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Michel Diaz par lui-même (et avec F. Saint-Roch)

lundi 5 mai 2025, par Florence Saint Roch

 

 

 

Michel DIAZ, né de l’autre côté de la Méditerranée, vit à Tours où il a enseigné la littérature et l’art dramatique. Spécialiste de l’œuvre du dramaturge Arthur Adamov, il lui a consacré une thèse de doctorat et une vaste biobibliographie. Attiré très tôt par la poésie, il a surtout d’abord écrit surtout pour le théâtre, une douzaine de pièces dont quelques-unes ont représentées ou diffusées à la radio (France-Culture, la R.T.B.F.), mais il est aussi l’auteur, chez différents éditeurs, de plusieurs recueils de nouvelles, d’une dizaine d’ouvrages de poésie et d’une douzaine de livres d’art (poèmes et proses poétiques) en collaboration avec des artistes, peintres ou photographes, et travaillé à de nombreux livres d’artistes.
Il est également chroniqueur dans plusieurs revues littéraires (Les Cahiers de la rue Ventura, Diérèse, Terres de femmes, Chemins de traverse.)

Théâtre

  • Le Verbe et l’hameçon, éd. Pierre-Jean Oswald, Paris, 1977
  • L’Insurrection, Cahiers de Radio-France, Paris, 1986
  • Le Dépôt des locomotives, préface de Georges Vitaly, éd. Jean-Michel Place, Paris, 1989
  • La Dame blanche, 2000, Jour de colère, 2002 (monologues, publiés sous forme de nouvelles in A deux doigts du paradis, éd. L’Amourier, 2012)
  • La Nuit de la Toussaint, éd. Christian Pirot, Joué-les-Tours, 2016
    * * *

Poésie et quelques livres d’art

  • Mise en demeure, éd. Pierre-Jean Oswald, Paris, 1975
  • Cristaux de nuit, éd. de L’Ours blanc, Paris, 2013
  • Dans l’inexplicable présence, en collaboration avec Yves Ughes, dessins de Martin Miguel, éd. Les Cahiers du Museur, collection « A côté », Nice, 2014
  • Owakudani, terre de soufre, photos de Pierre Fuentes, L’Atelier du livre, Paris, 2016
  • Le Cœur endurant, éd. de L’Ours blanc, Paris, 2016
  • Fêlure, éd. Musimot, Cussac-sur-Loire, 2016
  • Bassin-versant, préface de Jean-Marie Alfroy, éd. Musimot, Cussac-sur-Loire, 2018
  • Comme un chemin qui s’ouvre, éd. L’Amourier, Coaraze, 2019
  • Ardeur, dessins de Geneviève Besse, éd. Les Cahiers du Museur, collection « A côté », Nice, 2019
  • Le Verger abandonné, éd. Musimot, Le Mayet d’Ecole, 2020
  • Offrandes, peintures d’Olivia Rolde, éd. Thi lùu, Saint-Cyr-sur-Loire, 2020
  • La source, le poème, gravures sur bois de Lionel Balard, éd. Les Cahiers des passerelles, Aubière, juin 2021
  • Vers l’étoile du soir, peintures de Jean-Michel Marchetti, éd. Les Cahiers du Museur, collection « Connivences », Nice, 2021
  • Quelque part la lumière pleut, avec un frontispice de Silvaine Arabo, éd. Alcyone, Saintes, 2022
  • Sous l’étoile du jour, éd. Rosa canina, Lodève , 2023
  • Au risque de la lumière, en collaboration avec Léon Bralda, frontispice de Silvaine Arabo, éd. Alcyone, 2023
  • Eloge des eaux murmurantes, xylogravures de Lionel Balard, éd. La Simarre, Jouè-les-Tours, 2024
  • Traverser l’obscur, éd. Musimot ; Le Mayet d’Ecole, 2024

Nouvelles

  • Séparations, éd. L’Harmattan, Paris, 2009
  • A deux doigts du paradis, éd. L’Amourier, Coaraze, 2012
  • Le Gardien du silence, éd. L’Amourier, Coaraze, 2014

Récompenses

  • Prix Amélie Murat de la poésie francophone pour Bassin versant, 2019
  • Prix Aliénor pour Le Verger abandonné, 2021

 
Extrait de Lignes de crête, éd. Alcyone, 2019

comme on ouvre un chemin

Il va, marchant, courant parfois, s’arrêtant peu, fuyant toujours quelque chose qu’il ne sait pas mais dont il se doute pourtant, allant vers quelque chose qu’il ignore, mais qu’il devine aussi.
Il va, en serrant dans sa main une carte inutile, raturée par le temps, délavée par les pluies, et contre sa poitrine ses « pour » sans espérance et ses sombres « pourquoi ».

Mais il va, loin de tout, courant parfois, s’arrêtant peu, errant sur un chemin qu’il s’invente à mesure entre deux protestations indolores et deux soupirs qui le déchirent, fuit en montant et fuit en descendant, portant son cœur à bout de bras, fuyant droit devant lui pour se cacher derrière un petit pan de mur, dans le creux d’un fossé, dans les replis d’une ombre provisoire, et sangloter tout seul.

Où qu’il aille, loin de ses semelles fidèles et de ses talons ironiques, loin de l’air qu’il respire, qu’il avale parfois de travers, loin de sa course, il va toujours pour fuir, et fuir, et fuir ses propres pieds, si bien qu’à force de tant fuir il aura soif de tant courir,
soif de ces mots qu’on pose comme un seau, plein d’une eau simple et pure, sur la pierre d’un puits,
soif pour ses pieds, ses yeux et sa poitrine, soif pour ses mains, son front et ses cheveux, pour que cela ne serre plus la gorge, étrangle l’œil et les poumons,
soif de cette lueur qui va sur les chemins que l’on croit les plus désolés, une lumière pacifiée, d’après les sueurs de l’orage, une lampe douce allumée sur les eaux de partage du jour, une voix confidente ramenée du fond du silence par un vent tisonnier,
qui écoute les pierres et défroisse les herbes, libère l’homme de son ombre et file vers un horizon amoureux des matins,

déjà loin vers demain, offert aux pas de qui s’y risque.

 
Extraits de Comme un chemin qui s’ouvre, éd. L’Amourier, 2019

Marcher, au bord de la falaise, entre bruyères et ajoncs. Vagues et vents ont décapé la roche, affouillé jusqu’au sang la pierre et mis à nu ses os. La pauvreté du lieu en fait un paysage de désolation, une lande hantée de fantômes.
N’était la mer en sa présence...
Alors que tout renvoie, ici, à l’incertitude d’être homme.

Je marche au bord de la falaise, et suis en vie puisque je marche, et m’étonne de cette vie qui marche vers sa mort.
Ne suffit-il pas cependant de marcher dans la simple lumière du jour, dans ce délaissement de soi que permet la coïncidence de l’âme et du corps, pour être intimement persuadé, autant que des gifles du vent, de la certitude éprouvante du monde ?

[...]

Marcher, te disais-tu, non pour passer, sur l’arche des pensées, ce pont tendu, vers l’autre rive de soi-même.
Mais juste pour laisser, derrière soi, les ruines de la nuit et ses monceaux d’opaque confondus dans le sel des décombres.
Juste pour le soleil, l’herbe, l’eau, la bave bleue du ciel au crépuscule, et les orages amoureux de la cime des arbres, la foudre du baiser qui féconde la pierre. Et pour ce peu de choses que l’on voit du monde, mais étendu à plat, là, devant soi, accessible partout à nos mains. Tous objets suscités par la grâce de la lumière.

De celle qui, pareille à une trêve accordée chaque jour à la succession de nos nuits, est inespérée survie quotidienne. De celle dont nous priveront nos yeux sous la terre froide des morts, introuvable lumière au fond de leur asile, comme un trou béant de mémoire, cette lumière qui nous est ici, à nous qui sommes les vivants, le seul sentier à suivre qui mérite notre confiance en son unique vérité.
Celle d’appartenir à tout, comme un maillon, même fourbu de rouille, appartient à la chaîne de l’ancre.

 
Extraits de Quelque part la lumière pleut, éd. Alcyone, 2022

tu reviens, chaque jour, appelé à la même besogne, comme au seuil d’un souffle éphémère, cœur vacillant au bord de sa fissure, entre le jour et son envers, laissant l’ombre s’en détisser

tu te tiens là, indéfini, au bord de ton regard, ni objet ni sujet, sur la scène indolore d’une conscience éparse, debout dans l’immobilité des choses, les écoutant glisser lentement dans les formes de leur présence, hésitant à les retrouver

le geste pris encore dans le froid de l’aube, tu allumes un feu de paille neuve, y jettes quelques rêves de la nuit, y réchauffes des mains que tu n’avais pas reconnues, y sèches ton visage qu’empesait un silence d’étoffe humide le matin fait un bruit de mer dans les feuilles, un crissement de sable ou un bruissement d’eau

ton corps est là, quelque chose encore sans nom, qui va entrer dans la tiédeur de ce qui cherche à exister, de peu de sens, mais qui insiste, ne rend pas les armes, ce murmure du sang qui roule dans tes tempes

autour de toi se lèvent des rumeurs, un désordre équivoque de tourterelles, les premiers mots du jour, qui hachurent l’air nu, par-delà la fenêtre, pensée timide comme un doigt levé quémande la parole, et tout de ce qui pourrait advenir semble tenir à la lèvre qui tremble

quelquefois pourtant te frappe, en plein front, l’éblouissement minuscule de l’indescriptible réel, instant multiple qui échappe au vertige fuyant des apparences, un accord foudroyant, sans accroc, de ta dérisoire durée humaine et de l’instant du monde dans son immanence absolue

et tu demeures là, en équilibre, dans la lumière traversée de figures fuyantes, inscrites dans le pur suspens de leur évanescence pour cette chaleur sur tes mains, pour quelques visages limpides dont la clarté cherche à durer, pour ce fragile instant d’un adieu prolongé à la beauté des choses, dérobé à la branche d’un jour dont la nature n’est que de se défaire, et de n’être au présent que son propre passé

tu restes là, pour ce qui n’est déjà plus là, ce qui ne revient pas, mais restes aussi pour ce qui vient, le chant d’un merle dans un arbre du jardin, la fuite des nuages, le bleu de l’impossible

 
Extraits de Sous l’étoile du jour, éd. Rosa canina, 2023

VI. le glas des égarés

le voici qui s’en vient et passe, ses paroles tournées vers l’errance, ses yeux vers l’innombrable des visages et le miroir des autres yeux
et il va, sur ses terres d’incertitude, son unique patrie, celle qu’il réanime à chacun de ses pas, n’ayant d’autres racines que celles qu’a brûlées de gel, jadis, le soleil d’une éclipse, et pas d’autre clocher que celui qui sonne parfois le glas des égarés

il n’a d’autre désir que celui des errants, entre appel et écho, celui des festins d’amitié et des noces du pain et de l’eau, d’autre lanterne sous le ciel que la nuit qui s’incline et le jour qui s’approche, et quand le matin lui ferme ses portes, que le chemin, contre sa voix, dresse ses barrières de ronces et le ciel, sur sa tête, sa toiture de pluie, il se couche, la nuque offerte à une pierre, à même la peau de la terre, les bras croisés sur sa poitrine, les mains serrées sur son sommeil

au milieu de son front, dans son trou d’éclair pâle, s’est posée la lueur d’une étoile lointaine qui mêle sa lumière aux crimes qu’elle éclaire, lui traverse le crâne comme un chant têtu d’espérance où se lisent, au revers de ses mots, toute la défaite du monde et toute la douleur des chagrins à venir

VII. poussière du poème

il vient et passe, la langue lourde des gémissements de la terre et des pierres sous les paupières, le visage habillé du visage de l’homme, enduit d’espérance et de mort, traînant derrière lui le chariot des refus et de la joie souffrante dans les choses
et il parle pour ceux que conduit la folie d’étreindre plus passionnément les mirages de l’illusoire, pour ceux qui vivent sous la cendre et ne voient pas le jour, ceux qui meurent sous le silence et ont navigué avec les ténèbres, ignorant leur chute sans fond, sans qu’aucun vent jamais se lève dans leur nuit

il va, et sait qu’il est des pluies terribles, des tempêtes de foudre et d’éclairs, des jours transis de peur entre déluge et feu, comme des mots qui savent rendre grâce au vol d’un oiseau dans le ciel et au miracle inachevé du monde

ceux-là sont ceux que l’on écrit, sans savoir s’ils pourront percer la muraille des soumissions, sur les soirs rutilants de l’automne, l’étoffe des premières neiges et la poussière vierge du poème
butant souvent sur eux, doutant de leurs orages, comme doute un nuage de grêle crevant sur le désert

 
Extrait de Eloge des eaux murmurantes, éd. La Simarre, 2024

s’épanchant à travers la blessure première, la dernière innocence, et lavée du vieux sang dont pourrissent les larmes

on la croirait perdue dans le cri du dernier oiseau de la nuit, ou égarée derrière la dernière clarté du soir

source, croit-on, qui fouille son chemin de sables et de pierres, mais ne dirait-on pas qu’elle ne se cache sous l’arche du feuillage que pour être cherchée ?

qu’elle ne s’écartèle de fragiles lueurs que pour le passant qui guide ses pas vers ce long râle du désir d’être enfin délivré ?

c’est à cela que l’on comprend que la parole atteint parfois la bouche et le rythme du cœur, et qu’il n’est de poème qui ne doive ignorer les saisons de ses doutes et affronter, de mot en mot, comme on passe le gué, son chemin de pénombre

 
Extraits de Traverser l’obscur, éd. Musimot, 2024

il n’y a en fait d’aventure
que celle de rester vivant
au plus profond
et au plus vrai de son désir
au plus proche de ses racines
au plus près du cœur de la pierre
au plus intime du silence où
prend source l’âme du feu

germe où perle sa vie
comme souffle d’un monde
en état de perpétuelle naissance

dans le jardin secret
où Perséphone de son souffle
déjà fruit aux lèvres alimente
les cycles du temps

où l’on sait
qu’il advient quelquefois
qu’un matin d’eau pure naisse
des sueurs de la nuit

 
Pour prolonger cette page dédiée à Michel Diaz, un entretien dans la rubrique « A l’écoute », avec avec Florence Saint-Roch


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