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Jacques Tornay

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Jacques Tornay a vécu en Suisse romande où il est né en 1950 à Martigny, près des
frontières française et italienne, et il est mort en 2019. Ecrivain, journaliste et traducteur,
il a présidé la Société des Ecrivains du canton du Valais. Il a publié une trentaine d’ouvrages,
surtout de poésie et de nouvelles. Prix de Poésie Charles Vildrac 2010 (SGDL) ; Palmes
académiques 2008 ; Prix Louise-Labé 1993. Ses poèmes sont traduits en plusieurs langues,
en revue ou en volume. Il a figuré dans les jurys des Prix Léopold Sédar Senghor, Rainer
Maria Rilke
et Pierrette Micheloud.

 
Extraits de Les soifs tenaces, (1986)

Dans la trame pleine d’années
réseaux d’incidences ponctuant le règne
on oublie tout :
le primal émerveillement
les actes d’amour
les souvenirs qui apaisent,
le rire du partage aussi.

Jusqu’à son nom même
on égare tout ici-bas
sauf les ténèbres dont nous sommes faits.

 

*
 

À force d’insister
la nuit finit par tomber
comme une poire blette.

Elle descend abrupte
nuit fourbe et fourbue
Quand j’aurai son âge
moi aussi je me laisserai choir.

 
Extraits de Jours faisant (1988)

Aspirer à l’unité du signe
parmi tourbes violentes et promesses racornies.
Même si le néant du provisoire fane les paupières,
qu’il n’y a de neige si blanche pour défier
sa part de vide ;
même si
on n’a d’égal que sa propre lourdeur,
même si
nos vrais visages sont ailleurs.

Dans le passage des eaux :
le reflet des domaines immobiles.
 

*
 

Et le désert te reflète
et tu brûles en lui
scellé de longue mémoire
où les passions grandissent

C’est un océan pensif
auquel tu reviens
comme un être assiégé
par la rumeur fossile.

 
Extraits de De si longues distances, 1992

Les choses belles de leur destin,
elles m’accueilleront dans leur maison ;
depuis longtemps je m’y prépare.
Cette besogne m’accomplit
car il est évident que chacune de ses attentes
porte au-delà de soi,
sans commune mesure.
 

*
 

À la vitre arrière des autocars
qui vous dépassent quand vous marchez
se dressent des visages inconnus.
Ils le resteront et ils vous regardent.
L’un d’eux aura une tristesse d’orphelin
aveugle il sera, ses yeux reposent
au jardin des plantes
dans le secret des plus chatoyantes corolles.

 
Extraits de Je n’ai de bagage que moi-même, 1998

J’aurais préféré ne pas revenir.
Je voulais dessiner le portrait d’une ville en flamme,
m’asseoir au centre d’une place pour compter les nuages,
aller avec eux un bout du trajet muni de mon falot branlant
et me convaincre en cela d’avoir mérité du courage
à me tenir à l’écart du bruit.

Sur mon front glissent de lentes feuilles pleines de signes
en tournoyant comme pour m’empêcher de lire.
 

*
 

La marque des mains sur nos objets précieux
reste longtemps visible. On s’émeut également
de la patience des jeunes pousses,
du calme infini du limon, d’une braise qui persiste.
Un refrain surgit par surprise dans la tête
lorsqu’on se promène la nuit, seul, sur les avenues.

Il y a des réserves d’éclaircies
dans les circonstances qui s’achèvent.
Une notion d’ardeur quotidienne
s’accroche au noyau de la beauté fuyante
où chacun renaît des visions qu’il porte.
 

*
 

J’aimerais exprimer le principal
mais quand ma bouche va parler
un engin démarre quelque part.
Ma voix n’est plus ce qu’elle était.

Des rouages extérieurs s’opposent
à l’essor auquel je persiste.
Il en va ainsi de toute chose.
J’en garde une forme de blessure,
moins grave qu’elle ne semble.

Je m’allège dans le bleu mou des cieux.
La nuit campe au-dessus des contrées.

De quoi l’air est-il fait, si fragile
comme un concert d’oiseaux décline
derrière des volets que l’on ferme ?

 
Extraits de La première personne du pluriel, 2002

Aventureuse énigme tu me tiens serré,
indéchiffrable comme un souffle de terre
m’oriente et me roule.
L’air dans ma gorge résonne
quand je ne sais plus que faire d’être seul
avec mes bras faibles sous le poids d’une maison
sans personne à l’intérieur, pleine d’histoires cependant
de présences qui marchent et disparaissent
laissant des lumières accrochées aux versants de la colline
fidèles depuis longtemps qui ne cessent de bruire, lumières
pareilles à des baies électrisées par la nuit des profondeurs
que ma mère me désignait en souriant.
 

*
 

Chercher la vertu consiste à secouer son être
à partir d’un infime détail
dans le pli d’un vêtement sur une chaise,
la configuration d’une pomme entamée
qui brunit au coin de la table
pendant que sèche le temps sur les carreaux.

Je mue et remue
dans la vivante baraque du monde.
Je me pose une question toujours
et encore la même jusqu’à ce que j’entende
ma voix, distinctement, se détacher d’elle.
 

*
 

Je me parle sur un ton d’alarme
pour me tenir éveillé.
Ce genre de travail compte.
Les plissures à mon front,
je les déchiffre à l’extrémité de l’index
comme l’invoyant lit du braille.

En dedans une respiration assourdie
n’est pas la mienne. J’abrite un voleur
et il sait tout de moi.

 

Extraits de Grandeur nature, 2003

Quand le mot qui faisait défaut arrive enfin
il se produit une fraîcheur soudaine
comparable à une touche de piano où l’on appuie machinalement.
Plus rien ne semble pareil à ce qui existait avant.
Les jours ont davantage à œuvrer,
le soleil est mieux dan sa peau.
La nuit vient sans contrainte, son mystère
doux entre les doigts comme de la farine.

Dans la montagne l’écho d’une voix profite à tous.
 

*
 

Nos paroles mûrissantes habitent à gauche de la brise
nous les répétons une à une comme on caresse un chat sur un mur tiède.
Le lendemain, le soleil reparaît, nous l’avions annoncé
la veille au soir en allumant un lampion au flanc de la butte.
Nous devenons aiguilleurs de lumières, de mots passeurs
de la foi migratrice dans le plein beau.
Sur le fil précaire du réel d’autres formes se dessinent.
Le sourire du monde a l’innocence du lait fraîchement tiré,
nous l’avons tous vu afin d’y croire.
 

*
 

Ceux pour lesquels je comptais le plus
et me connaissaient le mieux sont partis.

Leurs voix brisées peinent à se reconstruire.
Je les entends qui essaient de m’atteindre,
ils se penchent en avant pour m’écouter.

Au cours de mes journées orphelines
j’aimerais écrire sur eux mais je n’ose pas
rompre la quiétude parfaite de mon cahier,
comme on hésite à faire un premier pas
sur le champ où pendant la nuit il a neigé.

 
Extraits de Feuilles de présence, 2006

VIVRE N’EST PAS SUFFISANT

Laisse le hasard en disposer à sa guise.
Ne fais pas semblant de maîtriser les choses.
Vivre n’est pas suffisant et mourir est de trop,
cela au moins nous le savons
et aussi que les étoiles se reflètent
dans l’eau d’un baquet.

Agite une main à l’adresse du vent,
dis-lui, frère d’en haut, dorénavant
nous sommes deux à n’être que de passage.
Installe-toi dans l’évasif, le probable,
module un refrain qui parle d’avoine
ou n’importe quelle chanson apprise au temps lointain
où l’âme vibrait par-dessus les clairières, les monuments,
à travers la mémoire sans obstacle qui la retienne.

Nous avons une voix pour le mûrissement du verbe.
Notre chance incroyable est la floraison et la récolte
effectuées dans le même instant.

 
Extraits de Gains de causes, 2009

HÔTEL

Je ne sais aider personne à rechercher du sens
car je n’en ai pas trouvé non plus.
Trempé de brouillard jusqu’à l’os
je suis dans l’indigence de n’importe qui, tendu
vers où rien ne fuit et néanmoins tout me dépasse et me retranche.
Le vent me rattrape dans les descentes.

Je note deux ou trois détails
au fil des jours à mon usage.

Ici et là dans ma tête une image neuve surgit
et me surprend comme s’illuminent ensemble
à minuit les fenêtres d’un hôtel désaffecté.

Lorsque j’ai un songe qui me plaît
je lui donne un titre. Mon index
en trace les lettres dans l’air ambiant.

 
Bibliographie

  • À parts entières, Vevey, L’Aire, 2018.
  • Parcours en lignes, Sierre, Monographic, 2009.
  • Gains de causes, Jégun, L’Arrière-Pays, 2009.
  • Non ho altro bagaglio que me stesso, Übersetzung von Vitor Angelo Castiglioni , Lausanne, Publi-Libris, 2006.
  • Feuilles de présence, Jégun, L’Arrière-Pays, 2006.
  • Grandeur nature, Jégun, L’Arrière-Pays, 2003.
  • La première personne du pluriel, Genève, éditions d’autre part, 2002
  • Couleurs d’origine, Nantes, Cahiers Froissart, 2001
  • Je n’ai de bagage que moi-même, Sierre, Monographic, 1998.
  • De si longues distances, avant-propos de Pierrette Micheloud, Sierre, Monographic, 1992.
  • Jours faisant, Plouzané, édité par la Mairie de Plouzané, 1988
  • Les Soifs tenaces, avant-propos de Ion Caraion, Lutry, J.-M. Bouchain, 1986.
  • Roue à aubes, Paris, Saint-Germain-des-Prés, 1984.
  • Mise à jour, Lausanne, Editorel, 1983.
  • Anecdotes, Lausanne, Editorel, 1983.
  • Pièces détachées, Caen, L’Ecchymose, 1980.
  • Cornaline, Caen, D.-M. Bidard, 1978.
  • Tungstène, Caen, L’Ecchymose, 1975.

Page élaborée avec la complicité de Françoise Delorme


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