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Jacques Josse

samedi 28 mars 2020, par Cécile Guivarch

Jacques Josse est né en 1953 à Lanvollon, en Bretagne, région où il vit, écrit, édite. Après avoir animé la revue Foldaan (1980-1987), il a créé en 1991 les éditions Wigwam. Il a également dirigé la collection « Piqué d’étoiles » aux éditions Apogée et a présidé de 2008 à 2012 la Maison de la Poésie de Rennes de 2008 à 2012.
Prix Loin du marketing en 2014 pour l’ensemble de son œuvre.

Photo : © Gérard Pernon (Ouest-France)

Extraits de Talc couleur océan, La Table Rase / Les écrits des forges, 1983 (épuisé)
Publie.net, 2010

derrière le fil à linge
une lampe légère alimente
la marelle des chats de la zone
& le mercurochrome couvre
colore les rotules de la mort
sous les roues d’une carcasse
de 4 L où l’on peut déjà capter
- dans le listing des dérives
en fond de ville -
dix lignes de hasard
pour le journal
du lendemain
des autres.

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ici
comme
ailleurs
on regarde
le grésil tomber
sous les néons du bord de mer
avec au loin des volets fermés
qui filtrent le bonheur
(intérieur) douillet
sous l’œil d’une caméra
Tristan tire son ciré jaune
& suit le cap des filatures,
en vitrine il se mord la langue
ou discute avec ses biographes
en détectant les bons
millésimes pour
cuver sa détresse
en silence.
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même la mer d’Iroise,
au milieu des autres
soli salins bercés
par le kraft des baisers,
plus tard se met à lécher
la voie express & des feux
de barques en loques derrière
la grange un homme se frotte
à des sacs de toile,
il reprise le varech
ou sa douleur au verso des pages
il oublie tout de l’odeur
des belles digitales
en déshabillés roses
& du bruit d’une voiture
qui meurt au ralenti
dans les ajoncs

Extraits de Hameau mort, éditions Jacques Brémond, 2014

   L’envie d’aller servir un cognac à ses morts et de filer au cimetière en creusant l’obscurité à l’aide d’une lampe lui a traversé le crâne en une seconde.
   Autour de lui, le bois craquait, la nuit était froide, la solitude battait des ailes. Seule une ombre froissée sous terre semblait en mesure de retaper le regard de cet homme qui, boitant, descendait, fiole en poche, la route du bourg.
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   Désemparé, évitant les flaques et jetant une frêle lumière en avant, il se déplace, se déhanche, titube dans nos mémoires.
   Il arpente le hameau. Son talon cogne le sol. Il tire sur son ombre. Passe entre deux rangées d’arbres. Suit un long couloir sous la lune.
   « Je vais, dit-il, porter d’interminables requiem à ceux qui dorment sous le marbre ».
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   Allongé, tout en os, (veste noire, chemise blanche) Titus, l’ex-barman, est visité à l’heure où le dernier café de la falaise éteint ses feux.
   Il le revoit. Le recale dans ses œuvres. S’assoit sur la pierre. Ferme les yeux. Boit une goulée à sa santé.
   « Ce soir-là, les gyrophares bleutés d’une ambulance clignotaient sans relâche dans l’eau du port où l’on venait de repêcher ton corps. »

Extraits de Comptoir des ombres, Les Hauts-fonds, 2017

La mer n’est jamais loin. Novembre non plus. Qui pèse dans la mémoire. Honore des os et des planches. S’en prend à la lumière. Porte les séquelles d’un ciel sale qui vire au-dessus du cimetière en frôlant les feuilles de marbre où des restes de fleurs rouges saignent et maculent les noms dorés des morts de l’année.
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Dans l’enclos, un homme (que d’autres regardent derrière les vitres d’un bar) foule les graviers, s’arrête, dépose un pot de chrysanthèmes sur une tombe et repart. Il passe le portail rouillé puis se fige au bord du lavoir. Il sait que s’il scrute l’eau, il y verra le visage de son frère. C’est pourquoi il s’abstient.
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Plus tard le même se met à étreindre le tronc d’un peuplier. Au bar, les autres hochent la tête. Tous ici savent que le vent se repose souvent à l’intérieur des arbres les plus frêles. On le voit qui écoute. Il doit déceler sous l’écorce des murmures de pluie et des tempêtes à venir. Penser à des bateaux qui bientôt vont craquer, se retourner en travers du rail, cales éventrées, hommes et rats jetés à l’eau, devant des centaines de mouettes qui assisteront au spectacle en espérant que les corps esquintés remontent en surface.

Extraits de Vision claire d’un semblant d’absence au monde, Apogée, 2003 (épuisé) - Le Réalgar, 2020.

Pose un manteau d’écume sur l’échine de la rade.
Suit la femme aux cheveux rouges.
Hume le parfum du soir.
Joue au chien qui bave
avant de se réfugier derrière un lampadaire,
seul, sans l’ombre d’une ombre
à qui donner ses mains.
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Il tremble,
reporte sa visite,
touche d’abord sa mémoire,
sur un lit d’aiguilles de pin pourries,
où, ivre, à la merci d’un vin de seigle,
il s’évite des gerçures aux lèvres
en s’allongeant face contre terre.
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   Le talus dort.
   Le cheval trépigne.
   La digitale offre sa vulve au frelon.
   La vierge noire – robe machin, paillettes de cendre – apparaît derrière les ronces. On repère un maquillage rupestre : gelée de mûres, framboises exquises, plumes de bouvreuils.
Plus tard : l’épouvantail se signe, les corbeaux prennent peur, le lierre enregistre la plainte du chêne.
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Au café.
   Pénombre et pâle odeur du muguet.
   La serveuse a deux obus dans le corsage. Elle aligne les verres. Du blanc sec pour tous.
   C’est elle qui filtre nos prières, nos pleurs.
   Tout à l’heure elle nous guidera au creux des digitales, entre l’absence et la mélancolie,
   mais pour l’instant les mots rebondissent mollement sur le zinc,
   où la météo côtoie le fait divers.

Inédits

Sur la photo, leurs coudes se touchent. Elle a douze ans. Timide, elle pose, comme lui, en aube blanche devant le mur du cimetière. Dans sept ans, elle ira en prison. Pour avoir tué et enterré l’enfant qu’elle venait de mettre au monde. N’en sortira qu’après avoir déclaré que c’était à cause du père. Qui entrait dans son lit et en elle, la forçant toutes les nuits. Sans cela, il n’y aurait jamais eu d’enfant mort.
__

Il le caresse. Semble lui vouloir du bien. Lui parle, le sort du clapier et le soulève en le tenant par les pattes arrières avant de l’assommer du plat de la main.
Le soir, il dit que le lapin – qui sera servi demain en gibelotte – n’est pas tout à fait mort. Son âme reste dans la main qui lui a brisé les cervicales. Il le prouve en le faisant revivre – on voit son corps, ses oreilles qui bougent – en ombre chinoise sur le mur.
__

Les parents sont partis. C’est ce que dit le registre d’état civil. Cela ne les empêche pas d’être présents. Hier, il les a vus en haut du champ. Ils longeaient la clôture. Les vaches broutaient comme si de rien n’était. À un moment donné, la silhouette du père a traversé le corps d’une génisse sans que celle-ci ne s’en rende compte. La mère a fait de même avec un petit pommier. Ils semblaient s’amuser. Il les a salués de loin mais ils ont poursuivi leur route sans le voir.

BIBLIOGRAPHIE

Poésie

  • Tachée de rue la blessure, Le Castor Astral, 1979
  • Deuxième tableau (peintures de Marc Giai-Miniet), Le Castor Astral et L’Atelier de l’agneau, 1983
  • Talc couleur océan, La Table rase et Les Écrits des forges, 1987, Publie.net, 2010
  • Vision claire d’un semblant d’absence au monde, Apogée, 2003 (épuisé), Le Réalgar, 2020
  • Sur les quais, TraumFabrik, 2007, Publie.net, 2009
  • Journal d’absence (encres de Georges Le Bayon), Apogée, 2010
  • Hameau mort (dessins de Tanguy Dohollau), Jacques Brémond, 2014, prix Louis Guillaume, 2015
  • Au célibataire, retour des champs, Le Phare du Cousseix, 2015
  • Comptoir des ombres (photographies de Michel Thamin), Les Hauts-Fonds, 2017

Romans, récits, proses brèves

  • Carnets de brume, (Linogravure de Lutz Sthel, images de Phan Kim Dien), Travers n° 45, 1992
  • Le Veilleur de brumes, (photographies de Anne Baume et de Nathalie Brillant), Le Castor Astral & La Rivière échappée, 1995
  • Un Habitué des courants d’air, (encres de Georges Le Bayon), Cadex, 1999
  • Café Rousseau, La Digitale, 2000
  • Ombres classées sans suite, (encres de Georges Le Bayon), Cadex, 2001
  • La Mort de Gregory Corso, La Digitale, 2001
  • Lettre à Hrabal, Jacques Brémond, 2002
  • Bavard au cheval mort et compagnie, (encres de Georges Le Bayon), Cadex, 2004
  • De passage à Brest, La Digitale, 2004
  • Les Buveurs de bière, La Digitale, 2005
  • Les Lisières, Apogée, 2008
  • Près du pilier, La Digitale, 2008
  • Almaty, vol retour, La Digitale, 2010
  • Cloués au port, Quidam éditeur, 2011
  • Terminus Rennes, Apogée, 2012
  • Retour à Nantes, Maison de la poésie de Nantes (collection Chantiers navals), 2012
  • Liscorno, Apogée, 2014
  • Au bout de la route, (gravures de Scanreigh), Le Réalgar, 2015
  • Marco Pantani a débranché la prise, La Contre-Allée, 2015
  • L’Ultime parade de Bohumil Hrabal, La Contre-Allée, 2016
  • Chapelle ardente, Le Réalgar, 2017
  • Débarqué, La Contre-Allée, 2018
  • Lettre ouverte au grand-père capitaine, Le Réalgar, 2018

Traduction

  • Lauter liebe leute, choix de poèmes traduits en allemand par Fritz Werf, Verlag Ralf Liebe, 2011

Publications en revue : A l’index, Après la plage, Aube Magazine, Bacchanales, Cahiers de l’archipel, Comme ça et autrement, Comme en poésie Contre-Allées, Dans la lune, Décharge, Delta station blanche de la nuit, Electre, Estuaires, Europe, Foldaan, Friches, Gare maritime, Gros textes, Interventions à haute voix, Jungle, L’Igloo dans la dune, L’Intranquille, La dérobée, La foire à bras, La Passe, La Rivière échappée, Le dépli amoureux, Le Guépard, Le Guide céleste, Le Nouvel Ecriterres, Le Pilon, N 4728, Noniouze, M 25, Place de La Sorbonne, Poésie 1/Vagabondages, Rectangle, Rehauts, RegArt, Sarrazine, Si brève l’ivre, Simulacres, Soleil des loups, Souffles, Spered Gouez, Tiens, Totem éléphant, Traces, Travers, Verso, Zédebis

LIENS :

Page préparée avec la complicité d’Isabelle Lévesque.


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