Jules et Jim, 1953, sujet le temps, que creuse le regard d’un demi-siècle sur une jeunesse, celle
de Henri Pierre Roché, 1879 – 1959.
L’en deçà de toute description. « Quant à Lucie et à Gertrude (…) dans le bar le plus moderne de la ville (…) / Une fois tombés leurs manteaux du soir, elles apparurent, contrastantes, et s’assirent à une table de bois clair, bientôt couverte d’une nappe et de verres étranges. » Des dizaines de pages de Balzac ou de Ponge, sinon Flaubert, réduites en cendres au foyer des décennies, braises à portée. Il n’est pas dit si l’une est blonde, l’autre châtain ou brune, cela se devine et se développera, on va droit à l’essentiel de l’évènement : « L’une était une beauté gothique, au crâne allongé, elle prenait son temps pour toutes choses (…) // Gertrude avait trente ans, beauté grecque, athlète-née. » Droit au cœur des décennies de Don Juan.
Le regard embrasse les artères de l’âme, sans les niaiseries de Freud. Tout se passe entre adultes, femmes et hommes dans une égalité parfaite débroussaillée d’enfance sinon d’identité.
Jules, dit Gertrude, « nous aime trop et pas assez. Il est spirituel et charme à contre-temps (…) Comme mari, sa douceur deviendrait créancière. »
Chapitres : où un François Nourrissier se démène dans l’extension, ceux de Henri Pierre Roché, brefs ou longs selon la prosodie d’une vie, sont taillés dans une rigueur presque mathématique, mieux que mathématique, comme ceux de Kundera. Une insatiable légèreté de l’être les tient dans sa paume. Toute la juste mesure qu’entre deux déferlantes, entre étiage et sommet a acquise le vingtième siècle, résonne dans ces pages.
« La maison était ample, pleine de sœurs aînées, de neveux, de nièces, de servantes et de chiens de race. La mère, rarement visible, dirigeait tout. » Jamais plus nous ne connaîtrons cela, malgré les progrès accomplis depuis dans différents domaines.
Cela se déguste comme un grand vin vieux tannique, ne se lampe pas, l’ivresse emporte dans l’en deçà. Où, sinon dans quelques musiques, quelques livres, le temps est-il aussi goûteux ? En tout cas pas dans les peintures, où le temps arrache. Ni dans les photographies, bientôt passées, où le temps saisit et passe, impair et manque.
Si contemporain soit-il, Jules et Jim est porteur d’une nostalgie aux multiples facettes, comme une sonate de Scarlatti.
« Odile, une Nordique de dix-huit ans (…) toute en lait. Odile (…) agissait tout le temps comme si elle était seule, et ne faisait que ce qu’elle voulait faire. De là le respect de Jules et de Jim pour elle, que sentait Odile, et qui la rendait à l’aise avec eux. (…) Ils eussent voulu recueillir ce qu’elle disait, mais sa présence débordait tout et les en empêchait. »
Henri Pierre Roché un Don Juan féministe, avec un demi-siècle d’avance sur son époque. Il avait déjà écrit un Don Juan sous un pseudonyme, il lui a fallu un demi-siècle pour pouvoir signer des deux mains. « Elle voulait me changer, et m’adapter à elle [dit Jules à Jim, de la seule maîtresse que nous lui connaissions]. Vous obtenez les femmes, mais elles vous ont. »
Il voyage beaucoup, hors tourisme. « Jim prenait des bains de blondeur la nuit, et des bains de mer le jour. » « Leur mois à Athènes fut plein de religion païenne. Ils se crurent Grecs. Temples et musées les gonflaient de beau. »
Jules et Jim, une autofiction de longue haleine très réécrite, dont la simplicité vaut toutes les densités, il a fallu le reflux d’un demi-siècle pour l’acquérir, le livre baigne dans ce parfum de reflux dont on ne se lasse pas. Agrandi à la loupe du temps tout ce dont fut trop contemporain Maupassant, mort à la mi-temps du temps. Celui du regard verbal, à l’imparfait et au prétérit de Flaubert, enrichis de l’expérience qui manquait au zélateur du prosaïsme.
Henry Pierre Roché, à lire aussi lentement que les plus grands poètes.
Avec l’apparition de Kathe, au « sourire archaïque » découvert en Grèce sur une statue dont elle incarne la beauté, le livre prend enfin sa vitesse de croisière où la relation entre Jules et Jim commence à l’emporter sur tout le reste. En se gardant bien des mots de psychanalyste qui ne subliment rien et souillent l’entendement, on y suit le jeu de miroirs entre le for intérieur et le for extérieur. Le for et l’effort. Entre le viveur, Jim, et le spectateur, Jules, qui tirera, sinon la morale, la quintessence de l’œuvre : « tous les hommes (…) sont des pailles dans le feu ardent de la beauté de leurs femmes. »
La liberté soixante-huitarde bascule bientôt dans le tragique de la passion jalouse. « Et Kathe, radieuse, but aux yeux de Jim, qui apprit ainsi qu’ils étaient mouillés (…) Elle se mouvait avec délices dans le rouge de son cœur ». Suicide et meurtre, elle jette leur voiture dans la Seine. « Elle tourna vers lui un regard camarade et malin (…) Le sourire archaïque n’avait jamais été aussi pur. »
Jules et Jim, un grand classique du vingtième siècle, lu et relu, à de longs intervalles. Le « regard camarade et malin » m’a toujours fait monter les larmes, elles ne sont pas loin. Celles de bon heur.
Un adolescent y apprend la vie. Un adulte, à la lire.
François Truffaut, sensible à son tempo, en a tiré un très beau film (1962), avec Jeanne Moreau dans un de ses rôles majeurs. Mais c’est le livre qui restera.
Poche, 256 p., 1953.
Depuis Gracq, Barthes, Blanchot, Steiner, la lecture a tourné. D’interposer du sommeil entre lire et écrire bouleverse la critique littéraire, désormais prête à basculer sur son point critique.
Saura-t-on jamais le mot de la fin ? Il n’y a pas de fin. Il n’y a que soif.
Il aura fallu cette longue éclipse d’une vingtaine d’années de vie d’affaires, d’affairiste, pour que ma syntaxe s’étoffe, touffue, large de siècles, ciselée d’archétypes plutôt que d’archaïsmes, sinuant jusque dans l’optatif du « ta pant’an exèkhoï saphè, tout serait donc enfin clair » de Sophocle qui hérisse, exsude les divans de psychanalyste de tout le jargon de Freud traduit à l’estomac par Lacan.
Et qu’à bout de langue je devienne aussi solitaire que sont intègres les Israéliens agglutinés en kibboutz.
Rien n’a changé, l’homme nouveau a souvent une longueur érotique d’avance et les mots pour le dire. L’émaux, l’aime ô, l’hmmm oh, lemmes hauts. À Gilles de Rais il manquait les mots qu’a dû souffler Bataille.
« Transformer sa vie dans sa vie ? Être à l’heure avec soi ? Il suffit de savoir se suivre. D’être attentif à la volonté cardiaque du scénario » (Philippe Sollers, Femmes). Le féminin pluriel. Un livre écrit au féminin pluriel. Tout en reprises, à petits sauts, de femme en femme, d’écrivain en écrit. Jamais mécrit. Jamais de mépris. Le mimétisme absolu. À même hauteur Nietzsche et le roi Jacob, la Présidente et ses succursales internationales, Kate, Cyd et Véronique. Sans oublier Hsia, Chinoise attachée d’ambassade. Incube de qui lui sourit. Archicube à toute heure du jour comme je ne le suis qu’au réveil, avec son content de whisky et de cigarettes. Travaux d’approche, délits d’après. Une déliquescence toujours redressée. À phrases brèves où toute une syntaxe s’est blottie, de mot en mot où toute une culture point à trois points. De femme en femme, inépuisablement. Je le déconseille à tout adolescent qui se respecte, qui en mourra de frustration, d’admiration, de conscience de son inculture, de son autisme vertébral. Où mon harem de jeunesse est vertical (sautées larguées), le sien de quarantenaire respire à grands traits Londres, Paris, New York. Je ne suis plus cet adolescent depuis qu’à l’usage l’exigence s’est accrue jusqu’aux mensurations idéales, bien en deçà du bubble gum 90 60 90 – je lis encore Sollers en adolescent obsolète.
Reste que. Tout ce qui fait la culture de l’homme contemporain : Scarlatti désormais au piano ; Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien question insoluble et ce qui reste de Leibnitz plutôt que ses monades ; Plein là-haut, plein ici le plein est puisé du plein quand on a pris le plein du plein le plein demeure (Isa Upanishad) – Scarlatti coexiste avec Mozart sur un livret de Sade, blasphème pour tout sadien, et le mimétisme révolutionnaire des premières années d’écrivain d’un jeune bourgeois qui s’en bat encore les flancs.
Ses relations avec Lacan (pseudo Fals, comme falsificateur on a rarement fait mieux), le maître à penser de sa femme Julia Kristeva, qui en Sollers guigne en vain la belle proie – jamais soumis à confesse, j’ai toujours repoussé la psychanalyse comme une drogue qu’à mon corps défendant des patients trop patients obtenaient de moi.
Sollers ce grand romancier tout en mots, qu’on peut ne pas lire comme un poète.
Il est facile de publier Sade dans la Pléiade deux siècles après. Mais quand on rencontre un Sade contemporain, on prend la poudre d’escampette.
La ville de New York, son ratio d’obèses, son contingent de merveilles : la vie, mode d’emploi.
La vie mode d’emploi (Georges Perec, 1978) : aucun des occupants de cet immeuble bourgeois d’un quartier bourgeois de Paris, riche ou pauvre, savant ou ignare, n’est heureux.
Qu’est-ce que c’est, La vie mode d’emploi ? Allons répondez, hermines. – C’est le titre, sinon le livre, le plus triste de la langue française.
Le plus distant, le plus écartelé, ça ne s’invente pas en une génération. Qui aurait pu écrire cela, sinon un Juif ashkénaze ?
Mais non, Il mestiere di vivere, le métier de vivre, le journal posthume de Cesare Pavese qui s’est suicidé en 1950, lui répond d’avance.
Un immeuble haussmannien dont une immense scie laser aurait rasé la façade, de son regard impitoyable le dépouillant net de tous ses ornements, consoles, oves, bucranes, cartouches, et même des refends qui le rattachent à tous les haussmanniens de la ville ; et dont l’escalier de service inflige ses sévices à pis que des serfs. Un immeuble de bons pères de famille économes de chauffage collectif – tous ici d’extravagants proscrits, outcasts. Et tristes, tristes, on n’a qu’une pensée, au plus vite se trisser.
Toutes les ressources d’une langue nourrie à l’oulipo mises à contribution. Pour s’en remettre, il n’y a que Sade ou Sollers.
Israël, un pays où, plus vivant qu’à Paris ou à New York, l’art récent s’inscrit jusque dans les feux rouges et les panneaux de signalisation ; où les chaussées sont cubistes.
« –, –, –, –, / “ ? ” : “ – ; … ! ”. / –, –, –, –, / : ». En tête de reprise du poème au long cours On a marché / sur la Lande (Arno Schmidt, 1960), ou de ce récit brisé, une ligne de signes de ponctuation, solo de batterie ou de contrebasse où les guillemets ont leur vie propre, où entre guillemets se convulse toute une population de suspirs comme on respire.
De Gaulle (L’Appel, 1954), dans une allocution fêtant le deuxième anniversaire de l’appel du 18 juin, citant « le mot de Chamfort Les raisonnables ont duré. Les passionnés ont vécu », assumant l’un et l’autre pour conclure : « Ah que nous sommes raisonnables ! ... » L’honneur des lettres françaises et la grandeur de la France liés. À De Gaulle, mais à De Gaulle seul, on passe ce point d’exclamation suivi de ceux de suspension : il a réinventé l’une et l’autre.
« Je suis seul. Oh cœur battant d’émotion, sanglots d’orgueil, larmes de joie ! » (ayant appris la sortie de Bir Hakeim du général Kœnig et du gros de ses troupes, après une résistance héroïque fixant l’avancée de Rommel). Sanglots d’orgueil, larmes de joie : il me les communique.
Elles m’adviennent trop rarement.
Tâchez donc, avant de partir, l’ayant percé de disperser le mystère de votre origine, l’orgiaque, l’orgastique, la pure tournée sur soi.
De donner à vos traducteurs, ad majorem gloriam du français, autant de fil à retordre que Gertrude Stein, Joyce ou Arno Schmidt.
L’or gastrique et subliminal.
Arno Schmidt (par-delà la traduction aussi inépuisablement inventive, un œuvre en soi, parallèle, de Claude Riehl) nous dénoue la langue. Un bienfaiteur d’écrivains.
Maîtriser son départ. Un civilisé devrait avoir sa réserve de poudre en tiroir, outre quelques manuscrits. Penser à Pétrone César, comparé à qui Néron, qui l’a condamné, n’est qu’un magnifique histrion couard. De tout son non-art.
Relisant Montaigne, quand sa fin approche – les poètes contemporains auteurs de performances s’avèrent comme de surfaits histrions en regard de jazzmen dans leurs jam sessions et leurs chorus. Qu’à chorus il ait suffi de quelques décennies pour retourner en improvisation son étymologie, alors qu’il a fallu de longs siècles à géhenne pour s’atténuer en gêne, dit tout le génie du jazz.
Il y a encore quelques microsecondes, un rêve dont je ne garde en mémoire que l’urgence concentrait tous les enjeux. Je suis heureux d’être cet intense rêveur. Il faut à toute force décaper rêve, rêveur (poète) de leur fade coloration romantique d’irréalité, de même étiage que destin – dont rêver est exempt, sinon dans l’interpellation « vous rêvez, mon bon » que son énergie préservait. Il n’y a pas plus réel que le rêve, comme en a bien dessiné l’envers André Breton dans une Introduction au discours sur le peu de réalité. Il faut lire des Mémoires de guerre, ceux de De Gaulle, ou d’érotisme, ceux de Sade non de Casanova – et ceux-là par exception pour leur paroxysme, car la masturbation y accapare toute l’intensité, toute la réalité oniriques, celles que d’ordinaire tiédit la rêverie, et que délitent, que débitent aux débiles analphabètes du rêve Freud ou Lacan, corrigés par Winnicott. Oui, les rêves sont ce surréel dont m’a nourri, que m’a infusé Joëlle tandis que leur récit, à la traîne, à l’étrenne de tant de beauté, achevait de la guérir de son asthme et du harcèlement (hallucinations, disent les gris psychiatres) de sa mère perdue à un âge tendre.
Dans une voiture de location, l’électronique contemporaine assourdit à tout va. Dans un véhicule de courtoisie – encore plus efficace – elle se fait discrète.
Il faut l’espace d’une jeunesse pour apprendre à lire en soi, à tours de reins de fier-à-bras. Il faut le temps d’une vie pour apprendre à lire. En lisant, en écrivant – en dormant dans l’intervalle comme n’a pas su faire Gracq, ce diplômé de surréalisme tout fier d’avoir reçu son parchemin des mains mêmes d’André Breton.
La leçon de creative writing, c’est la vie illettrée et lettrée qui vous la donne, non des enseignants américains qui referment leur plaie.
Je reconnus une Henriette de Courteline parmi mes portraits de maîtresses, une qui si rêveusement, si comiquement savait dire J’ai faim, une si désespérément économe et honnête quoiqu’elle trompât son mari avec moi, que j’en pleurais des larmes et des gorges chaudes et que, piéton de Paris, j’encensais ma Mimi avec tout ce que Manon payait de mon Lescaut, et d’écho en écho j’en vins aux choses graves où l’on tue sa maîtresse pour un oui, pour un oui, un nombre indéterminé de fois. Où ai-je appris la vie ? Dans les livres. Riches, je ne vous envie pas. Pauvres, je ne vous méprise pas. J’ai fait mon éducation, mort pour un ducat.
Lettrés qui enseignez, je ne vous envie pas. Illettrés qui pontifiez, je ne vous envie pas. Vit à la main, vite à ma main, je sais Sade par cœur et par vaux quand sonne la petite cloche de Sainte-Marie-des-bois. Maman de Warens m’a sacré à Reims descendant de nos rois, de nos lois, et mainte belle heaumière a trempé dans ma chaumière le concours de ses bras, nus, dénudés, retournés, en deux coups de lancette aux saignées laissant jaillir ah la belle fontaine à la belle fontaine d’une littérature.
Au service affiché de la liberté (créative et politique), le terrorisme intellectuel d’André Breton (l’embrigadement à petit spectacle d’une élite révolutionnaire n’a pas résisté pas au grand spectacle contemporain) mobilise Sade et Rimbaud, repousse Rodanski dans la folie comme Nadja. En conclusion d’Ardèle ou la marguerite d’Anouilh, Toto et Marie-Christine, enfants de châteaux, se disputent : « Non, c’est moi ! / Non, c’est moi ! / (…) Ah ! tu ne veux pas que ce soit moi qui t’aime le plus, imbécile ! Ah ! Tu ne veux pas que ce soit moi qui t’aime le plus, pisseuse ! », crie-t-il en la rouant de coups. Tels des surréalistes à qui sera le plus révolutionnaire.
Impeccablement cravaté comme tous, il ressort de la demi-tête et des épaules, et de la crinière.
Ou servi par la nature, c’est lui qui a la plus grosse tête, comme s’il avait gardé les proportions de son visage d’enfant.
Lui font obédience sa vie durant tant de peintres (je reviens de l’exposition sur le surréalisme à Beaubourg et ressors le nez du catalogue), se rebiffent quelques poètes qui m’ont marqué.
Ah si seulement Joëlle avait pu me quitter pour l’un de ces hommes riches à qui, avant de me connaître, elle ne cédait jamais – mais non, elle n’aimait que les chiens perdus. À Virginio, aux grandes espérances d’héritier d’une troisième fortune italienne, elle tenait la dragée haute, très haute, maintenant à grand peine la fiction d’être ma sœur, n’acceptant que de rarissimes rendez-vous et ne rappelant jamais.
Je corrige écriture automatique et association libre en écriture de réveil. À l’écriture sous clope ou tout l’arsenal des drogues j’ai substitué l’écriture de réveil. Tant d’autres l’ont pratiqué sans juger utile de le dire.
Grand Masturbateur – celui de Dali (1929) que je viens de revoir délivre un continent éperdu – je récapitulais d’un paraphe chaque nouvelle venue dans mon harem vertical – sautée larguée, entrée & ressortie, seul enfin seul – pour pouvoir l’y inscrire.
Le grand poète Néron. De la Ville, urbi et orbi, un seul champ de stupre, un seul logis un seul palais à l’instar de ceux de Rimbaud dans les Illuminations – aussi tolérant que César envers ses détracteurs poètes, confrères de plume et de chant. De présage en présage assemblés les récits de Suétone qu’un lyrisme emporte par-delà ceux de Tacite, en deçà du tacite chef d’œuvre de prose. Suétone Georges Bataille, Tacite Flaubert. Tout ce qu’adolescent sadien je récitais, gloire et louange à toi, descendant des Césars, maître de l’empire du monde, à qui ton art de citharède assurerait une subsistance dans l’au-delà, dans l’en deçà. À l’horrible khâgneux aux jambes torses il faudrait une vie pour apprendre à lire. Il faudrait un siècle pour que s’exfiltre le surréalisme.
Pour lire à grands traits comme sur le canard au sang un grand Châteauneuf. Pour festoyer ès lettres tel Néron urbi et orbi.
(Ville, Villes, Villes : « Je suis un éphémère et point trop mécontent citoyen d’une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé dans les ameublements et l’extérieur des maisons aussi bien que dans le plan de la ville. » « Des groupes de beffrois chantent les idées des peuples. Des châteaux bâtis en os sont la musique inconnue. Toutes les légendes évoluent et les élans se ruent dans les bourgs. » « L’acropole officielle outre les conceptions de la barbarie moderne les plus colossales. (…) On a reproduit dans un goût d’énormité singulier toutes les merveilles classiques de l’architecture. J’assiste à des expositions de peinture dans des locaux plus vastes qu’Hampton-Court. (…) Par les groupements de bâtiments en squares, cours et terrasses fermées, on a évincé les cochers. (…) Le haut quartier a des parties inexplicables : un bras de mer, sans bateaux, roule sa nappe de grésil bleu entre des quais chargés de candélabres géants (…) sous un dôme de la Sainte-Chapelle. Ce dôme est une armature d’acier artistique de quinze mille pieds de diamètre environ. » Après cela, étonnez-vous que Xerxès ait fait fouetter la mer, le zeugme par excellence. Il m’a fallu plus d’un demi-siècle pour que ces Villes lues & relues en aveugle s’imposent de leurs dédales en un seul palais des songes.)
Bal des hésitations, de Zahra Mroueh
« Je désire qui me désire. » Ne pas s’y méprendre.
« J’essaie de suspendre le bal des hésitations (…) / j’essaie d’appeler et d’implorer le premier passant / qu’il m’offre une nouvelle philosophie ». Le bal des hésitations, celles d’une intériorité intense, rouvre le carnet d’une vie amoureuse dont la liberté de langue n’est qu’un appât. Celui d’une « fidélité (…) au seul hasard. » De coquetterie fondamentale.
Zahra Sarah, Zahra sera un arbre poussant ses racines transfrontalières dans le non-dit.
Zahra Mroueh, née en 1983, est une poète libanaise de grand aloi dont il faut s’imprégner à loisir. Qu’un français aussi franc, aussi insolite, aussi actuel, aussi nostalgique, existe sur notre rive arabe est d’un heureux présage.
Un de ses recueils publié en arabe s’intitule La vie à plusieurs doses (2013). La liberté a pris un accent neuf où notre poésie se retrempe. On redécouvre dans son for extérieur que la poésie est nécessaire.
« Je lance une aiguille dans la seconde culmination/ (…) l’homme qui lit chaque matin le journal / (…) a-t-il aperçu alors une étoile filante ou un météore / traversant sa fenêtre ? » Une pudeur déjouant toute pudibonderie se garde de culminer davantage.
« Je suis une fille que tu plies / Tes mains la frappent au cœur, la déchirent // Je laisse une place pour la brebis en moi, pour le loup en toi. » : une femme comme on n’en imagine plus. Mais il ne faut pas s’y tromper, car bientôt « je me distrairai avec mes femmes / avec mon corps / qu’aucun de mes amants ne satisfait. »
Un athéisme né de l’islam, d’accent arabe, celui dont on attend depuis longtemps l’évènement avènement, celui dont l’é a pris en è sa vitesse de croisière contemporaine, ne pouvait nous venir aussi crûment que d’une femme.
Dans un plain-pied de mise à plat au sortir du surréalisme, René Char (invoqué comme un « ami ») traduit d’arabe en français arable : il y fallait une fille.
Bientôt la langue lui tient lieu de tout : « les mots m’étreignent, m’arrosent ».
« Les mots que j’ai dépouillés de leurs ailes (…) Je reçois leurs questions pour quelques jours encore » : la queue de comète de ceux qui savent de nous ce que nous ignorons d’eux.
Douceur et violence accordent leurs refrains au plus prosaïque, au charnel, au reposé de la poésie. Au posé nue, scintillante de couleurs vives.
Enquête nette, réseaux parfaits, en quête d’une « illusion arabe ».
Les carnets du dessert de lune, « Lune de poche », 68 p., 7 €, septembre 2023
Pourquoi toutes ces vieilles personnes raffolent-elles d’un chien, ou mieux, d’un chat ? Parce que l’ontogénèse inverse la phylogénèse, et qu’il faut un certain âge pour qu’elle la rattrape en la bouleversant, de chien de meute en bichon de salon, en ronronneur d’alcôve. Parce que l’ontogénèse suit la phylogénèse et l’Histoire, les chiens peu prisés en Afrique, les chats dans nos campagnes depuis qu’on n’en a plus besoin dans les silos à blé.
Oh mon Dieu, ô mon désir. Vous ne pouvez pas me laisser comme ça. Même si, cette fois-ci, mon désir n’est pas érotique.
Je joue mon va-tout. Je joue le tout pour le tout. Je lance atout sur atout.
Mais l’étron, qui avait acquis du volume, avait pris ses aises, et distendu la fente de la paroi intestinale.
Certains mots désignent, d’autres mots évoquent, convoquent, invoquent, révoquent, suivant leur étymologie ce sont ceux de la voix, non de la vue, mensongère, ceux où je me meus à l’aise, où les contraires sont des nuances et qui pris dans le cours des choses, ne déposent pas sur tel îlot rocheux, à l’exclusion de tout autre, leur sens brandi comme un index. Non, pas d’index mais des glossaires, mais des glossolalies, lalies, lalies, là lis, ici écris, ai dormi entretemps.
Même si par flaques, la gelée d’éclaboussures de soleil, au matin dans ma maison des bois, fraye de décennie en décennie une nouvelle phrase.
Tout commence par un bruit, de Jean-Guy Coulange
De Sillon (2022), dont ressortent des photographies par soleil couchant de la plage du Sillon à Saint-Malo et de ses promeneurs ou marcheurs, sur lesquels avait vue tous les jours Jean-Guy Coulange, il m’était resté une exhaustion du silence, tant visuel qu’écrit. Chargées par alchimie d’un tel silence d’ombres longues qu’on y lit l’envers intime de clichés. Rien ne suggérait qu’il soit d’abord compositeur de pièces sonores radiophoniques, où tout commence par un bruit ; que son art principal consiste à capter en divers lieux, parfois agités, la plupart solitaires (une préférence pour les îles) des « feuillets » transformables en « carnets » de sons, à monter avec les photogrammes du film d’une vie enregistreuse. Tout une gageure à l’œuvre.
« Le micro ne perçoit pas, il capte. »
En voyage à Cuba, il s’abstient de happer « la carte postale sonore ». De ses voyages il rapporte des montages de sons qui rachètent ce que les touristes rapportent d’images.
Sur une île bretonne son « écriture intime, solitaire, farouche, insulaire, oui je crois, insulaire, comme cette empreinte que l’on devine dans les regards, les inflexions, les gestes. » Tout commence par un bruit déploie une écriture du silence, celle d’un soi insulaire, d’un je échoué sur son îlot rocheux.
Pièce radiophonique devant chez lui, au Sillon, où son regard, « en se calant sur le tempo du paysage, imprimait à chaque image une durée, un espace-temps ». Oui, le secret de sa poésie toute matérielle, non-verbale, est qu’il réside dans un espace-temps.
Peut-on enregistrer la solitude ?
Je n’ai pas de radio, dont le grésillement matinal chez un voisin (en revenant de longues années en arrière) ne me disaitt que promiscuité urbaine et inculture de qui n’entend pas le meilleur silence, propice aux matines. Ce sera une occasion : www.jgcoulange.com
Les bruits de Jean-Yves Coulange sont à la radio des plages de silence.
En couverture le pastel à l’huile, sur fond noir, des torsions lumineuses, dans tous leurs effets de perspective, de ce qui pourrait être la pellicule d’une bande-son. Tigrée, surexposée, piquetée de noir. Une peinture extraite plutôt qu’abstraite.
Les presses du réel, 82 p., 12 €, juin 2024
Un corps qu’on dépeuple, de Matthieu Lorin
Zeugmes de forte ellipse. Grande politesse de précaution prémonitoire d’écrire Un corps qu’on dépeuple quand né en 1981 on « court souvent, sans avoir jamais compris après quoi », malgré « des bronches au souffle court ».
Mais il faut encore se « détacher de ce ventre, briser le cocon comme le paysan tire un coup de fusil dans la ruche ». Ce qui n’est pas facile quand on est marié, deux enfants, professeur habitant Chartres, et que « le dard est une révolte. »
On a beau vouloir / ne pas parler de soi-même, / il faut parfois crier, avertit en exergue Blaise Cendrars – « cri en suspens », « fumée d’un incendie déjà maîtrisé », en espérant que « Les équilibres se détruisent par grand gel » ; « égrené chaque souvenir au papier abrasif ».
Ses « mains des extrémités égarées à la recherche aujourd’hui de frontières et de cordées à mesurer », une juste mesure à contre-courant par des temps délétères.
« Un squelette qui crevasse, se gorgeant de crayons creusés dans du mauvais bois. » Quand, pourquoi, comment, dans quelles conditions plutôt assurées que précaires de sa vie modeste retournée par un soc de charrue qui est le charroi des décennies, en zeugmes qui sont des ponts de bois moins lancés qu’arrachés à la langue de bois ou d’abois qui se referme de siècle en siècle – un poète jaillit-il, à première lecture ? Il suffit parfois d’un simple survol feutré.
En allitérations qui prennent la langue à la gorge des siècles tandis que les corbeaux croassent. Ami, entends-tu ?
On ne s’installe pas pour lire Matthieu Lorin. On le happe comme il vous happe.
« Je suis celui qui arrache, la bête traquée qui se souvient du crépuscule ou des saillies à la lueur des verres éventrés ». Quelles saillies de quelle bête des bois veut-il nous faire accroire quand il n’en reste, en creux, que des interjections décruées, décriées, qui grognent ou grondent mais s’écoulent de jaillir ? Quand ce qu’il en reste vaut de manquer cinquante vies plutôt qu’une.
« Mon enfance se percute encore contre les murs du préau et le fond de ma mémoire avec la force du chien débarrassé de son harnais. » Le français a fait au r, détouré de son aire, dérouté de son erre, cinglant de son nerf de veuf et dont une Révolution a déroulé le tapis roulant ronflant, un sort enviable entre les langues de son aire géographique. Matthieu Lorin, relevant renaissant peut-être d’une longue lignée paysanne, en (re)dresse le cours comme d’un gibier de choix.
« C’est à l’adolescence que je démonte l’horizon pour le mettre en poche. Au fond il y avait déjà forêts et souvenirs tranchants comme des dieux. » En livre de poche, promis. Sa poésie remonte jusqu’à Homère sinon Ovide (celui-ci pas à sa portée) par-delà notre ère bâtarde. Il se passe même d’avoir jamais été surréaliste.
« Je ne veux plus être cette simple anfractuosité contre les parois du monde. »
« Rancœurs et frottements, la morale tourne dans le vide comme la chance, un ralenti ou une sauce. / Elle creuse le corps, démonte les viscères. Retirez les os tant qu’on y est pour que la peau me retombe dessus comme un drap. » À même le corps, à branle-corps, à branle-bas l’accord, ce que de son corps il n’a pas su faire non plus que Nietzsche pour détourer la morale. Un aperçu corps à corps de sa généalogie. En peu d’accords. En peu d’âcres ors. Celui qu’il a fallu que l’on dépeuple.
« J’étale des questions jusque-là roulées en boule » alors que j’étouffais la grammaire comme un scrupule, un scandale, / ou le premier cri. » « C’est aujourd’hui encore dans l’angle mort que je renverse la vie. » Quelques confessionnaux en berne. Quelques modestes anecdotes en regard.
Un mot de cette collection Échos, ceux d’une Métamorphose d’Ovide qu’en Exopotamie (mot inventé par Boris Vian), étymologiquement par-delà l’un des fleuves des Enfers, ou du Ciel peut-être, illuminent quelques ovidiennes constellations, comme l’explique Mélanie Cessiecq-Duprat qui a créé la maison d’édition.
En couverture Écho et Narcisse (2022), peinture de Sébastien Montag, Narcisse qu’entre deux traînées lumineuses un vif écho projette en son duplicata féminin songeur.
Exoptamie, « Échos », en couverture Écho et Narcisse, de Sébastien Montag, 64 p., 15 €.
Surréalisme / Le rayon invisible, de Georges Sebbag
Plus d’un demi-siècle après l’extinction des feux, à présent que parmi les lettrés tout un chacun ou presque est surréaliste, que cela ne mange plus de pain ni de brioche ; quand « les individus du grand nombre se distribuent par listes, se répartissent par paquets (…) s’agglutinent plus dans des grappes qu’ils ne s’intègrent dans des groupes » ; que « La société de consommation et la démocratie du grand nombre » ont eu raison du surréalisme, dévoyé de « l’événement pur » à « l’événementiel à la commande » ; un bon siècle après sa naissance commémorant notre dernier grand mouvement littéraire qui distribuait déjà dans les années trente en surréalistes « in », « out », « off » ceux qu’il avait effleurés de son aile et dont les meilleurs échappaient à l’obédience d’André Breton ; écrit avec une passion aussi cultivée qu’érudite qui le rend aussi exceptionnel qu’instructif – un long hommage abondamment illustré qui ne relâche qu’aux dernières pages consacrées au philosophe Foucault et au conceptuel Deleuze, celui qu’on lit un peu comme sa queue de rat.
Gêne parfois cette orthodoxie, comme de principe, et le titre, une image de Breton, n’apporte pas grand éclairage.
Mais quelle immersion dans un mouvement de peintres et de poètes « happés par la modernité et trempés dans le primitivisme » et dans la vie et l’œuvre de son dominant. Impasses du rêve dénouées en chicanes ; coïncidences forcées, à l’écoute d’une voyante, en hasard objectif ; « ce [que Breton] nomme le souvenir du futur afin de souligner la porosité entre la mémoire et l’imagination » ; ce qui court chez lui de magistral qui jamais ne sent son magister – il est impossible de rendre compte en quelques jets de phrases de toute l’étendue de découvertes qui assaillent de tous côtés et mettent à l’épreuve un lecteur du surréalisme historique qu’André Breton a pu initier à la vie par celle de l’écriture en dépit des rebuffades qu’a amassées le temps ; je me bornerai à quelques incursions – à l’encontre de l’esprit du groupe adopté et rapporté par Sebbag (« au surnaturalisme sublime et convulsif d’André Breton répond l’expérience extatique et cosmique d’André Masson ») parfois un peu porté au superlatif.
Gifle du temps, balayé dans le caniveau : tout le magnétisme des rencontres des promeneurs de Paris que sont les jeunes surréalistes Breton, Aragon, Desnos, Max Ernst, ressuscités dans nos années soixante-dix et désormais stigmatisés comme harceleurs de rue ; sur les brisées d’une baudelairienne Passante (d’une main fastueuse soulevant, balançant le feston et l’ourlet (…) Ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais), Nadja Delcourt, une que quelques décennies plus tard Breton eût pu incorporer parmi eux plutôt que, rejetée après l’avoir fait éclore de sa détresse, de la laisser sombrer en asile psychiatrique.
(Nadja – impossible de continuer sans relire Nadja. À la lumière qui s’épand d’un Clair de terre, le livre culmine à plusieurs acmés, jusqu’au cœur d’une phrase qui réinvente le tiret après Rimbaud et Nietzsche – ici comme ponctuation de l’analogie. Mais Nadja Delcourt, malgré ses dessins énigmatiques d’un surréalisme premier, sa fragilité fascinante et la place centrale en creux qu’elle occupe dans une œuvre intense, n’est pas, de loin, l’un des grands amours de Breton. Malgré « Qui étions-nous devant la réalité, cette réalité que je sais maintenant couchée aux pieds de Nadja comme un chien fourbe ? », malgré « “Qui vive ?” Qui vive ? Est-ce vous, Nadja ? Est-il vrai que l’au-delà, tout l’au-delà soit dans cette vie ? Je ne vous entends pas. Qui vive ? Est-ce moi seul ? Est-ce moi-même ? », malgré la critique de la psychanalyse ne sachant qu’ « expulser l’homme de lui-même » et la phrase de conclusion « La beauté sera convulsive ou ne sera pas » – l’internement de celle qui lui a donné des dessins prodigieux et écrit “Avec la fin de mon souffle est le commencement du vôtre” fait l’objet de l’odieux commentaire « L’essentiel est que je ne pense pas qu’il puisse y avoir une extrême différence entre l’intérieur d’un asile et l’extérieur », aussitôt démenti par une charge d’un humour fou non dément contre la psychiatrie, l’ouvrage s’achevant sur l’hommage à une autre.)
Breton grand exploiteur malgré son génie, tant de Nadja Delcourt que de Guillaume Apollinaire qui a inventé le mot surréalisme, que de Tristan Tzara l’antiphilosophe qui a donné toute son impulsion au mouvement. Breton l’hegelien dont Sebbag, dans sa vaste culture tout imprégnée de peintres surréalistes (« La lumière émane des galaxies de plusieurs univers (…) Avec Matta, l’architecture de verre remplace la pierre ou le béton » pour qui veut vivre dans une maison de verre en grand transparent), suit davantage la démarche intellectuelle de l’auteur de trois Manifestes et d’une Introduction au discours sur le peu de réalité qu’il ne pénètre les arcanes de son écriture ; mais développe tout ce qui, entre Diderot et d’Alembert, Hugo et Bergson, celui surtout de Matière et Mémoire, son premier livre, est l’arrière-plan méconnu du surréalisme.
Un survenant un revenant, fantôme de l’éternel retour.
Pour le poète (“ C’est aussi l’énigme que pose le début de confession [de Nadja] que, sans m’en demander davantage, avec une confiance qui pourrait (ou qui ne pourrait) être mal placée”) – les contraires sont des nuances, comme pour Nietzsche.
Pas plus que Sartre la nature, André Breton n’aime la musique, jugée confusionnelle. Atrophie d’un sens, au plus grand profit de la peinture surréaliste en qui tout le sensible se concentre, et d’un plain-pied du rêve et du réel dont il est le grand maître d’œuvre. Contrairement au romantisme, il n’y a pas de musique surréaliste – sinon le jazz, incroyablement contemporain sans origine commune sinon le même rapport à un art premier. Et un délitement analogue, l’un en rock, celui-là sous la touche journalistique désignant comme rat crevé le moindre événement insolite.
Quand Breton saluait “la fin de l’ère chrétienne”, il n’imaginait pas la barbarie qui succéderait.
Plutôt que les peintres des débuts de l’ère surréaliste (Max Ernst, Chirico) ou ceux de son plein essor (Dali, Miro), ce sont les compagnons de sa décadence, amorcée de loin, que Sebbag met à l’honneur. S’il faut ne retenir qu’une toile, ce sera Innervision (1956), de Brauner et Matta, rendant compte dans un « langage polyphonique », dans « une polyvision », des « effets du cinéma et de la télévision » dans un espace-temps semé de plans et d’yeux.
Selon « la facture du rêve où les paroles sont à la remorque de la dramaturgie des images, (…) André Breton, trois semaines avant sa mort réalisera (…) une série de dessins animés ou automatiques » sur le modèle de ce que le dessinateur Grandville (1803 – 1847), ouvrant « la perspective du montage cinématographique où la vue a souvent une longueur d’avance sur l’ouïe », avait réussi dans deux dessins qu’Hervey de Saint-Denis décrit en 1867, suivant les “mutations capricieuses” des songes, comme “une série graduée de silhouettes commençant par celle d’une danseuse et finissant par celle d’une bobine aux mouvements furieux”. Dans l’art de la description du rêve comme dans le rêve, l’image a sur le texte une avance séculaire comme de micro-secondes.
Jean-Michel Place, 386 p., 27 €., mai 2024
Héraclite : ce qui « èn aeï kaï estin kaï estaï, qui toujours fut, est et toujours sera » : je récitais comme mon mantra la phrase entière au temps de mon pire dévoiement, comme mon verset fétiche, mon axiome, mon sachet d’arômes, la révélation cousue dans la doublure de mon habit comme Pascal, le papier glissé dans une fente du Mur des Lamentations – un exil d’Hellène me tenant lieu de celui honni de Juif.
« èn aeï kaï estin kaï estaï » : le pur énoncé tenant le hiatus en haleine, Malherbe envoyé bouler dans sa maigre prairie ; le décamètre qui dispense de tout exercice de sextines et de villanelles que dispensent les cours de creative writing ; l’ontologie première renvoyant Sartre féru de dialectique dans son néant, Heidegger allitérant Sein und Zeit dans son hitlérien néant.
« èn aeï kaï estin kaï estaï » : développant le ti, ce quelque chose plus lourd en paume que des siècles de latence, que nous faisait peser en bouche notre professeur de khâgne, celle qu’à ma grande honte j’ai délaissée pour des obnubilations et bientôt, après quelques années de journalisme, pour une Abyssinie des jours ordinaires d’écrivain indigne, non advenu.
« èn aeï kaï estin kaï estaï » : le condensé épuré, le cordon ombilical, le nœud en tranches épelées de cette langue grecque dont nous suggèrent le génie unique Nietzsche, Bousquet, Andrea Marcolongo.
« èn aeï kaï estin kaï estaï, s’allumant avec mesure et s’éteignant avec mesure » : plus de deux millénaires avant qu’Einstein ne redéfinisse l’infini comme cet espace-temps dont j’attends le salut sans voyage de l’homme en surnombre.
Entretemps plusieurs histoires poursuivent leur cours intermédiaire, leur présupposé fluvial, leurs thèmes jumeaux. Comme un morceau de musique s’enveloppe des aléas de sa composition, un rêve dénote ses passes d’armes, sa place d’armes et son impasse. « Ean mè elpètaï, anelpiston ouk exeurèseï, Si tu n’espères pas, tu ne rencontreras pas l’inespéré. » (traduction d’Yves Battistini dans Trois contemporains, 1954). Si tu ne prêtes pas au rêve tes espérances et ton espoir, tu n’accoucheras pas de ce qu’il te cache, et ce qui se couche à ton horizon ne lèvera pas plus d’adhérences qu’il n’élèvera de vouloir.
Si tu prêtes au vice ce que tu entends par vertu, il t’en sera rendu par myriades des clefs de sol.
Mais si tu prêtes tes lubies à Héraclite, comme Jean Bollack et Heinz Wismann, auteurs aux éditions de Minuit, dans la collection Le sens commun, de Héraclite ou la séparation (1972), et le démembres pour en brouiller le sens, pourtant aveuglant, sous des prétextes de traduction textuelle, tu ne découvriras pas que les perles ne sont pas faites pour les suidés de ton espèce, Héraclite comme Ubu n’ayant rien de commun mais tout d’universel.
Héraclite ou la séparation, quand en Héraclite se réunissent tous les contraires.
Cependant tu en trouveras peut-être une justification chez Clément ( 150 – 215) l’auteur chrétien considéré comme l’un des Pères de l’Église, de qui nous tenons le fragment, déjà dénaturé en « ean mè elpètaï, anelpiston ouk exeurèsei, anexereunèton eon kaï aporon. Si tu n’espères pas, tu ne rencontreras pas l’inespéré, en terre inexplorée nulle voie vers lui ne s’ouvre », la seconde partie à l’évidence apocryphe, une lourde explication (quoique juste) dont on afflige la phrase d’un génie.
(Pour mémoire l’horrible traduction, prétendue textuelle, de Jean Bollack et (ou) Heinz Wismann : « S’il n’attend pas, il ne découvrira pas le hors d’atteinte, parce que c’est chose introuvable et même impraticable. »)
Épouser un conjoint pour ses espérances est souvent un marché de dupes, le divorce n’étant pas fait pour les chiens. À une conjointe, le plus sûr est de faire un enfant.
Héraclite devant qui je m’incline jusqu’à terre, mon panache balayant le sol.
« Potamoïs toïs autoïs embaïnomen te kaï ouk embaïnomen, eïmen te kaï ouk eïmen, Nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et ne sommes pas », qu’explicite « Potamoïsi toïsin autoïsin embaïnousin hetera kaï hetera hudata, Ceux qui descendent dans les mêmes fleuves se baignent dans le courant d’une eau toujours nouvelle », encore un fragment peut-être apocryphe que nous tenons d’Eusèbe (265 – 339), autre commentateur chrétien.
Les contraires sont identiques. L’un des rares progrès de Nietzsche sur Héraclite est de corriger « Les contraires sont des nuances », ce que sait tout poète aux prises avec une métaphore et oscillant entre l’affirmation et la négation qui lui apparaissent comme de simples nuances.
C’est contre ce trait du génie d’Héraclite que se sont insurgés Parménide et Socrate et que s’est bâtie, bâtée, abâtardie toute une histoire de la philosophie à laquelle Nietzsche a apposé un point final. Épigones une floppée d’enseignants, le plus connu le criminel Heidegger.
Phonétiquement, ce que je ne peux m’empêcher de relever est la récurrence des oï, aï, eï sur lesquels la pensée se balance, qui la font scander par un Français en syllabes de feu et d’eau, et remonter le oïoïoï à un Juif.
Coexistant avec le regard critique, une gratitude envers ce Père ou cet évêque qui nous ont transmis Héraclite et en ont imprégné, si peu que ce soit, le christianisme, à l’encontre des philosophes.
Ce que vous écrivez est trop élitiste, et un peu présomptueux. – On n’est jamais trop élitiste.
« Tèn t’oièsin ieran noson elege kaï tèn horasin pseudesthaï, Selon lui, la présomption est un mal sacré et la vue un mensonge (Diogène Laërce, au début du 3ème siècle). Les deux propositions sont évidemment sans aucun rapport.
Ma présomption est le mal sacré d’un descendant de massacrés.
Cette pensée d’Héraclite doit être rapprochée de « Hubrin khrè sbennunaï mallon è purkaïèn, Il faut éteindre la démesure pis qu’un incendie », qui nous remet les pieds sur la lune.
Je ne peux pas ne pas signaler que Jean Bollack (et ou Heinz Wismann) traduit hubris, ce mot-clef de la pensée, de la langue et de l’éthique hellènes, par violence, le ratissant à leur étiage. Ou l’adaptant à notre époque, qui confond tout.
« Hèlios, euros podos anthrôpeiou, Le soleil, large comme un pied d’homme ! »
On rapproche aussitôt ce vers tourné en aphorisme d’un des derniers versets de l’Isa Upanishad, sensiblement de même époque qu’Héraclite, le 5ème siècle avant notre ère : « Le visage du vrai est recouvert / par le vase fait d’or. / Le personnage qui est là-haut dans le soleil, celui-là, c’est moi ! »
Autre similitude, le traducteur de l’Isa Upanishad Yves Renou, comme Yves Battistini, introduit un point d’exclamation, celui qui n’a pas cours en grec ancien (sans doute parce que les Hellènes vivaient à cette hauteur solaire qui fait jaillir l’apollinien du rhizome du dionysiaque, dirait Nietzsche).
Héraclite et Maharishi Yajnavalkya (le compilateur, peut-être l’auteur de l’Isa Upanishad) n’ont bien évidemment jamais communiqué. Tout comme l’écriture (selon Robert Bringhurst, canadien, né en 1946) est née à peu de siècles d’intervalle sur trois ou quatre points du globe, pas un, pas cent, et que des langues premières sont issues séparément du cri de l’animal humain – Babel un mythe aussi faux que le début des temps – il existe une nature humaine, même pour les exceptionnels génies.
Soit remarquée en passant la médiocrité de la pensée juive de la Bible, dont le christianisme a fait son miel. Einstein n’en a que plus de mérite.
Malgré la dimension culturelle du sapiens sapiens, plus importante que chez les oies cendrées, les chiens de prairie ou les grands singes, il existe une nature humaine.
« Really, if the lower orders don’t set us a good example, what on earth is the use of them ? Si les classes inférieures ne nous sont pas d’un bon exemple, à quoi diable sont-elles utiles ? » Je parle le Wilde depuis un bon demi-siècle. Il m’a fait la bouche au retrait où le Sade m’a jeté en avant. Ce sont deux langues que j’ai toujours parlé in petto.
Je viens de rouvrir The importance of Being Earnest que je traduis par L’importance d’être Aimé – plutôt que Constant –, la constance ne m’apparaissant pas comme un trait de Wilde.
« I hear her hair has turned quite gold from grief ». Il paraît que ses cheveux, de chagrin, sont devenus tout or. Tant de h ayant aspiré leur air.
Qu’est-ce qui me console de mes déboires ? De parler le Wilde et le Sade, et d’y avoir appris à vivre en même temps qu’à lire. Qu’à lyre. Qu’à l’ire qui ne me lâche pas.
Tout ce que de mon ramasse-miettes j’ai labouré de vertes prairies, je le dois à Wilde et à Sade.
Dans maints cas Wilde est intraduisible, même si l’anglais doit être rendu sinon traduit. Old boy, my dear boy, sur fond de buoyancy, cette élasticité de caractère, font référence à une vie garçonnière britannique dont nous ne connaissons aucun équivalent, et qu’il transporte à l’encontre de son fond sportif comme une fleur à sa boutonnière choisie avec un soin jaloux. Dans son torrent d’esprit canalisé dans les plus étroits chenaux, dans l’entente cordiale entre nos deux langues pérennes depuis au moins Marie de France, ce malgré quelques avatars comme une guerre de plus de cent ans, il est un témoin privilégié parlant un anglo-français de haute lice qui est tout l’inverse ou l’envers du franglo-américain. Son anglais parle un français de plusieurs siècles en bouche. Du grand écart volubile de son Irlande natale, pris de langue avec une distinction d’accent dont Joyce, ce bon père de famille, est l’exact contrepied, il fait partie intégrale de l’histoire des lettres françaises.
Homosexuel accompli comme Gide où-quand Proust est un sodomite humilié.
Du dandysme associé à un rejet dangereux de tout sport sinon verbal, découle à l’insu de Wilde son culte insolent de la jeunesse, cet usage frénétique du révolver à cheveux blancs de Breton à l’issue précoce tragique. Il y a du Rimbaud en lui.
Ma maladresse héritée à tout travail physique – n’excluant heureusement pas le sport – a pu me rapprocher de son dandysme à mon insu.
« Moi moi moi », moi. Je me suis battu la poitrine avec Gombrowicz (mais aussi avec Raharimanana, un poète malgache né en 1967, et trois fois plus de moi) tant que j’ai pu, ma lecture récente d’Héraclite a mis fin à l’hubris, me rendant à un peu de juste mesure.
Jack et Algernon, tous deux destinés à porter le nom d’Ernest, n’ont pas de cesse de s’opposer sur tous les sujets pour marquer, malgré la différence de leurs tempéraments, combien ils sont d’accord, combien faute d’accord ils se raccordent en toutes choses.
« The only way to behave to a woman is to make love to her, if she is pretty, and to someone else, if she is plain ». La seule façon de se conduire envers une femme est de la courtiser, de lui faire l’amour si elle est jolie, ou à une autre si elle est quelconque. Comment un homosexuel a-t-il pu m’inculquer la seule règle de la vie sociale de parade hétéro qui vaille ?
Toutes les femmes qui étaient en elle : celle de la dérive des continents et celle qui timidement essayait d’en retenir le flot ; la fille d’un seul amour et celle qui tenait le monde en équilibre entre ses seins – il les lui ferait toutes découvrir en leur faisant remonter une à une le cours du torrent, du tort an deux de la raison, du taux, rrhan, de ses obligations en portefeuille, du tôt rendu ce que l’on a tard dépensé.
« You silly boy ! » Encore de l’intraduisible. Ici adressé à son amoureux par une jeune fille qui agrée son amour et veut mettre fin à son inquiétude. Ne soyez donc pas bête, mon garçon, voyez ce que donne la traduction littérale.
Et voilà. Jusqu’ici, je prenais la peine de tout traduire. Mais depuis que silly boy m’a parlé un anglais que je pratique en autochtone depuis des décennies sinon des siècles, je m’en dispense, pensant en anglais ce que je lis. Tant de mots sont de même racine que des mots français et flottent dans une apesanteur que quand profligacy me saute aux yeux, il faut quelques minutes qu’ils se ferment et rouvrent pour que gaspillage insinue son évidence, pleine mais non entière car non étymologique, dont prodigalité vient boucher le trou sans que je sache comment combiner les deux substantiels substantifs.
Je suis désormais cet indigène sans que mes gènes y trouvent à redire. Un indigène beaucoup plus civilisé que moi, plus civil, plus civique.
Drames à venir, de Pierre Andreani
Pris par le travers d’une explication parce qu’en « l’an deux mil vingt-deux il fallut / pour honorer la lyre / sensibilité de haut babil », parce qu’au « mercato de l’hôpital psy / on dirait du pain de mie / gonflé d’eau de vaisselle » – la folie décapée de tout son romantisme, voire de son surréalisme, on entend un ton, un son résolument nouveau. Drames à venir ? Les collectifs peut-être, le drame personnel loin derrière lui, Pierre Andreani (né en 1983) nettement au milieu du gué.
La cigarette qu’allumait l’écrivain, le poète, n’est plus qu’un paquet de clopes. Le poète clopin cheminant, clampin donnant donnant, le rideau de fumée se dissipe, une nouvelle génération a émergé.
« je ronge toute, plains, compatis / à lourde contrainte d’habiter la posture ». Chez Pierre Andreani, par bouffées, chaque mot chargé à mitraille.
« segmente en états : / images qui retournent le sens / fontaine de soupe à mamie ». Hormis ceux qui l’ont payée de leur vie tel Guy Viarre, aux dernières décennies manque cette brièveté, qui a ici sur le surréalisme historique l’avantage de ne pas exclure images et sujets que Breton jugeait indignes de figurer dans un poème, tous se pliant à son ukase.
« tes mains sont prises / dans un trousseau de bagues vernies, / première encagée, grandesse qui règne / sur le bon, le certain, le démontré ». Le grand écart de registres, comme sous l’effet d’une loupe, s’est rétréci, rétracté jusqu’à une chute que ne renierait pas Ducasse et qui résume un long train de ses Poésies.
Poèmes à lire très lentement pour suivre les aléas du sens, et s’y méprendre fructueusement – à relire d’un grand jet de langue qui en rende l’ahan. Tels ces microcosmes à découvrir sur les immenses aplats par grand soleil de l’âge le plus créateur de Dali.
Un « concert au piano (…a) //dans un abri anti-ploucs (…) / jamais n’ai entendu pareille / fredaine en adjectif » – une syntaxe de piano, violons, que fredon malmène, en hommage à la femme aimée, sans la pudeur qui ébarbe l’anti-politiquement correct.
« tu sècheras ta langue nouée / prendras racine à l’endroit / en guerre contre le sens ». Mais il a beau balancer « miettes et scarabées / croûtes, vermicelles // (…) riz mi-cuit, en sauce / ragoûtant beurre, vieux brouet », le sens, les sens, l’essence résistent à l’assaut d’épluchures, de peluche hure laissée au grenier par Winnicott.
Une photographie de cri hérissé court de première en quatrième de couverture, les rabats y aidant. Autoportrait peut-être.
« long drap vaporisé de rosée / sudorifère vêture je portais », ou « c’est étrangement sourd quand je crie / quand je m’explique sur mes songes », ou « c’est insupportable cet / aller-retour permanent entre / l’avant et l’arrière des choses ». Cette poésie a un son, un rebond masculin comme il n’était plus permis.