Né à Spa (Belgique) en 1962, Karel Logist est poète, critique littéraire et animateur d’ateliers d’écriture poétique. De 1998 à 2011, il a animé la revue et les Éditions Le Fram. Il participe aujourd’hui aux revues Boustro et au Journal des poètes. Il est lauréat de prix littéraires en Belgique, en Suisse et en France. Ces dernières années, les Editions Le Castor Astral ont publié Tout emporter, une anthologie personnelle, et l’Arbre à paroles a réuni ses Mesures du possible. Entre ses recueils Le Séismographe (1988) et Tout est loin (2022), sont parus vingt livres de poèmes, en France comme en Belgique.Site : www.karellogist.com
Extrait de Tout est loin (Aux Editions L’Herbe qui tremble, 2022)Vivre seul, c’est veiller au moindre de ses gestes, par
peur des faux mouvements. C’est se parler à voix
haute, pas trop souvent, mais avec gentillesse. Parfois
aussi se taire pour ne pas se tarir. C’est mesurer d’une
caresse le calendrier de la poussière. C’est honorer
des rendez-vous avec un fantôme insomniaque.
Vivre seul, c’est chanter à tue-tête dans un pommeau
de douche, sans crainte de représailles. C’est garder
les mêmes pantoufles même si elles sont à bout de
souffle. C’est ne pas vider le lave-vaisselle tant qu’il
ne pipe mot. Vivre seul, c’est revoir trois fois le
même film, parce que Scarlett est belle. Vivre seul,
c’est vouloir, dans la danse des draps, me serrer dans
mes bras comme tu le faisais.
Vivre seul, c’est ne pas nommer la solitude.*
Dans un poème
tu as le droit
de danser nu entre les mots
de cornaquer à tue-tête
la musique des chaises
et de jongler
– forcément férocement –
avec des ballons à cognac
avant de rouler dans la paille
sous une table où ton lecteur
sensible, rare et bienveillant
cherchera un sens caché
au chant libre des trilles
plus animaux que pensés
battant contre ses tempes
quand tu seras loin ou mort.
Dans ton poème
tu as le droit
de porter un toast
à ta fuite.
Extrait de J’arme l’œil, Le Boustrographe, 2019On marche On vole parfois
des mots au paysage
On tournoie dans le vent
On prononce pierre et on la lance
On épelle fleur et on la cueille.
On murmure source pour boire.
On pense que c’est là la vraie vie.
dans laquelle tout se réinvente
Et peut-être n’est-ce même pas
une pensée solide
mais la voix énervée
d’un rêve qui revient.
Extrait de Mademoiselle Grand et Monsieur Belle, Maelström, Bookleg #74, 2011d’un chapeau de paille
Quand on demande à Monsieur Belle
comment et où il va,
invariablement
il répond
« vers l’été. »
Pour mieux appuyer ses dires,
il se coiffe d’un chapeau de paille.
Il y emprisonnera dès juillet le soleil,
(si l’occasion s’en présente,)
et, affirme-t-il haut et fort,
ne le libérera
qu’en échange d’une forte rançon.
Extrait de Un cœur lent, Tétras Lyre, collection Lyre sans borne, 2019invention de l’oubli
Les arbres boivent la lumière
et l’eau du fleuve leur reflet
Avril met les bouchées doubles
C’est un bon mois pour t’oublier
prendre une distance polie
et ne plus me parler de toiCe printemps invente une langue
que je peux comprendre Il s’agit
de mettre à mal ma nostalgie
Je vais lancer ton souvenir
contre le miroir de mes joursEt l’on verra bien qui se brise.
Extrait de Desperados : poèmes pour la peau, Editions L’arbre à Paroles, collection IF, 2013
Tu m’as envoyé ce sms : « tu me manques » / exactement à une heure trente quatre / En Allemagne du Sud où s’écoulent mes journées / entre l’attente et le passage du poème / je ne découvre ton mot / qu’à l’heure du déjeuner / Et que veux-tu que je réponde à cela ? / Là-bas / de l’autre côté de mon monde / tu dors avec un homme / peut-être enveloppé de ses bras / peut-être contre son dos tourné / un homme dont tu parles plutôt amoureusement / dont tu déplores juste le manque de tendresse / et que tu vas sous peu épouser / « Tu me manques » / onze lettres que tu as composées / dans quel but ? / un constat ? / un reproche ? / un regret ? / un appel ? / Qu’attends-tu que j’en fasse ? / Quel rôle me réserves-tu encore dans ce spectacle ? / dans ce jeu doux amer dont tu annonces / et dénonces les règles / au fur et à mesure que / mon – le mot amour ne me sert plus du tout – attachement / en voulant reculer progresse. / Je te retourne ton message / avec les mêmes mots / dans un autre désordre / Je ne l’efface pas. / Je ne t’efface pas. / Je ne m’efface pas.
Extrait de J’arrive à la mer, Editions de la Différence, Collection clepsydre, Paris, 2003Ils savent le jour Ils savent le chemin
Ils savent comment conduire une vie
Leurs chaussures sont d’usine
leurs aventures aussi
Ils avalent le brouillard du matin
Ils savent dans quel sens
ils savent de quel droit
Tout est clair et pour l’heure ils sourient
Ils ne reculent pas ils ne raccrochent pas
S’ils foncent à corps perdu, s’en donnent à cœur joie
c’est en plaçant leurs pas dans l’empreinte d’hier
Ils savent de mémoire
l’horaire des retours.
Extrait de Si tu me disais viens, éditions Ercée, 2007Elle lui parle dans son sommeil
pour lui dire qu’elle l’aime. Elle visite
ses songes pour voir si elle y est
s’ils y sont tous les deux
Elle ne dit pas les mots qu’il faut
Elle ne les aura jamais dits
Elle lui parle dans son sommeil
Faute d’aimer encore et d’être désirée
par l’homme de ses jours par l’homme de ses nuits
elle se met à parler à l’homme de ses rêves
Espère-t-elle ainsi éveiller en douceur
un homme pour ses insomnies ?
Extrait de Le séismographe, Éditions Les Eperonniers, 1988Je vous parle, dit-il
en connaissance de roses.
Fleurir est une chose
faner en est une autre .
Ce qui demande à l’homme
bien plus que du talent
ce n’est ni naître ou vivre
c’est cultiver la mort.
Elle ne sollicite
de faveur de personne
tous les sols se ressemblent
et n’engraissent que ruines.
Il caresse en parlant
sa barbe de vieillard
sûr qu’il est d’être enfin
passé maître dans l’art
de n’avoir pas vécu.
Textes inéditsQuand il est tard et que je crois
avoir bien joué ma journée
confortablement je m’assois
à la table de mes années
et j’en caresse les pourtours
Quand il est tard et que je broie
en apéritif de mes rêves
du bleu volé au quai des gares
je me dis que la vie est brève
et furtive comme un regard
pour ceux qui errent sans amour
Quand il est tard et que les voix
des filles de jade ou de joie
n’excitent plus ma solitude
je bois des instants qui préludent
au scénario le plus étroit
: je vais longtemps dormir sans toi
qui versais du vin à mes jours.*
Malgré les nevermore des lendemains de larmes
Malgré le goût amer des rencontres passées
Contre l’espoir déçu — ce chien mouillé qui jappe en
rongeant l’os vomi par un dernier échec —
Malgré la lassitude, exquise cavalière qui t’aura mis en
garde et parfois consolé
Au mépris de ces poings qui frappent dans le vide quand
la peau est à vif et que saignent les jours
Parce que tu préfères l’aventure au regret
sourd aux raisonnements comme aux lèvres amies
tu ne renonces pas à ton anthologie de brèves cicatrices
et tu te laisses porter par le hasard prolixe d’une vie
indulgente
pour ceux qui dansent seuls.*
Les poèmes que nous aimons
– impeccables et légers –
sont parfois difficiles à apprendre
par cœur.
Alors, nous en écrivons
par dépit
d’autres qui leur ressemblent
avec l’espoir fugace de retrouver
un peu
la mémoire d’une musique évanouie.
Nous cherchons
nous rêvons
des poèmes dont nous aimerions
l’ambiance blanche et bleue.
Ils meublent nos yeux, nos heures
et les chambres inouïes
de secrètes demeures
déménagées ailleurs
où plus personne ne vit
à l’ombre de la mort
quand gronde le soleil.*
Midi allonge les ombres
Les plages se succèdent
La tramontane agite
un paysage sobre
Des kilomètres de sable
interrogent le ciel
où flottent des nuages
lourds comme des haleines
Mes jambes ont découvert
un mouvement perpétuel
qui berce la durée
Au bout de lignes droites
dunes, parkings, voies rapides
poteaux et caténaires
l’horizon ralentit
Marseillan est en sang
au pied de ses collines
Au poste de secours
une sauveteuse qui scrolle
en ignorant la mer
me retourne mon sourire
Baignade surveillée*
Elle n’a plus ses parents et ne veut pas d’enfants. Elle vit en vase clos et veille tard la nuit, devant un écran plat et son bouquet de chaînes. Elle voit le samedi soir un fiancé fané qui l’invite à dormir mais ne l’effleure plus. Elle habite un quartier qu’on nomme la Couronne et dont toutes les rues portent des noms de fleurs. Mais derrière sa maison, il n’y a pas de jardin.

