Terre à ciel
Poésie d’aujourd’hui

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Roland Reutenauer

samedi 19 octobre 2019, par Cécile Guivarch

Né en 1943, à Wingen-sur-Moder (Alsace) où il passa son enfance.
Etudes secondaires et universitaires à Strasbourg.
Enseignant à Wimmenau, puis à Westhoffen dans le vignoble alsacien, jusqu’en 1999.
Depuis 1999, vit dans son village natal.

Extraits de La Rivière le chêne – éd. Rougerie, 2004

          Le retour

Echappés d’une vieille gravure
chêne et rivière dans la vallée
nous attendaient

comme la maison déserte
que nous voulons remplir de ferveur
et de rien d’autre

car bien vite à présent
se comptent les années
sur les doigts gourds de la mélancolie

         *

          Domaine de Ketzing

Etangs et canaux
Lorraine de rouille et d’oiseaux muets

de péniches évanouies contre un soir
si peu concerné

de l’eau comme on plonge en soi-même
pour n’en retirer que vase et stupeur

Extraits de Périple et détours – éd. Rougerie, 2006

Nous voyons les ombres
que travestit le jour
et ce que disent nos silences
trouve l’oreille de l’autre

aux phrases les plus banales
de ravauder le quotidien
nous voyons demain
sous des lampes précises

         *

          Borobudur

Le soir souligne ces gestes pétrifiés
sur les bas-reliefs

l’immuable ici depuis douze siècles
est une pierre chaude

je monte et n’attends pas plus le grand éveil
qu’au bas de l’escalier

du silence des bouddhas
ruissellent des notes perdues

Extraits de Elégies et pierres de fronde – éd. Rougerie, 2009

Quand le flot des heures me déposera
sur la rive où commence nulle part
j’aurai connu de près ou de loin
ce qu’un séjour ici propose et décrète

orphelin pour de bon des réponses
qui soulageaient les anciens
aucun évangile même récent
n’aura promené le moindre lumignon
dans les recoins obscurs qu’importe
le soleil éclairait mes chemins de traverse

et j’aurai confié mes tourments
aux nuages qui parfois les emportaient
au-delà des montagnes

         *

          Dichterleben

Quelques mots suffisent
testés au bois dur
des intimes exigences
pour renforcer le fil du temps
qui me soulève de terre
me dépose au même endroit

Extraits de Passager de l’incompris – éd. Rougerie, 2013

Je voudrais trouver des mots
pour dire où je suis ce matin

beaucoup se pressent aux lèvres
et aussitôt fondent

je me persuade que je suis toujours là
où ça scintille

je prononce le mot rivière
croyant savoir ce qu’il désigne

         *

Les pourquoi et les comment
toute morgue rabattue
se font parfois si petits
que le plus opiniâtre des chercheurs
lève la tête et regarde les nuages
résolu à ne détourner les yeux
que pour les poser devant ses pieds

         *

En chemin vers le limpide et le dépouillé
je regarde voltiger les feuilles jaunes
que les peupliers ne retiennent plus
un pied dans la flaque
à briser les reflets
un pied sur le sable
à enfoncer les tourments

Extraits de Le Voyage en Argovie – éd. Rougerie, 2015

          A l’hôpital un soir d’hiver

D’un puits sombre elle se hisse
vers la barre laiteuse au plafond
scrute les yeux des visiteurs
aux paroles prudentes et courtes
elle qui mise tout sur la bienveillance
de la seringue et du goutte-à-goutte

dehors c’est un hiver neigeux
les lumignons au fil des rues
le brouillard leur peint une auréole
avant de les étouffer
dehors s’éloigne de la fenêtre

qui a l’oreille fine parmi les visiteurs
entend des notes de Schubert
une à une tombant
sur un chaos de glace

         *

Au bord d’un pré
qu’embaume le regain
des ronces des mûres
à l’image de tout
du sucré dans le déchirant

Extraits de Le Portail dans les ronces – éd. Rougerie, 2018

Quand il s’agira de poser
ses lèvres une dernière fois
sur la paupière du jour
il ne bougera pas

il s’agira d’embuer la minute fatale
d’un cri ou d’un mot

un clin d’œil rassemblera
les visages aimés
rivières et arbres familiers dit-on

il s’agira de nouer
le bout de l’origine à cet autre
et devenir hamster éternel
immobile dans la roue

         *

Il allume un soleil de septembre
sur l’étang forestier
qu’il fréquentait souvent

il voudrait suivre le sentier
de bruyère chaude
qui longe la rive tout autour

voir la vase profonde
miroiter dans les roseaux
marcher où le silence prend l’eau

         *

Jusqu’à la dernière goutte
il pressera la nostalgie

il relève la tête et voudrait s’engager
léger les poches vides sur le sentier des chèvres
qui mène à l’herbe courte aux rares fleurs
avant de s’effacer dans le bleu et le froid

ces poèmes ont été choisis par Olivier Vossot


Bibliographie

Poésie aux éditions Rougerie :

  • L’Equarrisseur aveugle, 1975
  • Chronique du visible et du transparent, 1976
  • Demain les fourches, 1978 Prix Antonin Artaud
  • Surfaces de la nuit, 1980
  • Ombres donatrices, 1984
  • Jours contés liqueurs du dasein, 1986
  • Graminées au vent, 1988
  • Chronique des voyages sans retour, 1991 Prix de l’Académie des Marches de l’Est
  • Biographie des songes, 1994 Prix wallon de poésie Arthur Praillet
  • Un jour ou l’autre, 1998
  • Avant longtemps, 2001
  • La rivière le chêne, 2004
  • Périple et détours, 2006
  • Elégies et pierres de fronde, 2009
  • Passager de l’incompris, 2013
  • Le Voyage en Argovie, 2015
  • Le Portail dans les ronces, 2018

Poésie chez d’autres éditeurs :

  • Ouvertes (éd. Origine, Luxembourg 1977)
  • L’œil de César (éd. La Galaxie Gutenberg, Mulhouse, 1981)
  • Quittant le poème (éd. Tétras Lyre, Liège, 1995)
  • Tuyen Tap Tho (choix de poèmes traduits en vietnamien par Diem Chau, éd.Trinh Bay, Strasbourg et Garden Grove Californie 2001)

Poèmes traduits en italien, allemand, espagnol, roumain, hongrois, vietnamien, indonésien

Grand prix international de poésie Guillevic – ville de Saint-Malo 2016 pour l’ensemble de l’œuvre

Sur internet :

Page wikipédia
Site personnel : Roland Reutenauer poésie à livre ouvert
Printemps des poètes


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2 Messages

  • Roland Reutenauer Le 3 novembre à 10:46, par Jean-François Mathé

    Heureux de te retrouver là, avec tes beaux poèmes.
    La géographie nous sépare, la poésie nous rapproche et je pense bien à toi.
    Je te salue, ami.
    Jean-François Mathé

    Répondre à ce message

  • Roland Reutenauer Le 4 novembre à 08:52, par Roland Reutenauer

    Nos poèmes, cher Jean-François, se côtoient depuis des décennies chez notre éditeur Rougerie, maintenant ils se côtoient également sur « Terre à ciel » et j’en suis heureux !

    Répondre à ce message

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