Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Edith Masson

mercredi 25 mars 2020, par Cécile Guivarch

E.M., née en 1967 dans la vallée de la Meuse, s’est longtemps tue en écriture, malgré une vocation précoce. Elle vit aujourd’hui au bord de la Garonne, menant diverses activités en lien avec l’enseignement. Depuis deux ans elle participe à l’édition des cahiers d’artiste Voleur de Feu.
Son écriture se partage entre roman et poésie, les deux démarches s’imbriquant étroitement. Sa poésie construit poème à poème une forme d’autobiographie ; ses romans se fabriquent dans l’enchaînement des images et des sons, sans plan préalable, jusqu’à l’émergence d’une narration cohérente qui se donnerait à découvrir.

Extraits de Landschaft / Le décor, Editions des Vanneaux – juin 2016

la nuit serait tiède d’une tiédeur écœurante
poissée de veille et de lendemain
nous écarterions les draps de nos jambes
lourds de suées routinières

toute racine étranglée nous franchirions la porte
nos pas ne sonneraient pas dans la ville

la ville coite aux mille yeux insomniaques
muets aux balcons

nos pas

**

nos pas ne battraient le sol d’aucun rythme furieux
mais fileraient doux au souffle des bétons du bitume
chaud crevé par les érables
flairant la houle des terrains vagues et la terre

remuée des chantiers

**
nous tomberions sur l’un de ces
homes infinis rêves blancs de vierges placoplâtres
le nez collé aux vitres
étiquetées nous les briserions

les briserions

**
Sur le carrelage non posé les chromes
absents briques nues
nous écouterions l’insensée rêverie
des toits absolus
pierres étanches lames douces
les gaines dressées sont
des bras anciens d’autel
à la pelle nous ramasserions ces brisures
nous dormirions
la tempe contre le sol
nue et froide
y coucherions la nôtre
la dure l’implacable
rêverie l’éternelle
assoiffée
l’assècheuse de monde la sourde qui clouée

au bord attend

Extrait de des carpes et des muets, Editions du Sonneur – octobre 2016

Et ce matin de grande crue où, en ouvrant sa porte comme il aimait le faire aussitôt levé pour humer l’air, il avait trouvé la rivière immobile et froide à ses pieds, drap monté pendant la nuit, venu border les rues et les maisons. Saisie à l’aube d’un gel vif. Il avait longuement contemplé la vallée, lisse, grisâtre, mer figée, crevée de troncs étranglés, broussailles noires, poteaux électriques. Enfants et adultes patinaient en chaussures, poussant des cris d’excitation. Il s’était promené sur cette eau brusquement dilatée.
Il se souvenait du craquement délicieux des flaques d’eau sous la pression de son pied. Des bruits de brisure complexe qui dessinaient dans sa pensée les ramifications d’une destruction subtile, toute intérieure, belle, douce pour ainsi dire, et qui résonnait en lui. (On appuie, on pèse sur l’auréole moins trouble où la glace fragile se devine. Jusqu’au point de rupture, où elle crève. Une eau laide et sale émerge alors. Un mélange de boue, d’herbe molle. On regrette. On recommence plus loin.)

Extraits de Fatum, pré#carré – mars 2017

j’irai iphigénie à toi mon sort le cou tendu
ton goût de lame scintille dans ma bouche coupée
à tes pieds ce vieux vouloir c’est donné bras donnés donné
animal à terre c’est harde c’est à mains nues que j’en viens
à vous nécessités le corps souple et doux je donnerai oui
le cou
et vie coulée souple douce
blanche unique goutte aux stalactites
dans le secret d’eau noire terre d’alcôve
silence
je serai bien

**
ces eaux ces lacs à boire s’évaporent dès qu’on les touche
je suis ce feu
tantale ce feu
lécheur de cendre et ma lèvre sèche supplie
cet oiseau d’eau qui tourne sans repos
jamais à moi son ventre doux qui fuit et crie
jamais le dos de poisson rond venu frôler son drap
c’est terre
noire bois brûlé
au front du ciel
nu pas la main d’une feuille fraîche

**
vois là je suis arbre à ce jour pieds cloués
daphné double à la rive basculant de chair à reflet sans autre et sans
toi ma coupe longtemps repoussée
aux lèvres je la veux et que dise
transie de regret
mon haleine d’oiseaux
ce qui sève à l’écorce aujourd’hui

**
bras absents et le pied je suis
bouche crue l’incomplet l’idolâtre la très
rampante glaise palpée face molle et le ventre sans
orifice ta main prométhée
distrait pensif à la carrière rêvant à quoi
je la veux

**
ne romps pas longue alanguie sous le coup mais
plie jonc d’acier
vénus au feu soufflé des forges tes bras c’est
tombé c’est
rouges coulées au long de
la plaine c’est
vulcain répandu

Ce que disent les pies , Cahiers d’artistes Voleur de Feu – mars 2017

ce nom qui claque au vent tu m’appelles

février nous longions ces fruitiers suppliants vides aux
petites pommes noires fripées
çà et là
têtes réduites automnes agrippés
nous flairions dans l’attendrissement d’un rameau
la pulsion d’un bourgeon sur la joue
un rayon dans la raie droite d’un pré
la bête qui détale nous soulevions
un faisan rouge plein d’effroi

il s’envole

**
de toi aujourd’hui
tout pèle en ces murs dépouillés les portes
du grand buffet n’enferment plus
les choses disparues
nous les pleurons noé mais aussi
nous rions nous détournons les yeux
ivre
de ton agonie tu n’entends passerelle

seul entend notre dieu de remords

**
nous ne scruterons plus
ensemble la mésange et sa queue renversée tandis
qu’elle mange
nous ne rirons plus des roitelets qui s’ébrouent
dans la poussière il n’y aura
plus enfin que plumes et pattes oiseaux insensés rendus lâchés

dans le ciel
pur enfin ils seront ouverts
les barreaux de tes cils

**
on dit tu pars mais non
c’est rester que tu fais
ne plus partir c’est chose
que tu deviens c’est chose
que je tiendrai ta main dans la mienne quand tu

alors que je peinais alors que
je peine à te suivre seule à vives jambes le long enchevêtré des rivières
chair molle des champs retournés coupant des chaumes
bois troués d’obus et là encore
là encore
je suis ta nuque rousse et tes bras qui ballent
au rythme de ton pas
souple tu es l’animal d’ici

toujours je m’en étire toujours j’y reviens
toujours je picore
ton mystère je suis

l’oiseau que tu nourris

Inédits

Retour d’Ani

éradication des ponts ville tranchée la stupeur d’un ravin
autrefois y passaient les denrées féroce excroissance des mulets

d’un secret pays monte un bruit quel enfant l’égosille
l’oeil doré
à l’ombre d’église où les mères infusent

sous le pied roulent des formes épuisées
nous cherchons le travail ici d’un pas là d’une main
l’appui d’un mur

**
plongeant d’une épaule inclinée à l’œil dilaté du Bosphore
la tête cognant d’une pulsation d’artère
devant nous la plaine sans fin du franchissement
nous en voulions les murs à larges fenêtres
à bords francs qu’on agrippe
le parfum de rivières qu’on détourne d’arbre qu’on plie
de terre à mouiller au bol quotidien
nous y collions ces lèvres à mille ans effilées de mots vieux
de long temps aiguisées nous versions
nos âmes liquides par les hublots

**
aller son pas de caravane pieds nus au tapis de selle
l’âne ploie on chanterait un repos
l’ombre d’un gîte l’herbe à brouter
première fraîcheur au soir
bruit d’eau par dessous le pont qui craque
un soleil desserre les dents et la soie
soupire dans le cuir des sacs
ici s’écoule un temps dont tous fruits dévorés
une main jette les noyaux
nos yeux les palpent comme des runes

**
nous marchions amphibiens
le fleuve d’un émoi de vapeur enserrait la ville comme un poulpe
écartant les cheveux de l’air qui coulaient de nos fronts
le souffle court nous cherchions les hauteurs
splendides où niche un vertige
siècle tenu à l’épingle des mosquées

**
printemps pas d’arbre ni d’oiseau
trop de ciel au cheval qui tournoie
corde au cou et l’oie qui s’ébat

là-bas sèche et noire
l’aisselle d’un village fume

ivre tapage à bord de ravin


Elle a publié en poésie :

  • Landschaft/Le décor (Editions des Vanneaux 2016),
  • Fatum (pré#carré 2017),
  • Ce que disent les pies (Cahiers d’artiste Voleur de Feu 2017).

En roman :

  • Des carpes et des muets (Editions du Sonneur 2016 - prix Erckmann-Chatrian),
  • La confrérie des crédules (à paraître).

Page établie avec la complicité d’Isabelle Lévesque


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2 Messages

  • Edith Masson Le 8 avril à 08:32, par Dominique Boudou

    J’aime sans réserve la poésie d’Édith Masson. Sa façon, dans la saisie des paysages notamment, me fait parfois penser à James Sacré, et ce n’est pas rien.

    Répondre à ce message

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