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Destination inconnue, poèmes sur le voyage

mercredi 14 janvier 2015, par Cécile Guivarch

à l’assaut

je construis le monde
par mes deux jambes
voyageuses cisaillent
les replis des paysages
tant de gorges
serrées dans les murs
partez mes jambes
desserrer l’étreinte
des mémoires brutalisées
à l’assaut des silences
accomplis

Perrine Le Querrec

tu voyages sur le toit d’un train
tes indes tout autour de toi dans les senteurs qui défilent
tu cingles vers l’autre côté de toi tu te compromets
un père cherche son enfant quelqu’un va pleurer le sang fugace
vois le feu n’est vu que par le feu
dans ton corps de promeneur l’incendie patiente
avant de rendre l’eau de la vie sur la peau la lumière
tu voyages sur le toit d’un train dans le souffle du vent
parfois tu pleures un peu une suée souveraine

Jean-Marc Barrier

lundi
la pluie monte au premier arrêt
bus tramway busway
près tout près
du château de la duchesse
anne la duchesse en sabots
avec les passagers
les citadins
____ ___ les urbains
les pressés du p’tit matin
ou du jour sur son déclin
les costumes-cravates-attachés-case
les ouvriers les secrétaires
les retardataires
les yeux sur le cadran
____ ___ ou la montre-bracelet
les bougons les indifférents
les pas-maquillées-qui-se-fardent
____ ___ vite fait
____ ___ bien ou mal fait
sur la banquette arrière

mardi
la pluie se fait les cils
aux vitres embuées
et les voyageurs la prient de s’en aller
mais
elle a payé sa place
elle a décidé de rester

mercredi
le soleil descend sans rien dire
au second arrêt
stationne sur les rails mouillés
se prend les pieds dans les rayons
d’une roue de vélo
vérifie son ticket
l’agite comme un hochet
sous le nez d’un étourneau
qui cherche des vermisseaux

jeudi
la pluie gondole
le soleil rigole
au terminus
du bus

vendredi
la pluie accroche sa chevelure
aux rames du tramway
encor à quai
passe un rire fendu jusqu’aux oreilles
de la ligne 3 direction Neustrie
puis une odeur de mie
____ ___ de pain ou de vie briochée

samedi
le soleil et la pluie arrivent du marché
avec de pleins paniers
de babioles
et de rires en alvéoles
le soleil et la pluie montent à tous les arrêts
y’a des clameurs de marée
des chorales de vergers
____ ___ des canons de potagers

dimanche
pour mémoire
le tramway se réveille
et courtise la loire
en plein soleil

Thérèse André-Abdelaziz

Destination inconnue

1

Mon frère, le plus jeune, mon préféré
ses cheveux blonds et ses paumes fragiles
parti à dix-huit ans dans un bateau aux Amériques
rejoindre ses frères franciscains
la solitude l’a noyé
À l’hôpital on lui ouvrit le cerveau à la recherche
du liquide noir de la mélancolie
il ne revint jamais, mon frère,
aujourd’hui je suis morte, il vit
à Greenwich dans la maison de vieux
le seul à n’avoir
aucune famille sur le continent.

2

Je pense à mes dentelles, mes aiguilles, le fil blanc
piqué de sang.
J’aimais l’obscurité du cinéma
comme en rêve j’en sortais pâle et plus petite au jour,
mes joues blanchies à la poudre de riz,
cacher mes tâches de rousseur.
Il m’aimait et riait beaucoup
je lui demandais de me faire tourner dans cette robe,
et le ciel tournait lui aussi.
Puis ils sont venus, et dans le train bombardé
j’appuyais ma poitrine sur mes genoux contre mon bébé.
On ne savait pas quand s’arrêterait la nuit.

Cécile A. Holdban

Etre née à Nantes

Voyager à Nantes
Revenir à Nantes
Voir s’il y pleut un peu

Voir passer la Loire à l’envers
La Loire s’arrêter
La Loire finalement décider de se jeter à l’eau
Une ligne verte
Ondoyante comme l’estuaire
Le petit balcon de l’écrivain
Le fauteuil pour écrire.
Genoux repliés s’écrire.
Un bureau épais sur la Loire
La plante qui cascade en petites feuilles en longues lianes l’étagère
Un galet sur lequel est écrit carotide
Au marqueur
Indélébile
Un kouing aman mais tout petit parce que alors bon oui mais non
Bon alors d’accord mais tout petit
Un stromboscope
Plein la vue Nantes plein la vue
Tu m’as encore eue
Des caresses et des baisers
L’éléphant qui a perdu sa peau
L’autre qui roule ses mécaniques

Le voyage à Nantes
Ses yeux trop mouillés
Un peu
Rougis
Mais est-ce le vent

Fleur Cormier

ça ressemble aux grandes bêtes qui parcourent les steppes
aux nomades qui les suivent

il y a un conteur qui dit ça ressemble
quelqu’un qui le bouscule de l’épaule & de la voix
qu’est-ce qui ressemble à quoi ?

ça ressemble aux grandes bêtes qui parcourent les steppes
aux nomades qui les suivent
ça ressemble aux steppes qui poussent sous le vent
aux hommes qui sont les steppes
tout ce que je dis le soir entre tous autour des pierres ressemble à ça
les pierres aussi ressemblent à cette parole quand je dis
ma parole mais ce que je dis le soir entre tous ressemble au pas du nomade
au pas des bêtes au pas qui n’appartient à rien
à personne au pas qui frappe la terre à la terre qui mugit sous le pas
aux terribles créatures qui stridulent en frottant leur ventre sur les ombres
aux terribles créatures qui décomptent les temps sous leurs paupières
au vent qui frissonne nuit avec jour
& pose sur le cri encore sanglant de la mère
un murmure de braise un murmure de neige

Jos Roy

ILE PERDUE (sé dyab la dévoré yo !)

mon île est a vendre…
ses perles de pluie,
sa foudre,
ses traces escarpées qui, par le haut du soir, regagnent les mornes,
rejoignant mes entrailles,
ses rivières aux rieuses harmoniques,
ses lumignons stellaires,
ses invocations tragiques et ses gens gagés,
ses kimbwa,

… ses enfants sacrifiés,

aux yeux ouverts, défiant les larmes de leurs mères…
tout est à prendre,

… mon île est à vendre... je m’en vais !

adieu les temples de misère…
ceux à la gloire de Shiva,
tous ces autels arrogants, crucifiés, d’un Christ Bleu,
mon île égarée, et ses charognes gorgées de sève,
mon île, et ses clochards spirituels,
île de monocles, et de cadavres rampants…
île d’architecture négrière,
en hommage aux coups de bâtons,
aux bras tranchés,
aux nèg’ marron…
Malédiction !
où es tu Solitude ?
où es tu Cyparis ? englouti dans mes laves Péléennes …

mon île,

de sucre et de vanille,
mon île de sable noir,
mon île et ses trigonocéphales
circonscrits
aux cercles
de mille barils de poudre explosive,
mon île de Soukounyans, à la gloire du grand fromager,
mon île, et ses doucelettes coco, ses forbans attardés... résignés sur des lumières d’arc en ciel,
mon île NOIRE et ses céramiques cannibales…
mon île et ses mangles frémissantes au candomblé du soleil mourant…
… les aboiements se font plus proches…
je m’en vais à revers,
dans le sillage des caravelles et leurs effluves de cannelle…
… Santa Maria et Marie Galante aux cales négrières exultant de rêves rebelles !

Nègre de Congo, mon île est à vendre !

Kenny Ozier-Lafontaine

Au loin batifolent et s’entretuent
les rumeurs de la ville, terreau
des incendies, des leurres, des images
où scintillent les idéaux mythiques,
où les balles font de l’amour une proie,
où la douceur coule des regards
au milieu des gravats et des cris.
La grande marée dépose sur le sable,
algues rouges et coques vides,
débris de bois, de filets, de cageots,
et tous les rêves de marins inconnus.
Alors commence le vrai voyage,
l’errance, ni terme ni fil, au gré du vent,
seule façon de caresser le monde,
de s’y perdre afin de renaître,
de narguer la mort à chaque pas,
voyages de Sinbad ou de Cristoforo,
de Marco Polo et du Captain Cook,
de La Pérouse disparu à Vanikoro,
toujours là-bas avec ses équipages,
vaillants découvreurs des hauts-fonds,
cuir tanné par le sel et la soif de ciel,
vers d’autres terres, d’autres mers,
des îles et des côtes sauvages, habitées
de femmes gracieuses et de pêcheurs
de perles bleues, loin de tout,
à l’ombre bariolée des cocotiers,
ainsi, l’être file entre les rochers,
traque l’horizon et sillonne l’absence,
attendait-il son train retardé
pour cause de rails rouillés.

(18 novembre 2014
Sauvage ontologie, 32 (série en cours))

Jean-Jacques Marimbert

Dans le tango de Buenos Aires
il y a des hommes et des machos
il a des lames qui sortent la nuit
des ombres et des fourreaux
des bouteilles qui se brisent
aux tables des bistrots
et des notes qui s’échappent
des tristes bandonéons

Dans les rues de Buenos Aires
il y a des putes et des maquereaux
des touristes qui recherchent
l’attraction d’un bon tango
des fantômes dans les poubelles
appelés cartoneros
des odeurs de viande grillée
des effluves d’asados

Dans la ville de Buenos Aires
il y a des masses et des troupeaux
des hommes qui se déplacent
pour de tout petits boulots
des heures entières
passées en colectivos
ces bus suicidaires
qui vont jusqu’à Olivos

Dans les livres de Buenos Aires
il y a Borges, Cortazar, Sabato
Bioy Casares, Walsh, Piglia
Fogwill et Victoria Ocampo
dans les disques tournent encore
les notes du Gran Osvaldo
les audaces de Piazzola
les orchestres d’Aníbal Troilo

Dans la tête de Buenos Aires
il y a 30 000 desaparecidos
des hommes, des femmes et des enfants

Samantha Barendson

"Quand tu aimes il faut partir"

ce vers de Cendrars, trotte, galope, rue dans les brancards, percute violemment l’horizon cloîtré, dévaste la terre bancale du peu de tes jours sans jour, sous l’impossible chemin sans croix

partir

vers dunes sauvages mouvantes et perlées d’ombres, rives instables crapahutant au-delà des blancheurs d’écumes humaines, forêts impénétrables où le sang ne sèche pas mais fait pousser le vivre

repartir

loin de ces trottoirs où tu titubais, de ces bars où tu tombais, ces chambres où tu ne dormais... de cette femme que tu aimes, malgré tout, toi... victime de ta culpabilité... courage d’assumer ta lâcheté

ne rien conserver, ne rien laisser.

Vincent Motard-Avargues

Prose d’ailleurs ou de nulle part

J’ai un ami qui voyage.
J’entends venu de dehors le chant d’oiseaux. Il est d’un doux exotisme, d’une étrangeté et d’une habitude suffisante à mon bien-être.
Mon ami parle de kangourous avec lesquels il saute, je crois. Il parle de Singapour ; il parle des Indes.
Je sens le cœur battant de toute chose. J’entends l’impossible passage dans chaque rue, près de chaque rocher.

Olivier Bastide

Extrait de « FERROVIAIRES », inédit

Nous nous abattons sur les sièges confortables.
Plafond bas, tendu de moquette.
Harmonie gris clair et vert cyan.
Harmonie tunnels,
noire.

Qui es-tu, toi le Train
que j’interroge depuis si longtemps ?
Du fond de quelle mémoire me parviens-tu ?
Fantôme d’un grand-père cheminot,
mort à quarante ans,
jamais connu…
Sa voix,
jamais entendue,
est-elle devenue voie ?
Il portait un nom de voyage « Marin ».
Je me dirige vers son mystère.

Une armée de pylônes
s’avance à notre rencontre.
Où êtes-vous, Don Quichotte,
armé de votre lance rêveuse ?
Cette poussière au loin,
celle levée par les sabots de votre cheval ?

Les figures familiales défaillantes
m’apparaissent en filigrane
entre deux pylônes électriques.

« Il pleut sur Nantes »,
évidemment…
Mon père s’efface,
petit à petit.
Ne marche plus,
lui qui m’apprit à marcher.
Mon père…
Rue du Docteur Andarelli,
à six-cents kilomètres d’ici.
Mon père…

Chantal Dupuy-Dunier

je vois un film
et c’est parti
je suis vraiment
ce vieillard
cet enfant
cette japonaise
cet animal

la nuit
pareil
je ferme les yeux
et c’est parti
je suis vraiment
cet homme ou cette femme
d’un autre âge
autre pays
autre langue
autre vie
et parfois même
cet oiseau
ou cette tablette de chocolat noir

la nuit
je vois à travers les âges
je vois plus large
je voyage

ailleurs
jamais si loin
que dans l’immobile

Mélanie Leblanc

0
écrire

ceux qui osent

l’errance
sans majuscules

1
point final tous ces lieux
fermés

l’aimer étouffe

2
alors
il pousse un cri

l’errant

brise les murs

3
et quelque soit la brèche
il s’y engouffre
s’y perd

hasard
avant les choses décors où nous mourrons

4
tu le croises un errant
tu n’oses le regarder

mais il n’est pas errant

a
simplement cessé de croire
les regards

5
et quelques soient les lieux où aveugle il avance
quelques soient les folies où il accueille la sienne

où il bouleverse la nôtre

sais-tu
si près de toi

son visage
un sourire

son visage
une larme

6
où il sait et le tait la folie où tu vis n’y laisse que l’innocence où
tu le crois
errant

Luc-André Rey

"On croirait le désert, ces longues routes à la nuit.
Les obsessions traquent les ombres des hommes.
Ils vont à la fenêtre, inclinent le haut du corps et voient ce que nul n’atteindra plus jamais.
Sans défense, le voyage est possible, nous, dans le train de la partance et
"- Après on meurt parce que plus rien ne sera aussi fort.
- On sera comme des fous."
Le monde attend des miracles, et on trimballe ses peurs,
le froid contre les dents, les rages des enfants tranchées au vif ,
les jours gris et les cris qui s’étouffent.
Le voyage se lit à la flamme des patiences, et des mots fulgurants.
Demain, l’essentiel nous sera rendu, à genoux dans le train.
L’espace me noie, je m’égare, je me trompe de trajet. J’avance toujours vers toi.
Le paysage est une mauvaise herbe dans le monde qui plie.
Sur les parkings, les cartons entassent la misère et les baisers gâchés/perdus.
Le gouffre de l’angoisse gronde sous nos pieds,
les enseignes rouges, dans la nuit, mâche des torrents, je te donne !
toutes mes indulgences
pour un visage.
Je cherche la lumière, et là-bas, des loupiotes,
alignées dans mes mains,
sur des kilomètres de feuillage."

Brigitte Giraud

Tissé d’herbes et d’arbres
d’eaux de montagne et de cailloux d’un blanc violent
je suis pétri au feu des ombres
et des collines sèches où crient les parfums âcres

A l’envers de mes racines
un vent insensé
recherche un éternel à sa mesure
lime et lave le ciel
torsade bouscule
révèle
et quand on ne sait plus
où s’arrêtent nos parois
la nuit tourmentée rêve encore l’usure du bleu

Du profond de ma terre et du vent
m’appelle le Monde
Le loin n’est jamais loin quand mes pieds y marchent
Les sommets respectent le même soleil

Quand le désert s’ouvre j’entends le chant des sables
Au-delà des soirs mauves je connais une vallée
Ma mémoire brille de regards et de rides

Les mots des autres sont des musiques
où s’évapore l’inconnu
Leurs gestes quotidiens pourraient être les miens

Je reviens toujours là où je vis
et je reste aussi là d’où je viens
Je m’agrandis sans fin des sentiers et des foules

Je partirai encore sur la peau de la terre
vers les couleurs des épices
et tous les sourires que je ne connais pas
jusqu’au jour
où je m’en irai
seule
vers l’autre frontière

Roselyne Sibille


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