Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Maxence Amiel

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Maxence Amiel est né en 1991 en Normandie. Il a été ouvreur de théâtre, libraire, il est
maintenant auteur et éditeur de poésie. Il aime la bergamote, la châtaigne et le
sirop d’érable. Il vit dans les Landes.

 
Extraits de Cardinal des loups – La Crypte, 2018

Comme me l’avaient enseigné les légendes je brûlai ma demeure et les restes de ma demeure et sans croyance je ne pris nulle direction et ne mis mon corps en branle vers aucune destination et cependant je déplaçais mes cœurs et âmes et par cela vraiment je savais que je tendais existence vers le juste point.

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Partout on me proposait la lumière feinte d’une carte. Je refusais toujours l’ingénieux et plat artifice de papier et on rêvait déjà de ma disparition lorsque je tournais le chemin de crête

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Car je le savais : les cartes manigancent les lieux. Elles nous indiquent précisément tout et jamais rien, nous mènent sur la bonne voie et jamais (oh !) jamais sur la claire-voie qui dort en nos propres sommeils.

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Je pressentais – seulement, alors – qu’il n’y aurait pas pour moi de retour. Ainsi je prenais la perpendiculaire de mes sens. Tout en moi vibrait selon un désordre qui prenait source au delà. Il me fallait détourner et à l’appel d’aucun et de tout. C’était mystère et feu, et encore maintenant que je trace un horizon vers l’aber du Cardinal : mystère et feu.

 
Extraits de perdre la terre – La Crypte, 2021

que de jeunes enfants enseigneront aux vieillards comment ne pas mourir trop tôt, ou comment se pencher sur le ruisseau sans faire fuir la carpe, ou par quel chemin passer pour ne pas déranger la poussière, ou pour quelle raison les vents changent de cible, et que les vieillards ne comprendront rien à ce langage-là,

°

que le chant demeurera ce qui nous rapproche le plus de nos conditions de vivants, et que malgré cela nous resterons muets car devant les ruines, et que l’un dira depuis quand les ruines ne nous font plus chanter et que la multitude, de lui, détournera les yeux,

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qu’un jour le plus ancien nous dira de nous arrêter et de nous asseoir et de fermer nos yeux et de sentir et de comprendre que nous passons devant la dernière fleur et qu’aucun de nous n’osera avouer qu’il ne décèle rien que l’odeur viciée de son voisin,

°

alors nous rebâtirons avant toute chose ce qui nous semblera inutile, manière de nous jurer de ne plus nous perdre, ne plus perdre la terre comme on perd un coquillage ordinaire, la garder serrée contre nos corps vivants, la garder serrée, la terre, contre nos liens, faisant serment de ne jamais les rompre,

°

alors certains aimeront l’ombre et d’autres la lumière du matin, et nous trouverons des champs pour contenter ceux-là, et des vergers pour contenter ceux-ci, et d’une place l’autre les enfants sauront rendre visite aux enfants,

°

alors la terre sera retrouvée pour un temps que nous refuserons de compter, les pôles et les points cardinaux mêlés à la cendre d’hier, nous saurons rire de nos errances quand auront su passer nos pleurs, nous rejoindrons la longue lignée, enfin nous rejoindrons, et cette simple pensée nous ravira, elle nous ravira au monde et à nos proches, car nous aurons enfin accepté que tout mène à rejoindre, que toute femme, tout enfant et ce qu’il reste des hommes, tout ce qui vit à nos côtés et devant nous, tout ce qui aura adopté le mouvement, tout cela dont la vocation est le lien, nous aurons enfin accepté que la terre l’a voulu pour rejoindre la terre.

 
Extraits de une histoire de la nuit – La Crypte, 2021

et ici se forme un traité        du rien        qui me concerne
mais que je donne        un traité s’il en faut du vain
et que je partage         mais surtout un supplément
de trahison peut-être
un supplément d’errance         un doute

et cela         une histoire de la nuit
qui s’enfante par la page
là-devant        sans rien autour
mais la petite fille qui se tient         un peu droite peut voir
que tout s’épanche finalement        et que l’histoire est aussi bien
un conte        un rien manigancé
funèbre éloge des peurs

et chacun devrait savoir témoigner
de la pénombre que l’homme traverse        d’un côté le soleil
de l’autre le soleil
et pourtant chaque trottoir chaque chemin
coule à l’abri insolent
de nos pieds nus

 
Extraits de Par la fenêtre tardive – Aux Cailloux des chemins, 2023

partout
afin de découvrir ce qui nous manque

tu irais, la nuit, ce serait
un automne de vingt ans,
jusqu’à Xérès,
vérifier ce qu’on dit sur
les pénombres et les vins qui y coulent,
sacrifier tout cela
qui te sera trop lourd,

tout cela dont je n’aurai pas su,
dont elle n’aura pas su
t’alléger,

dans nos nuits de tristesse

°

on verra partout courir
des chiens menés par les silhouettes oubliées

on verra se presser sous une pluie
sale salvatrice des formes
par nous inventées

même toi, ma levante,
même ton regard sera pris de tristesse,
car ce sera malgré tout
la fin de quelque chose

c’est la, a cette seconde géographique,
nos bras pour tes cœurs assiégés

°

Ici tu pousses
dans un jardin de pleurs.

Triste mon portrait des lueurs
de ce que tu vois déjà toujours comme des lueurs.
Triste ma crainte triste ma honte.
Mais si plein de merci mon regard
pour tes bêtises joyeuses.
Il est la, pose entre toi
elle
et le feu qui m’inonde.

J’attends de toi et de tes futures saveurs.
Je suis si désolé si tu savais

d’attendre de toi.

°

C’est ton visage

quand tu découvres la lune posée sur le plein jour.

C’est ton visage

qui justifie que je me plante dans les herbes
et laisse passer du temps
pour avec toi
digérer la merveille.

 
Extraits de pour prendre feu – Les Venterniers, 2024

Tous les plans d’eau nous adressent des signes. Nous persuadons chaque goutte de venir avec nous nourrir ce peu de choses qui nous maintient debout. Alors nous baignons, mettons en commun nos ignorances. C’est un travail harassant. Et pourtant nos souffles parfois, c’est infime, rejoignent l’oiseau. C’est là que se fige la beauté vaine de nos gestes. Là que nous pourrions, si nous voulions, prendre en cœur cette lumière. Là que nous sommes vraiment.

°

Car tous à arracher plaies à plaies les souffrances, revenir vers la mer et se sentir moins lourds, tous à élucider la terre, la glaise multipliée par l’argile et la cendre, tous à regarder loin, ailleurs et pour les autres, à sommeiller sans cesse et à veiller pourtant, tous à ourdir complot contre cela qui ronge, brûler nos idées rances et nos tables sans eau, tous à nous retourner vers celui-là, qui tombe, et tous à s’égailler dans les chants qui relèvent, tous, tous, tous, sommes une lumière qui se diffuse.

°

Quelques défaites : notre manie de vouloir toujours digérer la fin, notre sentiment de puissance à l’arrivée du vent, notre soudaine anxiété au cœur des bois, notre crainte du feu, notre admiration des savoirs, nos infinis discours dans les silences des chiens, nos grandes tours et nos petits jardins, nos calmes si rares et puis nos mots, envahissants.

°

De là où nous chantons nos peurs semblent suspectes, ressemblent à s’y méprendre à des rayons ternis dans un brouillard d’octobre. Quand le chant se termine il nous faut rassembler nos forces et nos songes pleins afin de redonner à ces frayeurs d’antan le goût qu’elles nous proposent : cela veut dire s’ouvrir à tout ce qui nous glace et s’en faire un ruban qu’on arbore et qu’on plie selon les circonstances, ou la couleur du ciel.

 
Extraits de parmi eux – L’Herbe qui tremble, 2025

Un jour une main se posera sur mon ventre
un baiser de peau sèche qui me brûlera tout
et signera mon droit à quoi puisque je sais
déjà tout recevoir et ne rien mériter à quoi
puisque mon nom n’ a rien manqué depuis l’ enfance
depuis que s’ est posé le chant sur mon visage
il demeure un mystère celui d’ être sans lutte
de siffler n’ importe où et de traverser loin
les ponts et les semaines sans risquer le feu
ou les assauts ou la bêtise enfin d’ être sauvage
et sur moi        toujours propre.

°

Mais qui quoi nous a fait ce visage
si régulier ou terne dirait le père
à quel moment a-t-on glissé du bonheur
à la question qui taraude toutes nos heures
et ne laisse rien en paix qui quoi nous a fait naître
et nous reprend le temps ou nous le fait manquer
dirait la mère nous la voyons courir et ne rattraper
rien si seulement l’ un des fils pouvait tendre la main
personne malgré ne passe ou ne semble comprendre
comme elle est seule ici         et si bien entourée.

°

Pourtant nous avions peur de l’ eau noire et des guêpes
et dessinions nos parcours de silence au creux
du petit bois, et rien malgré le feu adulte
ne nous faisait barrage à l’ instant de courir
nous traversions nos âges autant que les vergers.

Pourtant et c’ est assez déjà de s’ y soumettre
le tombeau était là derrière les barbelés
et les cris de sagesse et les échos des routes
pourtant l’ eau mangeait tout et entrait dans les chambres
et nous n’ avions de lits que pour nous y noyer :

voilà les douves sombres et leurs airs de marâtre.

°

Encore dans les cuisines on entend les rumeurs
basses de nos aînés qui portent haut les plats
et nous font deviner ce que prier veut dire
encore on croit rêver tous les mots inutiles
que certains peuvent dire et d’ autre dessiner
et d’ autres murmurer quand on est sous les toits
et les derniers hurler dans de plus irréels
parcs et dans les hôtels si particuliers
encore encore encore encore encore et même
plus susurrées que dites les homélies d’ un soir
nous seront des repos        avant de perdre main.

 
Extraits de l’invention de la flèche – Inédit

Je rêve souvent à ces villes dont je suis l’étranger, qui ne verront
peut-être jamais les traces de mes chaussures,
Sur la neige ou la boue des bas et hauts quartiers que d’autres
avant mes songes ont tissés de leurs mots,
Et de leurs franches silhouettes et de leurs beaux visages, et
j’imagine l’appel de certaines collines juste après les
frontières,
Juste après les bistrots et les rues qui se perdent, et me voilà
rentré là où j’aurais dû naître, pu grandir,
Et mieux prendre les mains que dans ma ville natale, et
qu’importe si ces villes ont foi en la vitesse,
Ont ce goût de goudron qu’on leur reproche encore après tous
nos retours, qu’importe si elles saignent,
Je saurai les trouver autrement qu’en la nuit qui m’empêche de
boire à l’eau de leurs fontaines, car je n’ai rien à faire,
Mes mains n’ont rien là-bas à réparer pour que je m’y dessine
une autre pantomime pour les jours qui viendront.

°

Nous aussi, nous avons mandat, derrière des murs qui
s’effondrent nous gardons en mémoire les heures passées
sous les radars,
Les humiliations de certains qui avaient cru en l’histoire et ses
répétitions, les barres tenues de mains fermes et fatiguées,
Les cris mille fois perdus dans la nuit et retrouvés par le fond,
secoués de sanglots, étouffés sous la superbe,
Nous aussi, mandat pour garder haute la joie et en respect la
soif, mandat contre vous et vos masques,
Car à dire que nous sommes les messagers du chaos vous
dissimulez vos crachats dans la source, votre haine en bons
vins,
Vos discours rendent le son d’un sombre glas de larmes pour
toujours versées et dont nous remplissons nos poches,
Pour les prochains combats.

°

Dans les salons du soir un beau guerrier attend, que l’on priait
la veille de nous laisser tranquille,
Il somnole oublié sur le fauteuil du chat, retourne à son poignet
une montre cassée, nous parle, et se rendort,
Et nous laissons dormir ce messager qui venait nous conduire
où la lumière n’est pas, que l’on ait peur de lui ou de ses
mots,
Ceux qui ne viennent pas et ne viendront jamais pour
condamner nos courses, les retirer du jeu,
Il n’y a que son souffle pour nous dire où se trompent nos
vigueurs de vivants, son souffle qui nous berce,
Et jusqu’au lendemain nous existons sans peine, ou sans celle
de savoir que nous allons trop vite et que son souffle attend,
Tapis dans le recoin de maisons mal fermées, pour nous
regarder droit dans ses yeux de sorcier,
Et sourire de nos doutes.

°

du pain

Ils se taisent joyeux autour du dernier quignon du monde. L’urgence a cédé la place. Le ventre ne ronfle plus. Dehors les fantômes des moteurs et des villes, passé le seuil de la maison se regardent les chiens qui n’auront jamais faim, l’olivier chemine sa poussée, la carcasse d’une brouette chante, le reste murmure, ou dérive. Eux se taisent compagnons et rien ne viendrait les délester de leur humeur de fête sans couleur, sans autre couleur que celle des lèvres et des chuchotements qui parfois les déplacent, comme un mouvement de marée sur une plage du nord (l’eau, le sable, plus d’eau, plus de sable). L’une tend la main vers le pain et c’est un artifice dans le ciel des yeux, tout chante et rien ne fait de bruit, plus de questions, plus de mort, et c’est pourtant la fin. L’un pose ses doigts sur la bague qui brille. C’est une cène sans seigneur ni terre, la table est ronde et nul ni rien n’y préside, une cène sans seigneur ni terre, pour elles pour eux il n’y a que le pain, froid et sans ombre, raide, vibrant de tous les actes, de tous les corps bénis de tous les compagnons qui ont perdus leur dieu et ne veulent retrouver que ce qui lui faisait dire : venez, mangez. Regardez-vous sereins et mangez la lumière.

°

de l’arc et de la flèche

Alors voilà la nuit et le trait qui la fonde. Un garçon dans les branches rêve à de vieilles silhouettes sur les pages, contre les murs, au fond du jardin froid. Dans sa main le sceptre de son monde : du bois, du fil, et la pierre inventée. Du fond de son royaume il dessine une histoire sur du papier jaunie et tout lui pousse au ventre avant de prendre vie. La vitesse d’abord, a qui il sculpte le visage le plus beau, puis l’outil qui la sert, comme un écuyer pâle qui fait ce qu’on lui dit. Il ne peut pas penser, le garçon dans les branches, qu’il invente la mort comme il y a des siècles un autre l’inventait. La ville est si petite et lui est un cosmos, il n’ose pas même le petit horizon, celui des fleurs, ou du parc suivant. Devant, la balançoire refuse le vent comme hier. Le garçon ne peut que viser, il ne voit dans le ciel aucune autre leçon pour la journée présente. Depuis la fenêtre, peut-être une mère, un frère, une musique perdue : tout est opaque tandis que dans les herbes s’invite la fulgurance qui réduira les doigts et les pensées à rien. C’est un geste qui annule toute vie en les mettant au monde. Par la fenêtre, peut-être une mère, un frère, comprend comment naissent les mondes, et ceux qui les condamnent.

 
Bibliographie

  • parmi eux, L’Herbe qui tremble, 04/2025 (poésie)
  • pour prendre feu, Les Venterniers, 03/2024 (poésie narrative)
  • Par la fenêtre tardive, Aux Cailloux des Chemins, 09/2023 (poésie)
  • perdre la terre, La Crypte, 01/2021 (poésie narrative)
  • une histoire de la nuit, La Crypte, 01/2021 (poésie)
  • Aux Vibrants, Le Vistemboir, 03/2019 (roman)
  • Cardinal des loups, La Crypte, 12/2018 (poésie narrative)

Crédit photographique : Jules Thévenot


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