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Bernard Noël

vendredi 2 mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Bernard Noël, né en 1930 et mort en 2021 est un poète, écrivain et essayiste français.

Après avoir exercé divers petits métiers, Bernard Noël gagne sa vie comme rédacteur pour les encyclopédies Laffont-Bompiani. Son premier livre Extraits du corps paraît en 1958 aux éditions de Minuit. Il a joué un rôle important dans le monde de l’édition. Il a été directeur littéraire, puis il a pris la direction de la collection « Textes » de Flammarion. Bernard Noël a réalisé de nombreuses traductions (Lovecraft, Shakespeare, Powys, Pentadius). Il a a initié des séminaires de traduction collective, en collaboration avec Emmanuel Hocquard. Il a également dirigé plusieurs collections chez divers petits éditeurs.
Très marqué par la violence d’État, il ne parvient plus à écrire pendant neuf années. « La guerre d’Algérie y fut sans doute pour beaucoup avec la découverte d’une violence qui maltraitait toute ma langue par le mensonge, qui la dégradait par la torture – la torture qui fait parler... » (Entretien avec Jacques Ancet). En 1967, Noël renoue avec l’écriture en publiant La Face de silence.

De 1969 à 1971, il travaille à un Dictionnaire de la Commune qui paraît en 1971, pour le centenaire de l’insurrection. Devenu une référence, il sera plusieurs fois réédité.
En 1995, il est chargé de la célébration du centenaire de Paul Éluard. Il décide alors de faire un état des lieux de la poésie mondiale et il réunit les contributions d’une centaine de poètes français et étrangers dans le volume Qu’est-ce que la poésie ? (éd. Jean-Michel Place)

Photo : © Frédéric Stucin

 
Extrait de extraits du corps, 1958

Bonjour du sel
quand la mer se retire
pluie blanche
sur le cœur de l’été
œuf très lisse
au panier de l’amour

quelle ville coulée
entre nous sous l’écume
quelle litière d’algues
au fond de nos mémoires

 
Extraits de La face de Silence, 1967

La forme est en jachère
le cœur     simple tache d’absence
il pleut des mots dans le sablier du songe

quelqu’un voudrait savoir
mais sa peau l’a quitté

ailleurs
le pointillé des choses danse
au creux d’un étouffant silence

ailleurs

**

GRAND ARBRE BLANC
          A André Pieyre de Mandiargues

à l’Orient vieilli
la ruche est morte
le ciel n’est plus que cire sèche
sous la paille noircie
l’or s’est couvert de mousse
les dieux mourants
ont mangé leur regard
puis la clef
il a fait froid
il a fait froid
et sur le temps droit comme un i
un œil rond a gelé
grand arbre
nous n’avons plus de branches
ni de Levant ni de Couchant
le sommeil s’est tué à l’Ouest
avec l’idée de jour
grand arbre
nous voici verticaux sous l’étoile
et la beauté nous a blanchis
mais si creuse est la nuit
que l’on voudrait grandir
grandir
jusqu’à remplir ce regard sans paupière
grand arbre
l’espace est rond
et nous sommes
Nord-Sud
l’éventail replié des saisons
le cri sans bouche
la pile de vertèbres
grand arbre
le temps n’a plus de feuilles
la mort a mis un baiser blanc
sur chaque souvenir
mais notre chair
est aussi pierre qui pousse
et sève de la roue
grand arbre
l’ombre a séché au pied du sel
l’écorce n’a plus d’âge
et notre cœur est nu
grand arbre
l’œil est sur notre front
nous avons mangé la mousse
et jeté l’or
pourtant
le chant des signes
ranime au fond de l’air
d’atroces armes blanches
qui tue
qui parle
le sang
le sang n’est que sens de l’absence
et il fait froid
grand arbre
il fait froid
et c’est la vanité du vent
morte l’abeille
sa pensée nous fait ruche
les mots
les mots déjà
butinent dans la gorge
grand arbre
blanc debout
nos feuilles sont dedans
et la mort qui nous lèche
est seule bouche du savoir

 
Extrait de Le livre de Coline, 1973

ce que je dis
voudrait rendre présent
le reste

ce qui est là
et pas là
ce que tu et je savent
et ne savent pas

ce trou au milieu de l’œil

 
Extrait de concept de sensure (dans L’outrage aux mots, 1975)

La sensure est une notion élaborée par Bernard Noël dans son texte L’Outrage aux mots, écrit et publié en 1975. Ce mot-valise (sens + censure) désigne un langage vide de sens.
Bernard Noël conçoit cette notion de sensure à l’issue du procès qui lui est intenté en 1973 après la parution de son premier roman, Le Château de Cène. À « l’outrage aux mœurs » dont on l’accuse, il rétorque par « l’outrage aux mots » en dénonçant le détournement de la langue par un pouvoir qui n’est pas d’une moralité exemplaire. Ainsi, les gouvernements ont appelé « événements d’Algérie » ce qui était en réalité une guerre et les mots « pacification » et « maintien de l’ordre » ont servi à masquer les actes de torture et le racisme d’État. « Par l’abus de langage, le pouvoir bourgeois se fait passer pour ce qu’il n’est pas : un pouvoir non contraignant, un pouvoir “humain”, et son discours officiel, qui étalonne la valeur des mots, les vide en fait de sens – d’où une inflation verbale, qui ruine la communication à l’intérieur de la collectivité, et par-là même la censure. Peut-être, pour exprimer ce second effet, faudrait-il créer le mot SENSURE. » (L’Outrage aux mots). De même le mot populisme, auparavant positif, a reçu une nouvelle signification, péjorative.
Bernard Noël a fait lui-même évoluer ce concept de sensure, notamment en élargissant son champ vers ce qu’il a appelé la « castration mentale » (abrutissement des individus par la télévision qui encourage la surconsommation) puis la « captation mentale » (usage généralisé des smartphones et outils numériques). ( entretien avec Yves Jouan, revue « Apulée » numéro)

 
Extrait de regard en demeure, 1978-1982

      A Viera da Silva

« les états de l’air »

nous n’avons que la vue
les parois de vent
ce vide est le pays

ici la profondeur renverse
le regard sur soi
elle nous fait sauter dans nos yeux

toujours le va-et-vient
le vu et le non-vu
la greffe du pas-là
sur ce qui est là

tant de passages
en nous-mêmes s’ouvrant
en nous-même passant
et l’œil à travers
s’enroule au bâti d’air

chaque chose se tient dans ce qu’elle est
plus de centre
mais du central

tout le corps voit
et la feuille est derrière la vue
comme le dos derrière soi

un chemin d’air
semé de cailloux d’encre
et la porte dedans
la porte qui s’en va

[...]

 
Extrait de La moitié du geste, 1982

le regard accouche
de lui-même
il voit

à perte de vue
l’aile
et le présent qu’elle est

**

la voix bâtit de l’air
un tissu de coups d’aile
tissant les choses dites

la bouche a devant elle
un vide si profond
l’infini sur les lèvres

et je cherche l’inverse
peau et sang veine et glande
un contre-ciel de viande

le cerveau fait l’amour
à la réalité
cette viande est leur lit

mais la grandeur du monde
a créée notre tête
par désir d’un miroir

 
Extrait de La Chute des temps, 1983

[...]

l’image
      qu’est-ce que l’image
quand la vie
vient sur nous
et plus rien
que son pas
de passante
pressée
ce que je dis
est une larme
et la passante
ô blanchisseuse
travaille mes os
toi dis-je
mais qui es-tu
quand j’ai besoin
de toi
le souffle est plus
que le nom
il est sans visage
qui le reconnaît
l’un veut vivre
l’autre mourir
égal désir
tuer le temps
le sang du sens
même plaie les révèle
la langue lèche
puis recoud
chaque signe est
une cicatrice
fermée sur son dessous
mais qui
      ouvrant les lèvres
ne tâte sur leur bord
son propre contenu
et tant pis
      ainsi volent
les anges parce qu’ils
n’ont plus de peau
que nos paroles et le regard
pareillement se mêle
à l’autre regardé
où suis-je en toi
demandes-tu
et l’œil
recule
dans la tête
pour voir dedans
le voir se retirer
mais le regard
est l’eau
où le monde
se noie
et
nous
avons
soif
dans la lumière

 
Extrait de Sur un pli du temps, 1988

le rideau de larmes
la boîte d’air
qui est là
l’être a mangé
du vent
un peu de pluie
d’âme

 
Extrait de L’ombre du double, 1993

toi qui es dans mon tu
mon présent est une pierre

tu la jettes dans mes yeux
la page de verre monte

le visage éclate dedans
je tète le blanc
le linge du regard volé

le lit du temps coule
au milieu de la bouche

 
Extrait de Les yeux dans la couleur, 2004

certains bâtissent une respiration
ils savent que dedans et dehors
souffle le même espace
ils savent que les murs ne doivent
ni couper le souffle
ni boucher la vue

**

la vie ne suffit pas à nous rendre vivants
elle traverse chacun de nous avec indifférence
oiseau mortel en nous passant
afin de porter plus loin l’avenir
la conscience de ce passage nous fait vivant

ainsi mangeons-nous la trace de l’oiseau
pour devancer
la trace de l’adieu
toute forme veut rendre durable
ce peu d’air qui un instant
devient souffle derrière l’aile

 
Extrait de Qu’est-ce que la poésie, 2011

Cette question a toujours provoqué en moi une espèce de panique. Soudain, la pensée se débat au milieu d’un naufrage où tout sombre, les concepts aussi bien que les images, et aucun secours ne me vient du souvenir de mon propre travail, des nombreux livres publiés... Pourquoi ressentir une telle violence quand il s’agit simplement d’expliquer ce que le temps et la pratique doivent – ou bien devraient – m’avoir rendu familier ?
La première raison est sans doute qu’ainsi posée, la question me paraît exiger une réponse aussi définitive qu’absolue, alors qu’il m’est impossible de la formuler pour la raison que, en dépit du temps et de la pratique, la poésie n’a cessé d’être pour moi une activité irrégulière et incertaine.
La seconde raison, liée aux deux qualificatifs que je viens d’employer, est que le mot « poésie » me paraît désigner une sorte d’était gratifiant qui ne correspond pas du tout à mon expérience. Pour préciser, je dirai que s’il m’arrive d’écrire des poèmes, je n’écris pas de poésie. Quand l’écriture du poème est engagée, tout paraît s’orienter vers trajet satisfaisant, mais cette perception disparaît cède la place à sa contestation dès que la fin est atteinte.
Enfin, troisième raison, ce qui, pour moi, est mis en jeu sous le nom de « poésie » est un travail dont la trajectoire duquel se croisent une mise en condition de l’intimité au moyen de la concentration ; l’ouverture d’un espace échappant aux catégories du dehors et du dedans ; la provocation dans cet espace, d’un événement verbal qui qui fournira la matière du poème.
Ce que je viens d’écrire fait-il entendre clairement la nécessité pour qu’advienne le poème de mettre son corps en condition de le susciter et de le recevoir ? Tout le monde connaît le sens du mot « concentration », reste à ne pas le limiter à une opération intellectuelle afin de sentir ce qu’il implique surtout de recueillement physique par l’immobilité, le silence intérieur, la suspension de la pensée. L’état obtenu par cet effort va permettre que se prépare puis éclate un brusque appétit de langue appelant la précipitation verbale désirée.

 
Extrait de Le livre de l’oubli, 2012

parfois les mots sont un regard
ils sortent du noir
en cherchant des yeux
ils voudraient voir ce qu’ils disent
voir si la chose qu’ils ne sont pas
ressemble à l’oubli
qu’ils en sont
la langue alors va et vient
elle est comme un passeur d’autrefois
mais en sens inverse
elle ramène les ombres
qu’il avait mises sur l’autre rive
et l’ombre ramenée
fait pousser les lettres
et la vieille monnaie des morts
achète nos yeux

 
Extrait de Retours de langue, 2018 (avec Edith Azam)

laisse venir en toi le Tu
ouvre un peu la peau et les mots
il n’est pas de malheur qui tienne
si la main s’en va jusqu’au cœur
caresser le fil de la vie

quand un sourire vous fait face
le temps ne mage plus le dos
les yeux voient se lever de l’Autre
au revers de la solitude
l’avenir change de couleur

puis le jour monte dans les yeux
il faut en sentir tout l’espace
pour aérer le fond du corps
un peur d’aile pousse là-bas
qui met l’envol parmi les ombres

mais comment rapiécer le trou
que la tête a creusé dans l’âme
il faut méditer sur son bord
et trouver du sens dans le vide
car il sert la gravitation

que pourrait la pensée sans elle
sinon plonger dans l’illusion
mieux vaut la chose qui appelle
que le savoir déjà connu
le passé ne peut pas changer

 
Bibliographie non exhaustive

pour une bibliographie complète, on peut consulter le catalogue de La Bibliothèque Nationale

Poésie

  • Les yeux-chimères, Paris, Caractères, 1955
  • Extraits du corps, Paris, Minuit, 1958
  • La Peau et les Mots, Paris, Flammarion,1972
  • À vif enfin la nuit, Fontfroide-le-haut, Fata Morgana, 1968
  • Le livre de Coline, Fontfroide-le-haut, Fata Morgana, 1973
  • Lettre verticale, Fontfroide-le-haut, Fata Morgana, 1975
  • Bruits de langue, Couze, Moulin de Larroque, 1975
  • La Chute d’Icare, Fontfroide-le-haut, Fata Morgana, 1976
  • Le Bât de la bouche, éditions Atelier Clot, 1977
  • D’une main obscure, St-Clément-la-Rivière, Fata Morgana,1980
  • L’air est les yeux, Paris, éd. Unes, 1982
  • La Chute des Temps, Paris, Flammarion, 1983
  • Le livre de l’oubli, Marseille, André Dimanche, 1985
  • La rumeur de l’air : poèmes, Fontfroide-le-haut, Fata Morgana, 1986
  • Sur un pli du temps, Mont-de- Marsant, Les cahiers du Brisant, 1988
  • L’ombre du double : poèmes, Paris, POL, 1993
  • Le reste du Voyage, Paris, POL, 1997
  • La lumière du noir, Paris, Manière noire, 1998
  • Une fable du monde, Nice, L. Matarasso, 2001
  • Sonnets de la mort, Paris, Maeght, 2003
  • Les yeux dans la couleur, Paris, POL, 2004
  • Les mots recousus, Liancourt, B.Dumerchez, 2007
  • Retours de langue (avec Edith Azam), Céret, 2018

Les éditions P.O.L ont rassemblé bon nombre de ses écrits les plus représentatifs en quatre gros volumes : Les Plumes d’Éros, Œuvres I (textes érotiques), L’Outrage aux mots, Œuvres II (écrits politiques), La Place de l’autre, Œuvres III (essais sur l’écriture et la littérature) et La Comédie intime, Œuvres IV (monologues).

De nombreux livres avec des artistes, chez de nombreux éditeurs, reprennent des poèmes ou produisent des inédits accompagnés d’œuvres de nombreux artistes aux éditions entre autres : Aencrages, L’Amourier, Aréa, la Canopée, A travers, Café le Liminaire, Dumerchez, Editart-D. Blanco, L’entretoise, L’instant perpétuel, du Scorff, Unes, etc.

Essais, journaux

  • Treize cases du je, Paris, Flammarion, 1975
  • L’outrage aux mots, Paris, J-J. Pauvert, 1975
  • Le Sens, la sensure, Soignies, Belgique,Talus d’Approche, 1985
  • Portrait du monde, Paris, POL, 1988
  • La Reconstitution, Paris, POL, 1988
  • Onze romans d’œil, Paris, POL, 1988
  • Journal du regard, Paris, POL, 1988
  • Le Syndrome de Gramsci, Paris, 1994
  • Le Reste du voyage, Paris, POL, 1997
  • La castration mentale, 1997
  • La Langue d’Anna, Paris, POL,1998
  • La Maladie du sens, Paris, POL, 2001

Récompenses et distinctions

  • 1967 : Prix Antonin-Artaud pour La Face de silence
  • 1976 : Prix Guillaume-Apollinaire pour Treize cases du je
  • 1983 : Grand prix de poésie de la SGDL pour l’ensemble de son œuvre
  • 1988 : Prix France Culture pour Journal du regard
  • 1992 : Grand prix national de la poésie
  • 2010 : Prix Robert-Ganzo de poésie pour son œuvre et son livre Les Plumes d’Éros
  • 2011 : Prix international de poésie Gabriele D’Annunzio
  • 2016 : Grand prix de poésie de l’Académie française

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