres
s’il ne reste plus sans verbe que larmes perdues
et sur le sol rêves gisants ruines champs
semés de minesune femme encore rassemblera les morceaux
de la cruche brisée elle fera le chemin
qui conduit jusqu’à l’eauarc-boutée elle ne baissera pas la tête
elle fera siffler dans l’air le nom des disparus
frondes à l’oreille des bourreaux*
dent contre dent œil
contre œil ni réglisse ni bois doux
mais invectives et crachatscontre qui frapper
lorsque le corps compact de l’ennemi
s’est volatilisé ?lâcher les chiens de la colère dans les jambes
de qui ?faire sauter le silence à la dynamite
ébruiter l’offense
obtenir réparation avec de l’or ?impunité crimes laissés là
comme étoupe dans le brouillard
rien ne sera réparé- là-bas sur le lac gelé de la mémoire
deux bancs muets comme un désespoir double
Extrait de LA BEAUTE COMME UNE TRÊVE (2016)Et toi, par cette nuit qui vient frapper à la tourbe vive de tes os, ta seule tâche est de tendre la main vers le crayon resté en attente comme un petit coursier sous le vent. De le saisir et de l’éperonner. Afin qu’il te prenne à vive allure, dans les sentes, à la poursuite de la brûlante vie dont les feux sont encore invisibles et que tu découvriras sur ta route dans le déroulement des temps. Que ton cheval emballé mette son galop au diapason du soleil et irradie de lumière tout un troupeau en marche.
*
Ouvre le cahier, laisse remonter les images des grands fonds. Des nappes cachées, ou des voûtes d’en- haut revient ce rêve qui est comme une vision biblique, vision de la fin des temps, déroutante et fatale. Un grand basculement du ciel. Toutes les étoiles soudain mises en mouvement vers en-bas, perceptiblement, en une descente de la lumière. Et le ciel se vidant de ses étoiles. Calme rotation clairement amorcée des myriades d’astres, dégringolant avec lenteur. Petites pointes claires aspirées par l’horizon. Le haut du ciel complètement livré au noir, désormais. Mais sous les pieds, la terre accueillante, un arbre couvert de fruits, petites prunes vertes qu’il faut cueillir et distribuer à des mains qui se tendent. Cette phrase de Lüther se déroulant dans la mémoire : Si l’on m’annonce la fin du monde pour demain, je planterai un pommier.
*
La fin des temps viendra-t-elle jamais ? Est-elle déjà en marche ? Sous la forme du soleil dévorant, de la sécheresse gagnant les terres (et jusqu’à nous le sirocco, démon vociférant, déposant sur nos vitres le sable stérile du désert), de l’eau noyant les villes et les terres, de la corruption dévastatrice. Il t’arrive de désirer que tout finisse, quand l’insoutenable prend l’esprit en tenailles. Quand le désespoir frappe l’esprit. Mais tu tiens bon en inventant des mondes. Tu te reposes sur la simplicité des choses toutes proches, un rayon de soleil sur le plancher, un baiser, le cri d’allégresse des martinets autour des toits, le goût boisé d’un vin. Et tu te reprends.
Extrait de L’OMBRE EST UNE ARDOISE (2021)Ce corps fragile et ses nœuds
lourds d’angoisse et l’œil
chambre noire à l’œuvre
pour révéler le monde
*
Disparition du sens
comme une surdité subite
tandis qu’au tympan de la fleur
l’abeille chuchote le miel
*
Trébucher pour apprendre encore
l’équilibre et la chute
le gouffre
ne connaît pas le vertige
*
Un poème braise rouge
calligramme persistant sur l’âme
ou écho bref
passager clandestin
*
Combat des filles invincibles
pour la parole mère
s’aiguise la pierre dans la main
pour la danse en férocité
*
Toi seule peux entendre l’appel
à fuir l’étriqué à endosser
le large soulèvement des voix
brimées depuis le temps
*
Enfanter l’avenir
qui le peut sinon le féminin
indocile et fécond lié
à la force du clairvoyant ?
*
En ton centre
une forge de feu travaille
à ton insu à épurer le métal
calciner l’inutile
*
L’ombre est une ardoise
elle porte des traces de lutte
aussi vives qu’un baiser
qui s’oppose au néant
*
Martinets vous fendez le ciel
à coups de ciseaux de cris stridents
vous donnez à l’été l’accent
aigu de l’allégresse
Extrait de DE LA SOIF (2025)
Dans le
tournoiement des jours
un bâton
à portée de mainpour un semblant d’équilibre
et l’ancre fragile d’instants
sauvés- l’ancre qui dérive avec le courant
et telle une fièvre emporte
le visibledemeurent
le sol sous les pas le verre
porté aux lèvreset le chant entre deux
*
Heure en déshérence mélancolie
de collines et sables lentsentre un silence et d’autres silences
la parole éclipsée l’herbe rase l’horizon nu
un écheveau de poussière
sur le cœuril suffit cependant d’un mot
fluide
qui repousse le secd’un poing serré minuscule
bourgeon d’eau devenu
lac sur la languela langue cavalière son fouet
cravachant la poussièreet ce mot est adresse aux rivières
qui nous débordent à la crue qui
monte aux lèvresbords du dire
toujours à franchir
- affranchi ?*
Jour après jour
sonder notre fragilité
vivre d’un riende temps repenti
de rires fruités
de jeux
dispersés dans le sablelancer en l’air l’inespéré
l’énergie d’un petit iota
fluide et impulsif qui court
et souffle
sur le bourbier du monde*
Famille de passage I
On aura senti dès le matin
une ivresse infime un vent blanc
se glisser entre nous
et coulée dans la gorge
cette belle joie de cielEt voilà que tu parles
toi l’inconnu de passage
tu dis
Est-ce l’alcool du poème
ou l’attente sur le rivage dévasté
qui nous tient ?je réponds est-ce le mot terre
qui se prend dans nos pieds
suspend l’exil ?Et c’est ton tour, sœur des supplices
tu pleures tes morts ta terre natale
- non, parler de la mort n’est pas épuisé -Sommes-nous nous aussi dans le naufrage
ou un autre semblable dans ces bateaux coulés
en mer avec le désespoir qui monte ?
(et beaucoup sont noyés
voulant échapper à la mort)- et le lac ici s’endort si doucement
Et moi je viens avec ma question
Que faire avec toute cette terre
humaine dans les mains
ces sanglots du fond des temps ?- et la fontaine ici coule si doucement
Est-ce la beauté
qui nous délivrera ?
Ne tente pas de la prendre au filet
elle est l’hirondelle
et nous sommes sur l’échelle du temps
liés
comme ces murs de vignes
la grande mélodie des gris
qui nous a réunis
dans les vignes
verticale fraternité*
Au diapason
On verrait l’instant
courber son bec de colibri
puiser le nectar au fin fond
de la fleur
et offrir en pulsant
son fredonnant murmure
comme on chantonne
une petite mélodie
ou comme grésille au fond
des yeux une veilleuse
à l’affût
de toute vibration
qui délivrerait un accord parfait
avec la vie
Bibliographie : Poésie et proses
- Lausanne, prose, in Dix écrivains en quête d’une ville. Editions de l’Aire, 1981
- Chrysalide, poèmes. L’Aire, 1982. Postface de Jean-Charles Potterat
- Le Cantique du Feu, poème. L’Aire, 1986, prix Schiller 1987
- L’ombre du silence, prose, illustrations de Richard Aeschlimann. L’Aire 1989
- D’Outre-Nuit, poème. Empreintes, 1992
- Pour un visage, poèmes. L’Aire, 2003. Postface de Dominique Sorrente.
- Vous nommerez le jour, poème. Samizdat 2005
- « Fugue brève à deux voix », prose in Rencontre. L’Aire 2008
- Une brève transe de cailloux, proses libres. L’Aire, 2008
- Un seul geste, poèmes. Empreintes, 2010
- « Mots-étoiles, petites lueurs » prose, in Les heures étoilées de ma vie. L’Aire, 2014
- La beauté comme une trêve, proses, L’Aire, 2016
- L’ombre est une ardoise, quatrains, L’Aire, 2021
- Lutter avec l’ange, récit, Bernard Campiche éditeur, 2021
- De la soif, poèmes, Bernard Campiche éditeur, 2025
Œuvres mises en musique
- Vox aeterna, poème-cantate, musique de Caroline Charrière. Editions Ouverture, 1993
- Exode, poème de l’errance, musique René Falquet, création pour A Cœur Joie, 2007
Livres d’artiste
- Entre ses poings noués, 13 poèmes, accompagnés de13 gravures de Bernadette Duchoud, 1994
- Feu sur le noir, poème, accompagné de 3 encres originales de Louise Beetschen Le Cadratin, 2013
- Cryptogrammes, 33 encres et poèmes cryptés de l’auteur. Le Cadratin, 2015
- Horizons Lumière, poème accompagnant les encres de Louise Beetschen, Le Cadratin, 2016
- Vers la cime, poème, avec des peintures de Claire Nicole, Empreintes, 2016
page proposée avec la complicité de Françoise Delorme

