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Les migrateurs de l’Un : La danse mystique de Prithwindra Mukherjee par Marc-Henri Arfeux

dimanche 13 juin 2010, par Cécile Guivarch

 
« Je joue avec les planètes et, buvant le vin/ Dans le calice de la lune, j’oublie les soupirs/
De plaisirs et de passions, les regrets d’hier,/ Et je flotte comme une fleur dans le vaste infini »
(Prithwindra Mukherjee, La Danse cosmique, éditions Le Décaèdre). Ces vers pourraient
être nés de la plume lyrique de l’un des grands maîtres persans, particulièrement Hâfez
ou Omar Khayyam. C’est pourtant un poète indien, né en 1936 et mort en 2024 qui en
est l’auteur. Ethnomusicologue, Professeur de littératures (bengalie, française et anglaise), auteur d’essais, traducteur d’écrivains français majeurs de son époque, dont René Char, Saint John Perse ou encore Albert Camus, Prithwindra Mukherjee est aussi poète et s’est notamment fait connaître des lecteurs français avec Danse cosmique paru le 15 Juin 2003, il y a donc trente-trois ans. Quatre des poèmes de ce petit livre, dont celui qui lui donne son titre, ont été mis en musique par le compositeur Henri Dutilleux dans Correspondances pour voix et orchestre. Ce fait témoigne à lui seul de la spécificité de Prithwindra Mukherjee : né à Calcutta, puis élevé à l’ashram de Sri Aurobindo - l’un des grands philosophes et poètes spiritualistes du XXème siècle - Prithwindra Mukherjee se revendique d’une approche universaliste que la plupart des grands esprits indiens de cette époque ont cultivée avec conviction, qu’il s’agisse par exemple du poète Rabindranath Tagore (1861941), ou de grandes consciences spirituelles également connues jusqu’en Occident comme Mâ Anandamayî (1896-1982) et Swami Ramdas (1884-1963) pour ne citer que quelques noms éminents. Tous ont en effet en commun leur absence de rigidité. Loin de s’enfermer dans le formalisme d’une doctrine confessionnelle, ils vont naturellement de l’une à l’autre des grandes inspirations religieuses, sans esprit de hiérarchisation ni de jugement. Ainsi, lorsque Swami Ramdas décide en 1922 d’accomplir un pèlerinage qui le conduit au hasard à travers l’Inde, il n’emporte avec lui que trois livres : La Bhagavad-Gita, centrée autour du dieu Krishna, un livre d’écrits bouddhistes et le Nouveau Testament. Dans ses écrits, il lui arrive de se référer à Épictète et son Carnet de Pèlerinage témoigne de ce que, contrairement à beaucoup d’hindouistes, il n’éprouve aucune hostilité envers les musulmans qu’il traite comme des frères. De même, Mâ Anandamayî, déclare : « Je fête Noël et je ne suis pas chrétienne. Je célèbre la Mahashivratri et toutes les fêtes hindoues et je ne suis pas hindoue. Je célèbre l’Aïd et d’autres fêtes et je ne suis pas musulmane. Nous ne faisons qu’un, sans frontières, et tant que nous ne serons pas à l’aise et tolérants envers toutes les religions et philosophies, notre monde ne connaîtra jamais la paix. La ségrégation et la division sont malsaines, nées de la peur, du manque de respect envers autrui et de la simple ignorance. Que vous vénériez le Christ, Krishna, Kali ou Allah, vous vénérez en réalité l’unique Lumière qui est aussi en vous, car elle imprègne toute chose. Tout provient de la Lumière, tout est Lumière par essence. »
 

 

Chez chacun d’entre eux, les frontières de la poésie et de l’expérience intérieure s’effacent d’autant plus aisément que ces deux polarités ne sont que des aspects d’une même vocation, même chez ceux d’entre eux qui n’ont pas écrits de poèmes, car ils font de leur vie un tel usage gratuit et follement détaché qu’il est en soi une poétique totale. La poésie n’est en effet pas simplement une somme de textes produits et compilés en d’innombrables volumes au cours de l’histoire littéraire, ni davantage d’une dévotion esthétique refermée sur elle-même, mais un mode essentiel de l’être au monde. De Novalis à Prithwindra Mukherjee, en passant par les figures déjà citées et toutes celles qu’il faudrait encore mentionner, la poésie est avant tout puissance vitale spirituelle, ensuite seulement composition d’ouvrages qui n’ont pas forcément besoin d’être écrits pour déployer leur signification la plus profonde. C’est dans ce flux énergétique que se situe l’œuvre de de Prithwindra Mukherjee. Le titre du recueil est à lui seul programmatique : la danse dont il est question n’est pas mondaine, mais cosmique, c’est-à-dire totale, puisqu’elle est celle de Shiva Natarâja, l’une des trois divinités majeures du panthéon hindouiste et surtout le yogi par excellence dont une célèbre légende raconte comme il a été conduit à autoriser les hommes à suivre la voie divine du yoga afin de parvenir à l’éveil. Qu’il soit figure tutélaire du recueil à travers le titre de celui-ci n’a donc rien d’étonnant quand on sait qu’il présente de nombreux points communs avec Dionysos, jusqu’à la signification de leurs épithètes. Non seulement Shiva est donc une divinité orgiaque qui se livre à la danse et entraîne avec lui l’univers, selon l’énergie primordiale qui le caractérise, mais il est aussi un initiateur indispensable, ouvert à la réalité la plus subtile, émancipée du monde matériel.
 

 

Dans le poème cité au seuil de cette petite étude, et qui s’intitule Ils m’appellent en rêve, il n’est question que de cela. Celui qui parle et joue avec les planètes n’est autre que Shiva en chaque homme et le vin dionysiaque qu’il boit n’est déjà plus terrestre mais céleste puisqu’il est goûté dans « le calice de la lune ». En effet, Shiva est aussi la conscience, ainsi que l’affirme un mantra connu de millions d’êtres humains : « Om Namah Shivaya », dont les différentes traductions possibles convergent autour d’une même intuition essentielle : « Je m’incline devant le moi intérieur », ou « La conscience universelle est une », ou bien encore « Adoration au Seigneur Shiva ». Un mouvement ascensionnel s’empare alors de la conscience divinisée de l’homme : « j’oublie les soupirs/ De plaisirs et de passions, les regrets d’hier,/ Et je flotte comme une fleur dans le vaste infini ». Le poème précise ensuite que les « fées, séraphins, archanges et Dieu » lui « disent en rêve d’aller toujours plus haut,/ Et me sacrent roi du domaine des cieux./ Ils m’accueillent avec amour et font de mon cœur/ Tantôt diamant, tantôt flèche ascendante. » L’universalité est à l’œuvre, faisant circuler le texte à travers diverses traditions qui n’excluent pas le registre du merveilleux en convoquant les fées. Mais c’est aussi, à travers la pulsion cosmique convoquant le poète, l’affirmation d’un dynamisme ascensionnel qui le fait passer peu à peu du monde sensible au pur séjour spirituel où ne règne plus que l’amour, à l’image de l’intuition que développait déjà le grand mystique musulman Ibn Arabi (1165-1240) dans son poème intitulé La religion de l’Amour  : « La religion que je professe/ Est celle de l’Amour./ Partout où ses montures se tournent/ L’amour est ma religion et ma foi ». Il est frappant que le poème de Prithwindra Mukherjee allie deux niveaux du même élan qu’on pourrait dire quantiques : celui du diamant et celui de la flèche ascensionnelle. L’accomplissement intérieur se déploie en effet dans deux dimensions simultanées qui ne sont que les aspects d’une même orientation : celle d’une particule parfaite, le diamant qui est toute lumière, et celle d’une énergie vectorielle entièrement vouée à l’altitude à laquelle elle participe. Cette disposition ascendante – dont le principe se retrouve dans de nombreuses grandes traditions – se relie aussi de façon secrète à la théorie du Sâmkhya, l’un des grands livres fondateurs de la philosophie indienne, proche à bien des égards de la pensée yogique, et auquel Prithwindra Mukherjee a consacré une étude historique et spéculative de premier plan. Au centre du poème se révèle en effet la nécessité de l’éveil qui permet à l’homme de se libérer du cycle des renaissances, le Samsara, inséparable des attachements passionnels et charnels, ce que précisément évoque en filigrane Ils m’appellent en rêve.
 

 

Dès lors, la flèche poétique et spirituelle aspire à devenir plutôt qu’atteindre (ce qui serait encore un dualisme non résolu) coïncidant par son transit avec sa cible véritable qu’elle réalise en la vivant et qui n’est autre que l’identité. C’est précisément celle-ci, à travers la personnification de Shiva qu’évoque le poète Identité : Shiva dont le titre en sanskrit évoque un autre célèbre mantra : Shivoham qui signifie « Je suis Shiva », non au sens d’une individualité ego centrée, mais du seul principe d’identité dont procède la diversité cosmique. À cette conception de l’Un s’associe celle de pure liberté et de conscience illimitée, au point où l’on pourrait encore traduire cette formulation de cette manière : « Je suis, cela, je suis libre, je suis illimité. » Découvrons à présent la version qu’en donne Prithwindra Mukherjee : « Vaste comme le ciel et solitaire, je siège/ Par-dessus la terre, ce calice renversé,/ Mes boucles comme le Styx flamboyant à l’aurore/ S’éloignent par-delà l’horizon du temps. » L’identité est bien ici autonomie, et la solitude, non un exil, mais justement cette unité dont tout procède. L’identité se tient au-dessus du monde, lequel, en allusion à la dimension dionysiaque de Shiva, est un « calice renversé », car le séjour matériel où se vivent les enchaînements multiples des créatures est immense jeu d’ivresse et d’illusions. Le mot calice par lequel l’auteur traduit lui-même le texte sanskrit originel ne manque pas d’évoquer aussi le calice que le Christ, en un moment de faiblesse, demande au Père d’éloigner de lui, calice amer de la souffrance et de la mort qui se dissimule sous celui des jouissances. Le participe passé « renversé » ajoute encore l’idée d’une inversion et d’une chute, non au sens chrétien toutefois, mais seulement dans la perspective d’une dualité en miroir entre monde terrestre fini aux renaissances illimitées et unité sans fin le long d’un axe horizontal dépassant le temps. Mais du dieu apparemment distinct du monde se révèle une autre dimension, celle d’une participation secrète en laquelle le sang est transfiguré en parfum jouant un rôle à la fois exaltant et salvateur, prenant la place du vin des jouissances et naissant directement du corps divin pour sublimer le corps terrestre : « Silencieux, les parfums exaltent mes veines/ Envahissent les mondes pour une sanctification. », le mystère de ces vers étant de laisser interpréter l’origine de la sanctification de manière éventuellement croisée. Les parfums pourraient aussi bien désigner l’émanation sanctifiante issue du dieu que des parfums d’offrandes montant vers lui, même si la première hypothèse semble la plus vraisemblable. Et dans ce cas, les parfums silencieux sont les auras supra sensibles d’une identité par eux peu à peu répandue dans les mondes. À la pointe de l’identité pure à laquelle se confond jusqu’au nom de Shiva, se tient l’essence intemporelle de toute durée : « au regard du soleil je demeure » déterminant d’avance les dimensions du devenir : « Tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera,/ S’enflamme sur la pointe des langues de mon trident/ Et déverse le long des abimes de la vie/ Ruisseaux dont les sources restent voisines des aires. » L’identité est donc aussi principe de création par déversement vertical qui ne se sépare jamais entièrement du principe initial, les « aires » apparentant celui-ci au royaume aérien des aigles, mais évoquant aussi l’étendue plane où est battu le grain. Shiva est donc bien ici puissance créatrice : « Les hymnes de création, embryons de soleil,/ s’échappent aux accents révélateurs de ma voix. » Toutefois se laisse également pressentir une puissance inverse, toute de destruction – non sans lien avec le Dieu jaloux de l’Ancien Testament ou la dimension foudroyante de Zeus : « Désireux de s’emparer des univers nouveaux,/ Eux, courroux d’Indra, en fusée de foudre. » Il ne faut en effet pas oublier que Shiva entretient aussi une relation de complémentarité avec Krishna - capable d’être « le destructeur des mondes » ainsi qu’il le proclame dans la Bhagavad-Gita - dans la mesure où Shiva est le même que Vishnu et Krishna un avatar de ce dernier. La différence n’est ici qu’une question d’attributs si bien que l’unité fondamentale est maintenue par-delà l’enlacement complexe des énergies contraires.
 

 

Dans ce bouillonnement, toute réalité sensible est devenir c’est-à-dire changement, érosion et disparition la conduisant vers d’autres formes, par conséquent migration de vie en vie, d’état en état, dans le déferlement torrentiel du Samsara. Le long poème intitulé Les Migrateurs en porte témoignage dans une forme musicale en quatre mouvements, commençant par un Allegro paradoxal car entièrement voué aux évocations de la cruelle mémoire des ruines : « Malgré les siècles et les houles de fureur,/ Voici sur la plage ces rochers en ruines,/ Engloutis aux trois-quarts, recouverts de mousses,/ Témoins de royaumes… de gloire… de décadence…/ Mémoires sans pitié de déluges répétés des âges,/ Mémoires de moussons par des soirs de cyclones,/ Rochers de frustrations, rochers de pleurs. » Avec le Largo, mouvement lent et plus grave, sont introduites les créatures dont l’homme et ses contradictions : « Mers. Algues. Insectes. Bêtes. Enfin, l’homme/ L’homme-bête, l’homme-raison, l’homme image du Divin,/ Symbole-homme, promesse-homme, l’homme des devenirs,/ Maître de la glèbe, maître de l’air, maître de l’univers ?/ Chair et os agités par la violence vitale/ De désirs, ou d’envies, de sanglots ou de rires,/ L’homme-bouchon balloté par les courants de la vie. » Cet homme, mêlant à sa substance l’incomplétude à la fois charnelle et spirituelle, et leur résultante, la volonté de puissance, maître dépossédé et doué d’une possible vie divine comme le suggère un vers suivant du même mouvement : « L’homme bouton épanoui sous les rayons de Lakshmi » ; cet homme sans cesse tourmenté dans l’abime et transporté vers les sommets immatériels de l’origine, devient alors l’homo religiosus dont parlait Mircea Eliade, pour simultanément se durcir en implacable grand sachant hérissé de sa raison sèche : « Imitant en rythme le périple des astres, / L’homme chante et danse, l’homme compose et peint./ Adorateur initié au culte de Shiva,/ L’homme-savant analyse le sang de Nazareth/, dans l’éprouvette de l’espace il sonde l’infini/ Et détermine les lois te conventions de l’Être. » Le Menuet qui suit annonce un sursaut : « Que la flamme réveille/ La conscience terrestre !/ Celle qui derrière/ Le souffle de l’univers/ Comptait les siècles/ Au tréfonds des ténèbres/ Afin de contempler/ Le visage sublime. » Le rythme devient alors plus vif et le vers plus court, prenant une mesure dansante qui est celle d’un appel à l’agilité, à la légèreté du souffle. Mais il faut attendre le Finale pour que cette fraîcheur promise purifie l’aridité minérale et les océans de flammes où se tort la substance : « Jaillissant à la surface du sommeil des âges…/ Réveillez-vous, enfants de l’immortalité,/ Recevez le héraut d’une aube nouvelle où l’Homme/ Atteindra la Conscience des hauteurs périlleuses,/ La vie sera transformée en plénitude céleste. »

Pour ce faire, il nous faut écouter ce que les plus modestes créatures peuvent nous apprendre, dans un élan presque franciscain que traverse alors le tout amour d’une migration d’éveil, la vraie naissance quittant le cycle des incarnations, dont justement un simple bouton floral peut nous donner le signe en manière de promesse. Ainsi en est-il dans le poème intitulé Chant d’un bouton de rose qui se situe à l’exact opposé du Spectre de la rose de Théophile Gautier. En effet, alors que chez Gautier une rose purement sensuelle portée au cours d’un bal revient sous forme d’un parfum spectral hanter une jeune fille endormie et faire de sa chair son tombeau, le bouton de rose de Prithwindra Mukherjee est tout entier soif d’éclosion dans la lumière d’un pur amour cosmique : « Brise la toile d’araignée qui brise mon être,/ Seul je gémis sous la gelée nocturne./ Une flamme immortelle malgré cette agonie/ Invoque ton baiser nacré, ô Mère qui es l’Aube. » On ne peut lire ces vers sans songer à l’immémoriale déesse mère universelle, à la maternité mystique du jour et de la vie, mais on retrouve aussi le thème tout aussi fondamental et universel de la résurrection appelant son accomplissement depuis le lit des ténèbres. À cette imploration répond l’espoir encore tremblant, et bientôt raffermi de l’éclosion rédemptrice des puissances de mort : « Mon âme qui s’éveille a soif de ton toucher,/ Et brûle de sentir la ferveur de ton regard,/ Le calice transi m’enferme toujours un peu plus,/ Je frissonne dans le froid, mais le rêve intime// Attend sa floraison dans ta loi de douceur./ Et mes pétales chantent la venue de l’heure/ Où rayonneront dans le ciel ton visage de vérité/ Et sur la terre la fleur d’écarlate amour. »

Texte, encres, acrylique et dessin au crayon graphite de Marc-Henri Arfeux


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