Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

Accueil > Terre à ciel des poètes > Jacques Estager

Jacques Estager

mardi 6 avril 2021, par Cécile Guivarch

J’acques Estager né en Haute-Saône et, dit-il, dans plusieurs villages, puis réside à Paris puis en Haute-Loire, travaillant en bibliothèque, mais, apparemment ou non, écrivant, sur ou dans des lieux intérieurs ou non ; a publié autrefois chez Hachette-littérature collection POL (deux ouvrages, Histoire Cent et Du chaume bleu qui sont aujourd’hui disponibles en e-books) ; longtemps a collaboré avec comédiens, chorégraphes (dont la Compagnie Hallet-Egayan, et publiant un livret : pour Giselle, disponible chez l’auteur), musiciens (au Studio GRAME à Lyon) ;… récemment (2010-2016) a publié chez Lanskine (dont un ouvrage, Douceur, avec le photographe Jean-Luc Meyssonnier) et dans la revue Sarrazine ; puis ces années-ci, en plus de son accueil à Terre à ciel, aux Carnets d’Eucharis, à Europe, à l’Intranquille (de l’Atelier de l’Agneau)... ; et en volumes : neige, je vois chez L”Harmattan, Oh douceur Oh chez AMéditions

Extraits de je ne suis plus l’absente, Lanskine, 2010

« c’est re-moi
serre-moi
bien dans tes bras », il dit et la terre
tourna la terre au
du soleil et il pleura
pas sur elle pas
venue, sur ses bras

« bonjour c’est moi laisse-moi faire deux gestes de mes mains à tes cheveux le vent
m’a décoiffé et les feuilles d’arbres ont fouetté ma chevelure respire sur ma joue le
printemps et embrasse-moi le soleil m’a sacré roi du soleil et de la pluie et du temps »

*

l’on se penche, aux fenêtres, d’au-dessus ; au-dessus : d’un couple immobile, sur le verger, clair où le vent ne passe pas, et eux se taisent ; avant ; et toujours le long ; au bord d’une aube : où dans une autre fois un chat meurt dans les herbes ; avant le jour transparent et qui se déchire ; alors immobiles eux après les heures heureuses d’autour du premier jour pendant toujours tout le jour autour de la première nuit ;

là, dès le jour, un couple, le jour silencieux, et on n’entend rien et on est ceux qui ne voient rien, on regarde le couple immobile : eux près des branches d’arbres aux fruits ; eux, ses lèvres sur ses lèvres ; sur le verger qui après eux n’était plus

 

Extraits de deux silhouettes, Cité des Fleurs, Lanskine, 2012

c’est toutes les deux silhouettes serrées contre le ciel, contre la rue, et revenant interminablement de nulle part (d’un lieu de sans le ciel) à la rue du ciel ; telles, elles sont serrées comme la rue et le ciel, passent et restent Cité des Fleurs ; elles deux sont émues interminablement de ne pas disparaître, noires et claires, elles d’elles ; sur elles beaucoup, beaucoup de vent ; elles je suis et je suis les mêmes silhouettes transparentes et elles d’elles, dans le temps ; et le temps est moi, le temps une silhouettée que le temps sa silhouette serre, dans leur robe, au vent d’un lieu sans le vent, moi toute seule, disent-elles.

(...)

la rue est encore à ces deux silhouettes des corps si bien, tranquillement couchés là, et légères images, qui ne se pèsent pas ; la rue ne se couche pas encore sous les corps, les silhouettes, les mêmes, qui ne pèsent toujours pas ; ils sont dans le regret de là, ils s’en vont là, à un profond paysage et léger paysage ils se confondent ; ils s’y mélangent et caressent et regrettent toujours, ne se déchirent, images invisibles aux invisibles sourires et mêmes pensées et, invisibles de dans le temps, visages dans leurs sommeils

 

Douceur, photographies de Jean-Luc Meyssonnier, Lanskine, 2013

nous chercherons là aveugles la chambre de Douceur,
à rêver dirait-on de nous mais ne sommes-nous images ?
telles les personnes de l’image sans s’en retourner ni s’en éloigner
marchent sur tout le monde moi !…

 

jusqu’au bruit de mots de la sonnette criant, du fond du jardin
dans le beau silence du bruit lointain aujourd’hui du portillon d’où j’entrerai,
et derrière toujours la maison je sorte de la maison
sans fin ni lointain, dise dans nos bruits des mots blancs de Douceur

 

pendant ces nuits qui je dors,
à la maison, Douceur est éparpillée mêmes nuits et Douceur des fleurs Douceur et fleurs
toutes rêvent, sur le dehors et dehors ne pèsent, veillent et ne s’éloignent

 

les arbres, ne voulez-vous pas des volutes de Douceur dite une des fleurs,
ou de ses gestes de pierre du ciel, frôler les pierres de ses regards,
les douces arrondies, le blanc, et les doux arrondis du ciel, les arbres ?

 

Extrait de Fée et le Froid, Lanskine, 2016

Fée est dans mon Froid,
aux jours passés d’hier on ne la retrouvera plus.

Cette autre robe que de la Fée, (je) la mets avec moi coucher sur moi, au Jour d’aujourd’hui et de son fantôme non sous le ciel, dans le vent qui dans notre soir s’efface seul, et eux déjà reviennent seuls le vent et le soir

 

Fée, tellement n’a pas froid, morte, qu’il n’y a plus le Froid
depuis qu’elle est et Fée et le Froid depuis que morte : Eux déjà

et tout ce qu’il y a et qu’il me reste, à moi, du Froid,
c’est le Froid, et toujours me manque le sommeil solitaire de Fée.
Ou si aisément je la porte, même toute la nuit à parcourir,
qu’au matin c’est le soir,

matin de Fée qui rejoindre au matin
soir de Fée qui ne quitter plus jamais le soir,
nuit de Fée et nuit et qui sont sans sommeil

Extrait de Oh douceur Oh, AMEditions, 2017)

l’oiseau de Vi, dans le Coquillage, plein Ciel :
Vi y aime dormir le ciel sans lointains, et loin
et robe et ce sommeil pour ses yeux Vi de nue
et si penché d’évanoui
je venais et tu dormais ?

si nue aussi d’aimer ne dormir de Vi la nuit Vi le jour et ciel : conque, y glisse par tous les plis en ce beau juillet s’y rejoint Vi

n’est-ce pas c’est assez loin ?
et que sentinelle de ciel à ciel :
à la rejoindre à l’aimer dormir
ou s’approcher c’est un sommeil,
nous n’aurons pas bougé

Pour Giselle, à demeure, 1982

Danse, danse, ah, comme Giselle n’a jamais connu les douceurs des ombres éblouies par toute la douceur de la journée et non plus par les infimes blessures des jours.
Faut-il aussi bien croire pouvoir
danser, danser toujours
mais il eût mieux valu que la mort eût dissipé l’ombre autour de moi
sans que jamais j’aie jamais cru
pouvoir danser.

 

Danse, danse toujours
c’était hier qu’il eût fallu ne pas danser
quand évanouies la mort et ton ombre étaient mélangées.

 

Ainsi, danse
dans les giclées du sang des vignes tourbillonnant et dans le vent.
Tourne, au soir, voici la mort, voici ce qui, voici, la mort, tourne encore
- et comment Giselle pourrait-elle mourir à ce soir ou l’autre soir puisque Loys serait-là,
son amant
après même la nuit,

 

qu’elle adore, après qu’elle a dansé, encore Giselle
revient seule
sur le chemin de sa maison
dans le calme de la nuit

neige, je vois, L’Harmattan, 2019

âmes, fumées, nuit,
involutées de nuit
éparpillées de jour,

auparavant du ciel.
Au retour, tout un, psalmodié,
pendant de premières qui les rêvent,
regard du regard, dans le palais de verre,
assise des assises, aux tables de verre.
Fors l’infini noir qui n’a pas d’infinis.
Par avant ne dormir ! tant la nuit
ange, pelotonnée, elle, dort,
la nuit, étale, des jours étales,
un jardin ;
l’auberge,
un jardin ;
et
l’auberge,
ou,
peinte,
d’image
à image
l’âme
qui est son corps.

 

Extrait de lieux et autres voix (inédit)

cet été dans autrefois. À
cette fête des moissons,
ces charrois,

tirés sur les chemins par les bœufs ces mêmes, mêmes,
deux grands bœufs blancs tachés de roux. Sur
le chemin du retour. À la nuit, aux chansons...,
j’étais là

j’y étais,
pour y trouver et les avoir rejoints
et les raccompagner !... les miens
qui je n’ai plus vus, jamais ni aujourd’hui
non seulement les miens mais les leurs.

Gents,
d’avant-hier-soir,
d’hier, de jadis,
des étés, l’été.

À la toute nuit nous voilà tous, enfin.
Tels qu’en procession descendus à la grange,
la première et dernière de toutes les granges d’alors et de là,
l’été.

La porte de grange de la grange est grand ouverte
nous sommes entrés... Au fond de la grange le mur n’était pas éventré comme aujourd’hui.
Il était tout de blanc voile, un blanc de ce blanc d’une dernière image d’un film de Yoshida
un blanc, ce blanc de là, blanc d’autrefois des plus lumineux et plus encore !,
jusqu’à ce que ce soit aujourd’hui
où tout
- et toutes et tous et moi -
tout disparut.


Bookmark and Share


Réagir | Commenter

spip 3 inside | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 Terre à ciel 2005-2013 | Textes & photos © Tous droits réservés