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Billets de Christophe Stolowicki

lundi 31 mai 2010, par Cécile Guivarch

 
Une île sous le vent

J’écris d’un angle mort dans la sylve des siècles et les déchèteries de mon temps, celles où
parmi les cristaux enduits d’immondices j’ai composé mes premiers poèmes à l’âge tendre,
celui d’avant le vert paradis. On imagine que l’homme ne peut pas survivre à tant de laideur et
l’on est tout surpris de le retrouver un siècle après, ayant compris sa leçon et décru, commençant
à décroître. Cela se nomme résilience.

Je me suis réveillé haletant au sortir d’un rêve où je disais le non-art d’écrire à des écoliers cabotins. Il n’avait pourtant rien d’un cauchemar. Quelles péripéties récentes en sont la source offre peu d’intérêt, même pour moi seul. Mais peut-être le nom de l’écrivain que je découvre à son long cours d’écrire, à une vitesse précise hallucinante, René Crevel, qui s’est suicidé à trente-cinq et qui l’annonce dix ans à l’avance, bisexuel qu’André Breton se permet de gifler sur scène.

Pourquoi le clavecin, puis le piano, sont-ils l’instrument qui a le plus d’affinité avec l’écriture ? Ne pas me presser de répondre, elle répondra pour moi, à touches serrées, desserrées, à touche en bouche, à couches de notes recouvrant de leur réseau mes secrets. De Scarlatti (dont je me repasse les Sonates), Bach, à Monk, Bill Evans, Enrico Pieranunzi, les doigts courent, les mains se croisent et décroisent, décruée la prise de parole fait courir ses caractères écrits. Avec le clavier de l’instrument celui alphabétique de la mise à nu, au net, de mes réflexions cultive sa parenté, pare en t, de tierce en quarte en prime, les coups de taille ou d’estoc dont se fendent mes adversaires, mes ennemis. Comme sur le tableau d’Hokusai où s’affrontent rampant et pic en tête. L’écriture pianistique est le rampant.

Maintenant c’est Monk Plays Duke Ellington que je me suis remis, ce que j’entends est l’accent, oh certes pas étranger, Monk s’inscrit dans la plus pure tradition du jazz, qu’il accomplit ici sur les brisées du Duke, sans rien d’hispanisant, pas même ce peu que Miles Davis convertit dans Flamenco Sketches, non, un accent qui lui est propre, qu’il a cultivé par son art retors rétractile – je comprends soudain que c’est le mien que j’entends, qui jaillit dans Le harem vertical après que je l’eus longuement travaillé dans Ou l’impunité, aussi sourd qu’aveugle, qu’anosmique, perceptible à la seule lecture, concocté à froid dans une arrière-cuisine, une souillarde où s’exalte ce que je souille, fouille, foule, dérouille, déroule comme le papyrus de mon âme.

En tordant le cou à l’accent juif, j’ai écrasé quelques antisémites au passage.

Suicides d’adolescents prolongés, écrivains de première force, René Crevel que je viens de découvrir, mais après lui Alejandra Pizarnik, Guy Viarre, sur qui à la trentaine passée se referme l’impasse après que des mots compressés ont jailli – mais qui ne sont pas le génie, unique, Rimbaud qui, tandis que l’impasse se refermait sur lui dix ans plus tôt que sur ses séides, a ouvert à la poésie, à la littérature, à tout l’art, car ni peintres ni photographes ni musiciens, sinon les jazzmen historiques, ne connaissent cette pression de s’accomplir avant un âge fatidique, a ouvert une ère nouvelle. Gombrowicz l’a senti qui en écrivant Ferdydurke a franchi le cap, d’inespérance, d’inexpérience, dont s’ensuit son œuvre seconde. Gombrowicz qui, si ce n’est dans les dernières années de son Journal, s’est toujours gardé de toute poésie, et y a même écrit un pamphlet, à entendre au second degré mâtiné de tierce en quarte, intitulé Contre les poètes.

Où il a suffi à Pascal de quelques mots, Gombrowicz débute son livre en se déchaînant contre les demi-habiles avec une rage qui eût dû lui aliéner à jamais leur demi-masse, leurs masques et leur mascarade si l’amour-propre, le divin amour-propre ne les protégeait de ses coups de poignard.

Étrangement, se lançant dans les lettres, il vibre des mêmes accents dont je frémis à mon bouquet final.

De sommeil qui me prend, me surprend, en intensif réveil, ce n’est pas ici simplement un Journal, un récit sur le vif, sur le motif, c’est plus dense, plus intense, plus dépressurisé. C’est une épreuve.

Déjà il y a un demi-siècle, je ne connaissais pas le plaisir d’écrire mais comme tous ceux que j’aime, l’âpre volupté. Comme eux, j’en ai derechef le déferlement. Défaire le mensonge qui me ronge me tient en éveil. Ce que j’écris est toujours aussi inconvenant. Le pal pas PayPal, ni la pâle aube si elle ne tourne à l’aurore.

Près d’un siècle après René Crevel, dont je lis Le clavecin de Diderot (1932), Crevel dont la colère, ici par exception de grande orthodoxie surréaliste, oscille entre Lamartine et Anatole France comme objets, désormais insignifiants, je lève à nouveau le vent de la même exactement à l’inverse, contre la masse étouffante non contre les individus qui en émergent si mal. À l’inverse ? Certes. Mais la voix, l’accent, le tempo, la rhétorique, l’arrêt sur arrêts toniques que je dois au jazz sont les mêmes. Le miaulement. René Crevel, le grand ancêtre que m’a dégoté Henri Abril en lisant Le harem vertical.

Joëlle, j’ai enfin trouvé le mot, était fabuleusement vierge.

Est-ce d’avoir lu des fables de La Fontaine ? Je vais retourner à ce fabuliste, qui lui a fabuleusement réussi le pari d’être un écrivain populaire entre tous, le classique des classiques, et d’exceller dans son art avec un raffinement aristocratique à longue portée, l’impair sans le tragique de Shakespeare lui tenant lieu de chute, à qui il est parfois arrivé de manger / le berger – dont il faudra attendre Baudelaire pour connaître l’équivalent. Mais lui sans éveiller le courroux de son roi comme Baudelaire celui des bien-pensants, réussissant à se faire passer pour le bon La Fontaine alors qu’il fut mauvais père, mauvais époux, sujet se rebiffant contre son prince en se gardant bien de se rebeller contre son roi dont sous couvert d’apologues il écornifle le despotisme.

Et dédaigneux du plat Descartes et de ses animaux-machines, lui qui au moins observait les animaux. Là encore, il faudra attendre Gide (« Je sens, donc je suis ») pour en retrouver un équivalent.

 

Ainsi les désertoirs, de Henri Abril

Il suffit que les mots se décalent sur les portées du sens pour qu’en sonne la charge et qu’ils se rechargent d’un sens qui bouleverse notre lecture.

Un titre détestable, pourquoi titrer d’un néologisme ? Parce que seul désertoir, qui mieux qu’avec démêloir, déversoir, dépotoir, déboires, rime avec laminoir et l’âme noire d’un passé juif, rime avec trottoirs d’un galop tourné au tsunami, rend exactement un mot sans doute slave lourd d’avoir cheminé de poème en poème jusqu’à prendre toute sa force traduit en français. Parce qu’il est des détresses fertiles que la langue française n’a pas appris à connaître.

Henri Abril, ce douloureux, ce charnel traducteur plurilingue plutôt que polyglotte (polyglotte fait trop vibrer de performance), dont le chemin de langue en langue, route de crête semée de précipices sur des siècles, s’attarde sur les dialectes vécus comme des idiolectes, idiot d’Europe non international – d’épouse ukrainienne, a partagé toute sa vie entre la Russie (je devrais dire le russe, véhicule de quelques recueils de ses poèmes, et l’Espagne sa matrie (« entre les dents un matronyme tremblant de pudeur »), dans l’entre-deux le français comme principale langue d’écriture. Veuf récent, il se partage désormais entre l’Ukraine meurtrie sous les obus et les drones, et une Espagne derechef antisémite.

Ce pacifiste chez qui la forme détermine l’action – ici des sixains par deux fois composés d’un « tercet enchâssé dans une rime slave (infléchie ou tronquée après consonne d’appui et voyelle), distique en italique, monostiche orphelin et rescapé », soit la rime approximative de forte allitération que seule le français a conservée de son passé racinien et hugolâtre de facture théorisée par Malherbe – a dû se surprendre de sonner une telle charge de cavalerie (« scrutant un millénaire affranchi de ses mythes » dans « L’ombre tachée de sang du dernier ménestrel », parmi « Nos mortes qui survivent debout / linge tordu »), son alezane se muant en un destrier farouche.

« Signes après-coureurs, lumière trop crue / passée à travers sa propre transparence ». Revenant sur une ascendance de « rabbins chassés sur des sentiers de soif et de fange », « N’avoir plus […] de slogans scandés par une joie mauvaise » – l’antisémitisme, crime de sang, appelant désormais sang pour sang.

« Une saga subliminale, prête à abroger les fêtes », dé-jeûner de formes larvaires que le poème appelle. Allitération multilingue « le ressac des sésames et des césures ». Rangée « Une âme en poussette, langée de vieilles chimères ». « Sous l’écorce de soi dénou[és] les contresens », à volée de siècles « les myriades d’oiseaux évadés des augures » toute une Histoire se saisissant d’un modeste géographe linguistique dont la vie transpire de langues, la plupart en une au débouché des mots – quand l’Europe se rétracte, de toutes ces cités grecques désunies par l’absence d’une langue commune, devant la puissance informatique d’Empires désormais barbare ou inculte, la poésie nous montre la voie.

Z4 éditions, 104 p., peinture de couverture de Aristarkh Vassilevitch Lentoukov, 14 €, octobre 2025.

 
Bill Evans. Allons, ne soyons pas raciste, en jugeant que je passe du culturel. On peut être de race blanche, et un jazzman historique.

Automn Leaves, repris de Nat King Cole, et que j’ai bonheur à réentendre. L’improvisation qu’il y greffe est éminemment pensée, comme Miles, Monk ou Coltrane se gardent de penser. Coltrane, passé 1964, entraîné aux pires dérives par son défaut d’intellect.

Puis je m’y fais l’oreille. C’est aussi écrit que du Proust, vous emportant au long cours. C’est seulement aussi ajouré que Proust remplit tous les interstices d’une longue phrase. Proust n’écrit pas entre les lignes où Bill Evans pêche au vif.

Coller un isme à psukhè est dévoyer ce peu que notre âme a gardé de grec, d’hellène, d’Hélène arrachée à Troie et se repentant de sa trahison. Mais les psychiatres ne se repentent pas, trop de patients trop patients ne bouillent pas de l’impatience qui m’a fait naître à une vie heureuse sans jamais, dans ma vertueuse indépendance, m’étendre sur leur divan ni m’enfoncer dans leur fauteuil, ni avaler un psychotrope, même à la veille d’une opération à cœur extrait où j’ai dormi comme un bébé. Ni de roman que si l’amant ment à son amante en mâchant la menthe du renoncement.

Sachant qu’aucun ne peut égaler le récit du divin Tacite ni les actes du divin Néron, je me faisais une loi de m’identifier à ce personnage, à cette personne, la première de mon singulier pluriel. Je ne connaîtrais Tibère ou Caligula que par le truchement de Suétone, simple scribe que son sujet, ses sujets dépassent sans que son écriture ne s’élève ni ne s’abaisse à leur diapason, faisant se retourner Cicéron dans sa tombe et le divin César, premier du nom dont la dynastie tient son patronyme, griffer d’une rature son texte habituellement de premier jet comme celui de ses javelines, coups de sabre et de confiance en son étoile.

Jamais, lisant Suétone ou César, je ne serais pris aux reins d’écrire comme à la déclamation, la profération, ce juste milieu, ce centre aéré, cette ligne de faîte, de crête ou de creux entre la déclamation et la profération qu’est le style de Tacite, dont pas un jeu de mots final ne vient gâcher, entacher, fléchir le cours implacable.

Des actes, non des mots. Des mots tenant lieu d’actes. Des mots comme l’acte suprême en un siècle de pollution lumineuse zébrée d’images où ils passent pour matière superflue vendue au poids, au kilo, à qui l’ose, ankylose, d’un siècle de fin des temps, de fin fond de la décadence dense d’anses de la cruche, de l’accroche, chacun d’entre nous.

Ne pas craindre le symphonique, le saint-phonique où la plupart des écrivains, les surréalistes historiques en tout cas et leurs pâles séides actuels, ont opté pour le saint-visuel. Saint-Pierre, Paul ou Jacques, et les dépassant d’une demi-tête au centre de l’image
car assis dressé comme un vit, sitting up comme personne, Saint-André Breton.

Je bande de toute mon âme, à présent que le corps fait plutôt bande à part.

Je me souviens, il fallait absolument que je l’aie, telle ou autre, qui m’avait allumé les sangs, les sens, l’essence de mon être, que je l’aie, du verbe avoir – être est devenu mon auxiliaire presque unique.

Ou l’impunité parce que maman me pardonnait tout. Aussi, gamin, j’ai volé ! j’ai volé ! Et dès l’âge d’homme, d’écrivain, j’ai violé ! j’ai violé !

En occultant celle des nazis. Mais je ne laisserai plus impunis tous ceux, surtout de race blanche, que je pourrai épingler qui incitent au retour désormais planétaire de l’antisémitisme. Les nouveaux collabos.

De la langue plein la bouche. Il suffit de s’en emplir la cavité buccale, l’orale des Annales, pour lire Tacite aussi couramment dans le texte que si l’on avait soi-même édicté de savantes intrigues, de sévères semonces, pour lire Gombrowicz comme si l’on descendait de hobereaux polonais sur des générations plutôt que de Juifs qui ne m’intéressent que depuis les quatre dernières où ils ont rejeté la chape ancestrale. On arrêtera là le parallèle jusqu’à ce qu’il décrive une asymptote et touche à l’infini au travers d’une leçon de choses de petit chose en bute au harcèlement scolaire devenu, par la grâce et l’instigation de Joëlle, un karatéka dormant sur le dos, implacablement sur le dos, comme le soldat d’une nation en guerre où n’existe pas l’apnée du sommeil des dormeurs sur le flanc, qui retirerait les psychotropes du marché pour sauver le budget de la Sécurité Sociale des pacifistes à tout crin quand d’un peuple germain l’imbellis aetas, l’âge impropre à la guerre, faute de défenseurs est jeté en esclavage par la révolte des gladiateurs barbares dont le surnombre l’a emporté.

Utinam Ah si seulement (!!) la décolonisation s’était étirée sur les quelques générations nécessaires pour qu’ils s’imprègnent de la modération reproductive qui nous a demandé un ou deux siècles quand pendant des millénaires il leur a fallu, religions aidant avant qu’un docteur Schweitzer ne sévisse, se reproduire à tour de reins pour simplement survivre.

La décolonisation s’est faite beaucoup trop vite.

Jusqu’au prochain numéro de voltige aérienne, je peux ranger Tacite.

Que l’on se souvienne comme la démocratie était aristocratique quand dans les dèmes, quand dans l’œdème, avant que ne s’opposent pères conscrits et tribuns de la plèbe, on élisait les futurs stratèges. Quand les nobles polonais élisaient un roi.

Profération, mais pas ce que les professeurs en ont fait. Merci quand même.

Qui sont les premiers grands féministes de notre langue ? Le tout premier, ça ne se lit pas parce qu’il n’en parle pas, c’est La Rochefoucauld, qui admirait Madame de La Fayette. Mais le plus grand est indéniablement Sade, qui a pris une voix, adopté une âme féminine. Et peu de contemporains savent lire les poètes filles comme moi, en particulier les délaissées d’un premier lit.

La grande tare de Nietzsche est de n’avoir pas connu de sexualité heureuse, que ne répare pas assez son admiration pour les romanciers français de son siècle, notamment Stendhal. Mais son mérite, son sens de lecteur est d’avoir élu Stendhal plutôt que le distendu Balzac. Je dois à ma longue chevauchée au côté de Joëlle, au côtoiement du plus
gros d’une vie, au long bain amniotique de nos âmes jumelles, jumelées comme sont jumeaux sœur et frère monozygotes, aussi opposées que pétries de la même farine, couple où dans l’ovaire, dans l’utérus et bientôt vers à vers la fille domine – je dois à mes fréquents, quotidiens, désaltérants séjours à la claire fontaine de la maison d’en-face dont je ne me lassais pas de questionner les secrets, la tournure secrète indomptable et fidèle, fi d’elles qui manquent de féminité, je dois d’être aussi équilibré et d’afficher en langue, comme Sade, la double face de Janus bifrons, aussi prompt à la paix qu’à la guerre, aussi hystérique qu’obsessionnel, ce qui m’a longtemps empêché de percevoir combien Joëlle était obsessionnelle elle aussi et peu hystérique, son corps parlant pour elle, bien davantage que de l’anorexie, la langue de la beauté spécifique aux mannequins de notre âge d’or.

Ne pas rompre le fil, ne pas lâcher la corde, m’enrouler au moindre toron.

 

Les Mille et une nuits de Galland

D’entrée Les mille et une nuits sont des histoires fort lestes que Galland gaze, édulcore, dont il atténue la crudité mieux que Sade, quand il en prend le parti, ne met une sourdine à la sienne. Sade noie son vin dans des volumes d’eau, alors que Galland n’ajoute que le strict nécessaire à ajouter comme à tout vin hellène. Ce sont des contes pour dames que les hommes peuvent lire eux aussi. Ils ne s’en feront pas faute, certains passionnés, épris jusqu’au fond de lettres, tels Stendhal ou Proust, comme si les coups de lime, voire de rabot, dégageaient, déglaçaient leur quintessence. Traduits par Mardrus, qui pourtant rétablit l’original jusque dans ses redondances textuelles, ils ne produisent pas cet effet.

Suis-je, ai-je toujours été mon propre Galland ? La flèche n’atteint-elle pas mieux sa cible de la passer de plusieurs coudées ? Le vouvoiement des filles d’une passade était-il marque de respect ou l’insolence de les garder à distance ? Ou la juste mesure, entre myopie et prebytie, d’un bon lecteur d’autrui. Le vousoiement une mesure moyenne, propre au français, entre la troisième personne, trop cérémonieuse, et la deuxième personne du singulier dont le regard trop tôt de trop près brouille la vue des presbytes. Celle de l’honnête homme vis-à-vis de ce qu’en adaptant La Rochefoucauld, il ne faut regarder ni de trop loin ni de trop près.

Les mille et une nuits de Galland sont un comble de littérature française, non à une acmé mais un étiage que je rejoins dans la nuit des temps.

Peut-être faut-il ce code, cette décence en son essence, pour que deux civilisations aussi éloignées se rejoignent. Comment peut-on être persan ? Nous ne le comprenons que dans cet entre-deux langues. Comment puis-je être moi ? Je n’ai commencé à le comprendre que par le truchement du polonais rappris sur le tard.

Et pour ce qui est d’à présent, merci encore à mon premier éditeur qui m’a dissuadé d’adopter le pseudonyme de Benoît Delphe, sous couleur de fraternité un pseudonyme moins pervers que de simple déguisement. Sous lequel les présentes lignes me seraient interdites.

Le principe même de l’enchaînement de ces contes, dont on ignore l’auteur, connaîtra dans les temps récents une fortune éditoriale prodigieuse : le suspens du polar qui jamais n’égalera celui des Mille et une nuits, d’une menace de mort imminente. Le feuilleton se décompose non en traits de sang mais de menace – ce qu’un sadien contemporain garde des sévices figurés par Sade.

De réveil en réveil j’ai adopté cet enchâssement et m’y fie.

Un suspens qu’à la fin de la première nuit la sultane fait juste traîner le peu qu’il faut, comme s’attarde un rêve de toute son haleine…

À ma vie je donne les points de suspension qu’ont si bien réussi dans des romans Colette, Céline, Sollers.

Et aussitôt, dès que le sultan accroché par la curiosité retarde d’une première journée la mise à mort, s’enclenche une mise en abyme, le premier conte calqué décalqué de la situation de la sultane. Quand la menace relâchera, Shahriar ayant résolu sans le dire d’accorder un mois ou deux à Shéhérazade, les contes ouvriront plus large leur filet symbolique qui happera d’insolites trésors dans ses mailles, le roman se poursuivant de récit en récit comme une vie remonte de rêve en rêve.

Ici l’on épouse souvent sa cousine, les mariages volontiers consanguins sinon incestueux comme ceux de pharaons ; nous sommes en des temps fonctionnellement antérieurs à la tragédie d’Œdipe et à la naissance de l’Occident.

Récits dans le récit, de récif en récif nous découvrons la mer.

Faire périr l’innocent et sauver le coupable, ou déjouer les accusations mensongères, d’imbroglio en embrouillamini égarer le lecteur dans un inextricable fouillis dont il sera tiré de justesse pour aussitôt plonger dans un nouveau réseau d’intrigues entrelacées – le début des mille et une nuits tire salve sur valve sur rave partie pour que pas un instant l’attention ne relâche, fil après fil pour tisser une cotte de maille qui préserve la vie de la narratrice. Les récits d’envergure, les rêves profonds ne pourront venir que quand le sultan Shahriar sera ferré. Se constitue un modèle du romanesque qui nourrira nos plus grands romanciers, Stendhal, Proust. La littérature française de prose prend dans l’Orient son accent le plus français. Les mille et un romans de Balzac dont le principe de mise en réseau a inspiré Proust, et avant lui Zola, se décanteront, et de leurs eaux mêlées s’élèveront, telle la suite de voyages de Sindbad le marin, ou Histoire d’Aladin, ou la lampe merveilleuse, les jets d’eau célèbres s’entrecroisant des côtés de Swann et de Guermantes où judéité et aristocratie se rejoignent si l’on passe par derrière. La littérature française, tel un roman des mille et une nuits, demandera près de deux siècles pour écarter, nouer ses jets d’eau jusqu’en leur gerbe finale à l’hôtel du prince de Guermantes et jusqu’en son temps retrouvé.

Les Mille et une nuits testent à présent (au premier tiers) une nouvelle manière, inverse, opposée, celle de pousser la patience du lecteur à bout (Histoire que raconte le tailleur, celle d’un barbier insatiable bavard, babillard indécrochable), Shéhérazade a suffisamment ferré le sultan pour se le permettre. Traduit en français contemporain, c’est une façon d’explorer les limites du roman en inversant le suspens et le principe de la narration. Il suffit de s’en imprégner pour ne plus supporter l’esquisse d’un polar.

Garnier Flammarion

 

Une arme pour les bourgeons que les bras déploient comme s’épandent des taches d’huile

quand il en eut usé à l’aise, le plus vaste poème de l’âge psychique à portée de boutoirs, de ses défenses parallèles

Maupassant, Bel ami. C’est le tempérament qui parle. On ne peut rien contre le tempérament. Sade, Les cent-vingt journées de Sodome. C’est le même tempérament.

À l’aide, à mon secours, viens oh viens : où tant de vie exubérante achoppe sur un malaise de tristesse, de malbouffe du surréel.

Clope sur clope dans son emphysème, s’achevant de remords, maman. Comme de nombreux écrivains, clope sur clope, pour se secouer brains.

Keen, wilful, earnest, qu’il soit aigu ou intentionnel, tous signifiant fervent, sont synonymes sous la plume d’Oscar Wilde. – Je lis toujours les mêmes livres, et n’ai de cesse de m’y reconnaître toujours davantage. Ici j’ai découvert l’anglais, et la vie avant de la vivre. De l’avoir vécue donne tout son prix à l’anglais français de Wilde. Il m’a fallu le plus français des Anglais pour comprendre l’anglais. Sans Sade, le français de Chamfort et de Rousseau me serait lettre morte.

Les deux propriétés qu’un étang de nymphéas confond dans mon souvenir, celle où s’est retirée ma principale éditrice de poésie, et l’autre où vivait un peintre déchu en sculpteur éphémère d’espace floral. L’éphémère, déjà rongé par l’évènementiel, épargnant Monet.

Cinéma qui opère à plusieurs filtres superposés, comme en retour d’un zoom avant à plusieurs temps, la poésie d’un âge de tungstène, envers d’un âge d’or.

Parmi les petits blasés qui n’avaient rien vécu je me tenais à part, éclairée ma timide imposture par les paradoxes en série d’Oscar Wilde, par le paradoxe fait chair, alors que relu The Portrait of Dorian Gray plus d’un demi-siècle après, c’est la chair qui leur manque ; qui me manque. Lâche heir, je n’ai hérité de rien.

Les mêmes paradoxes, mis en situation dans son théâtre, sont des traits de génie. Ou même servis d’affilée, non romancés.

Quand j’y repense, je n’ai assassiné personne, tout en me vantant vie durant d’être un meurtrier sériel. Aussi vain qu’en mes jeunes ans. Vain an, mal an. Veinant my path de sang français.

L’animal en nous : de la métaphore à l’éthologie, qui s’est perdue en chemin. L’éthologie renouvelant la métaphore, l’âme est ta forteresse vide.

Je suis sur des chardons ardents. Ce qui me tient aux reins est une épizootie de souffle, une ardeur massive n’épargnant rien. Les mots se glissent de sous l’habitacle qui les tacle, les confond. Les mots me lâchent à la gorge où ils s’engorgent et de ressources étanchent la soif. Les mots sont les sept nains et leur chaumière le repaire de mère grand. L’âme erre, l’âme hère plus pauvre que dément.

Les mots sont les quarante voleurs, Académiciens français réduits à trente-sept ou huit par la dureté des temps.

Han, han, han, à coups redoublés je patine, de jumeaux en triplés je badine, de ma badine a stick je fends l’éther. Il est temps qu’Oscar Wilde me lâche.

Les mots, as it has always been.

Mozart a le geste architectural. Nietzsche, en grand Allemand, emporte dans son élan tout le lourd bâti rhétorique de sa langue (« Rhéteurs, crânes à taillades », dit Héraclite), celui qui nous fait sourire de Kant, détester Hegel, et auquel abonde Heidegger, ce nazi qu’on donne à Nietzsche pour successeur.

Hegel notre pire rhéteur, qui prétend, surmontant les entailles, les effacer.

Il ne se passe plus rien. De temps à autre une ombre tire le rideau, lève le rideau sur un passé de gaieté intense, de vie prise par ses cheveux d’ange.

La censure qui fait procès à Flaubert, à Baudelaire, a au moins l’avantage de les mettre en évidence. À cela près, en près d’un siècle et demi rien n’a changé, je bute au même étouffoir que Nietzsche, le mentor de mon jeune âge.

Nietzsche, ce philosophe poète, comparé à Goethe et à son roi des aulnes, écrit des vers moyens, car il n’a rien vécu, comme Rimbaud, Hölderlin, écrivent des vers de génie, car ils n’ont rien vécu. Mais dès que son discours prend chair, c’est moins dans Héraclite (auquel il doit son éternel retour) qu’il se ressource, que dans la mer d’Homère, de gaieté fondamentale. Dans la langue des langues.

Homère, le poète aveugle, ancré dans sa langue tout en reprises. Borges nous en donne une petite idée. En le lisant comme Nietzsche l’a lu, on comprend que l’auteur de l’Odyssée était vraiment aveugle, que ce n’est pas une légende.

Sur leurs murs les gens aisés accrochent de nombreux tableaux – sur les miens très peu, sans verser dans l’extrémisme de Baudelaire qui ne voulait exposer dans son intérieur « aucune abomination artistique », lui l’auteur des Phares. Le blanc des murs répond à ma religion du silence, qu’est venu rompre hier soir Mulligan Meets Monk (1957), fertile rencontre du bop de la côte est et du cool s’inscrivant face à l’autre océan.

Inculture des érudits de tout bord, auxquels manque la largesse du regard qui s’étend sur de vastes murs nus et saute du coq à l’âme.

Au contraire de Boris Wolowiec qui affiche, avec une intense lucidité, « la pornographie des larmes » comme emblématique de son ascendance mais qui dédaigne, en tant que poète français, de connaître la langue de ses parents – moi sur qui pèse une autrement plus lourde chape d’exil, gaze tous mots crus, et autrement crus car ils sont sadiens, et malgré la douleur de le savoir antisémite, me nourris de polonais dans le texte.

La masse continue de croître, de descendants de Maghrébins en France qui ne parlent pas l’arabe, une si belle langue que quelques interlocuteurs marocains m’ont modulée, mais la seule religion islamiste, pavé dans notre civilisation.

Quand la simplicité acquise
Garde au coin du feu une couleur métaphysique
En vers longs
Signés Scardanelli

Je fais la poésie comme on fait un film avec de petits, de tout petits moyens.

Pierre et Jacques devisaient, leurs prénoms revenus à la mode. De leurs passions, celles de Jacques étant le théâtre et les filles vénales, aux lieux éclairés que l’on sait, à Pigalle et rue Blondel, celles de Pierre de faire des vers et des étagères à livres, de découper des planches, les vernir, les ajuster, les consolider, installant au grenier sa très grande bibliothèque et ses photos de nus, prises par les nombreux photographes qu’il admire.

Tout avait commencé par deux filles, des copines de randonnée, dont ils n’étaient pas épris, pas amoureux, mais qui restaient leur modeste habitude dans la cohue du métro aux heures de pointe où il fallait les préserver des attouchements, sans s’en priver pour autant. Voyez si leur amitié remontait de loin.

Pierre était professeur de philosophie mais on lui pardonne, à lui seul, pour son amour de Bach, et aussi parce qu’il est luxembourgeois, parlant trois langues de naissance, et deux autres rapportées, à portée, à bordée de sens, bord à bord et porc en goguette, en quête des toujours mêmes matières à sensations, les femmes et les livres, très peu les garçons ou le cheval d’arçon.

Pierre, Paul et Jacques devisaient. Ils allaient devoir créer la religion chrétienne pour faire pièce aux Romains qui les traitaient de Juifs, de sales Juifs, schweinehund et autres gracieusetés en les fouettant au visage parce que c’était Noël. Ils allaient devenir Saint-Paul, Marc et tutti quanti et y convertir les Romains comme savent faire les Sages de Sion, se faire massacrer, tels les Tutsis 80% de leur peuple avec la complicité anti-élitaire de la France.

Saint-Jacques y bâtirait une tour, Saint-Paul y déboucherait du métro, Saint Pierre fonderait la religion que l’on sait, Saint-Marc un palais à Venise. Du vice du métro aux heures de pointe les bien nommées, de ses corps trop serrés, Saint-Jérôme se délivrerait en promulguant dans son âge avancé des lois contre la surpopulation.

Il est laissé plusieurs chances à l’homme, dont un harem vertical et des disques de jazz, mais tout à une fin.

Le poète luxembourgeois est Lambert Schlechter.

Aladin et le bon usage de sa lampe magique, proportionné à sa fortune qui va croissant. À celle de César et à mon étoile, cette naine géante près d’imploser.

Aladin était resté mon modèle. Invitant Joëlle à prendre le thé au Lutétia, je la conduis aussi près que possible de l’hôtel qui est son palais des mille et une nuits, au risque de toutes les contraventions, en un temps où les particuliers pouvaient encore circuler dans Paris sans trop d’embarras, et lui commande avec ce thé, servi dans le Limoges le plus fin flanqué de l’argenterie hôtelière, un petit pot d’eau froide et un autre d’eau chaude.

Traduire, traduire, Galland le prince des traducteurs. – Traduisant en actes, je ne lui cède en rien. Ordonnant à la langue machine arrière toute, je lui fais rebrousser en une nuit tout le chemin de siècles que depuis La Rochefoucauld, Pascal, Galland, lui ont fait traverser Perec et Sollers, sombré dans ces abysses le nouveau roman dans son parti pris des choses, orgie de détails superfétatoires. Une seule alcôve des rêves de Joëlle, dont la magnificence imprime ses éclats dans mes premiers livres, vaut tous les palais d’Aladin. Une Eugénie de la lampe se passe de baguette magique.

Quelques romans pourront-ils remplacer les films qui roulaient dans son arrière-cour, sa courée traversée de traboules que je n’ai pas su voir, me méprenant sur sa bonne mine et sa tournure comme celles d’une actrice, pas d’une réalisatrice ?

Je mets aux pieds de ma princesse Badroulboudour tous les trésors qu’un aspirant sultan monogame a tirés de son harem, et qui ne lui sont venus qu’avec l’usage.

Elle a pu partir heureuse car aimée. Un garçon lui a rendu au fil de ses rêves tout ce qu’en partant sa mère lui a retiré. En retour elle a fait de lui un homme, ce peu.

Peut-on aimer une fille nantie de parents autant qu’une orpheline ?

Mon nouveau collègue, acheteur de cotonnades hindoues au grand catalogue où je suis engagé, lui aussi pourvu d’une jolie femme, est tout de suite devenu un ami et m’initie à quelques secrets professionnels, sitôt personnels, je serai bientôt moi aussi habillé en un tournemain de cotonnades vives en jersey souple. J’accède enfin au commerce asiatique dont j’ai été évincé. Merci Hervé Bazin. J’ai retrouvé L’huile sur le feu après des décennies, avance comme un poisson dans l’eau, bourbeuse ou fluide selon les circonstances. J’ai bien sûr compris, aux indices de grand fond qui se multiplient, que c’est le chef pompier mal aimé de son épouse l’incendiaire de fermes. J’admire être introduit dans la vie rurale avec une telle vélocité. Il existait encore une vie villageoise, fermière, châtelaine, retorse, chafouine et aérée où Bazin est immergé à ras-bord alors que du peu qu’il en demeure je reste le weekendier adjacent, avec toutes les grimaces que ce mot appelle – un long cours à pleines brassées aussi bienvenu que mon resserrement.

Mes deux vies se pouvaient conjuguer, il n’est pas trop tard.

À étiage de rêve comme Nietzsche à hauteur de pensée, qui l’eût cru ? Sans plus rien de lyrique ni de surréaliste, Freud et Lacan tirés de leur gangue, Lacan de son gang, Eingang et sortie de rêve de plain-pied de roman.

Différence entre un chapitre et un poème, quelques pitreries. Ne pas porter l’accent sur le i. Que la vie longue l’emporte sur la forme brève. Que l’emporte-pièce se retourne dans sa tombe, que le cénotaphe lâche quelques bouffées. Que la vie contemporaine gicle toutes mares dehors, tous têtards tard venus comme des arbres morts, mutilés au lourd trot d’Attila, d‘attisa son foyer de branchages et de racines.

En me lavant les dents, j’ai vu sur du métal s’élever et retomber un reflet, osciller ou ciller en haussement d’épaules tout un pan d’existence sur mon écran d’ordinateur, à supprimer d’un clic pour accéder à mon fichier.

Entre poésie et prosaïsme la vie contemporaine vous tient équidistant écarquillé.

1957, Vendome, Venice et les morceaux suivants, composés par John Lewis pour son Modern Jazz Quartet dont il laisse la vedette au vibraphoniste Milt Jackson : de purs poèmes dont le phrasé fait le sens, la résonance la matière, et dont la poétique s’intitule Bluesology. La pensée s’est faite musique comme chez Bach, comme elle s’est faite peinture chez Matisse qui se garde bien de poétiser, vouée à son organe comme aux narines la fumée de l’étant.

L’huile sur le feu. Je lis combien tout ce que j’ai cru entendre (voir plus encore, je ne vois rien), depuis le demi-siècle que sur une colline boisée percheronne s’élève mon Ermitage fantasmé en château de Silling, est indistinct. Bazin qui, comme Colette, a son enfance et son ascendance en campagne, en perçoit les moindres frémissements, distingue la hulotte du huant, le crissement de la feuille de platane écrasée sous les goguenots du son mat de celle du chêne. Dans ma maison des bois et dans les forêts d’alentour, séjours ou randonnées, je n’ai jamais fait que des voyages intérieurs.

« Des bruits indéfinissables troublent l’ordre froid du silence. » La plupart sont définis.

Cisaillé à grands traits, d’un visage mutilé à la guerre, à broderies aussi patentes qu’impatientes de choses observées au fil des ans, aux torons des secondes, un roman de landes détrempées, de marécages et de passion funeste, plus pénétrant que tout ce que Barbey a pu en décrire dans Un prêtre marié, gâché par les redondances d’un qui se bat la poitrine d’ores en goût tant.

Je ne suis qu’un vendeur de produits en instance de définition.

Happé sur France Musique, Mozart (Concertos N° 12, 13), l’immense talent de Mozart.
J’écoute un peu, j’éteins. Faute du génie de Scarlatti ou de Bach, ou de John Lewis, il ne me ménage aucun accès à moi-même.

 
Harmonica, etc. de Guillaume Decourt

Pourquoi des poètes ? demandait le nazi Heidegger. À la question docte et sotte parce que plurielle, Guillaume Decourt, né en 1986, répond au singulier par son art qui renouvelle la poésie au diapason d’un temps particulièrement hostile. Salubre, voire salutaire. Son recueil Lundi propre (2023) récompensé par le prix Max Jacob et celui de l’Académie française.

Je l’ai connu à ses débuts d’écrivain quand, fils d’ambassadeur aux parents séparés, il menait une vie précaire de pianiste professionnel, où « entre la Juive et la Grecque » son cœur balançait. La Grecque Vassiliki l’a emporté haut la main et les cœurs, il a même d’elle deux jumeaux dont il est le père attentif, les emmenant à l’école et, quand « il fredonne un blues après un lied » qui rime avec « polaroid », jouant pour eux de l’harmonica cas par cas. Variant ainsi les harmonies, tempos, structures de ses poèmes qui tiennent sur le long cours une juste mesure entre la prose la plus prosaïque, infiltrée sans scrupule de tous les américanismes usuels, et son art raffiné de rhapsode, aux limites du chant.

Tout en huitains d’octosyllabes, dizains de décamètres, neuvains neuvaines et d’heptamètres trois strophes et demie, est le comble du chant. En regard, des sonnets outrepassent, dans l’entrelacs inédit de leurs strophes, tout ce que des contemporains ont tenté avant lui – l’envoi réduit en général à un seul vers, de reprise souvent, sans omettre pour reprendre ses marques un sonnet de facture classique. Le classique et le jazz vibrent à l’unisson, d’une musicalité qui avait disparu depuis le bon Guillaume, l’ancêtre de Decourt, celui qui a inventé le mot surréalisme dont on l’a dépouillé. Tel un refrain, ou un standard de jazz transparaissant sous la touche de Bill Evans, le blanc entre tous qui a intériorisé le swing du hard bop. Le classique et le jazz vibrent à l’unisson, comme dans celui d’Enrico Pieranunzi. Ou la juste mesure des anciens Grecs, métron, traduite aux échos du grec moderne dans cette poésie calibrée.

La relèvent les rimes les plus outrecuidantes, les plus tordues, les plus raffinées, à l’instar d’un Houellebecq accordant droits de l’homme avec wagons Alsthom. Quand « ne mouille pas tes yeux » (« petite sœur ») rime avec « Le clown est seul ami de Dieu », « Mendelssohn » avec « personne » , maldonne » et « madone », « Marrakech » avec « dépêche », « assis » avec « taxi », « comme on n’en fait plus » avec « l’oreille absolue », il va de soi que les alexandrins, de toute leur structure la plus prosaïque, ne se laissent décomposer par aucune césure, et que les vers ne connaissent d’autre ponctuation que l’enjambement. À peu d’exceptions près toutes diérèses ouvertes, et sans jamais aucun vers mâché.

Fils d’ambassadeur, notamment en Israël, il a de son enfance le voyage dans le sang, exfiltrant à présent le français d’une myriade d’accents, Paris – Athènes, Paris – New-York et les routes semées de motels des États-Unis à sa main comme le métro parisien.

Harmonica, etc. : le titre le plus anti-titulaire jamais conçu, surtout pour un recueil de poèmes.

Sans l’ombre d’une provocation sinon son reflet dans une vitrine, mais démultiplié par un naturel tranchant sur les séculaires habitudes de la poésie, Guillaume Decourt s’inscrit, surtout dans ce dernier recueil, comme le chantre de son siècle célébrant la société de consommation tant des substances les plus usuelles, « nuggets […] / Au McDonalds de Denfert à minuit », « frites du snack », « un Coca », «  Parisien […] ouvert / Sans aucun dégoût » ou « Lino Ventura dans L’Armée des ombres » que des « brogues Weston » ou « une TAG Heuer […] / Plus élégante qu’une Rolex Daytona / Plus moderne qu’une Breitling Navitimer », comme seul un poète. Gardant sur ces matières lavées de toute suspicion un regard de nouveau pauvre, non de fils de famille. « Foutre le camp » faisant grand bon ménage avec les mots rares qui appellent le dictionnaire.

« La lune semblait si proche cette nuit-là // Que nous aurions pu nous y rendre à bicyclette » – c’est le grand enjambement, de voyageur sublunaire, qui rend la distance parcourue. « Plus un pianiste prend de l’âge / Plus il ralentit le tempo », écrit du fond des temps un artiste contemporain. Qui m’a sauté aux yeux, comme l’homologue de Guillaume Decourt ? je vous le donne en mille, aucun peintre mais le photographe Robert Doisneau, nostalgique de la France profonde, parisien en gageure faisant couper, sur une route de campagne poitevine, son traditionnel Ruban à la mariée, suivie de son cortège (1951).

La Table ronde, 160 p., 17 €.

 
Pourvu que cette histoire tienne ! Que je ne meure pas sur les saisons ! Où Rimbaud, qui n’a rien vécu, a-t-il trouvé les mots ?

Celui de prescience si faible. C’est anté-science qu’il faudrait dire ; hanté de science était le poète, celui que l’on ne cite pas mais qui remonte par bouffées ; science née de la rabelaisienne (si peu rabelaisienne) conscience, non d’une conscience morale sur échasses signée Kant ; science née d’éthique poétique & tic & tic en colle un gramme, une anagramme de savoir, ça voir et la science des scientifiques s’ensuit. Voyant comme on est visionnaire d’être voyeur, de voie Apienne, sadienne. Vouah !

Dissertez après cela, essayistes contemporains indignes de Montaigne. Il n’est plus temps de s’essayer, zézayer.

L’océan de l’antisémitisme est si vaste, plonge ses vagues et tire son écume dans de si profondes abysses qu’il n’y a pas lieu de s’étonner d’y pêcher quelques bons, vrais écrivains. Après le Voyage et Mort à crédit, même une cinquantaine de premières pages de Bagatelles n’y font pas exception.

Cela (j’allais dire ceci, tant ceci cela confond l’avant et l’après) n’est pas un coq à l’âme mais une chute de poète voyant voyeur réinventant le jeu de balle.

 

Petit traité du vent à l’usage des moineaux qui adorent picorer des miettes, de Frédéric Ferney

La littérature est un savoir-vivre » inscrit sur le bandeau de couverture – qui appelle le savoir mourir : « J’aime autant ce qui finit que ce qui commence : l’heure, le jour, la mort, les révolutions, les vacances, les amours, les saisons, les romans, la vie – moi ! » ou « si le néant n’était qu’un voile posé sur la beauté immémoriale du monde ? » ou « Les soins palliatifs. Qu’on m’explique. S’agit-il de vivre plus longtemps ou de mourir plus lentement ? »

Je viens de refermer, en sautant peu de pages, celles sur Victor Hugo ou sur Bob Dylan, le Petit traité du vent à l’usage des moineaux qui adorent les miettes, au titre indéfectiblement long qui répare tant de lapidaires ou évasifs intitulés, un livre aux échappées testamentaires (teste âme en terre ?) de Frédéric Ferney (né en 1951).

Des réserves il appelle à la pelle, mais je ne peux pas bouder mon plaisir, tant il est rare désormais, par nos temps obligatoirement corrects, de rencontrer un écrivain sachant lire de tout son amour de vivre, qui confirme de tous ses jeux de langue combien seule la lecture, intense et éclectique, associée à un goût des autres arts tout aussi intempestif, fait jaillir une écriture donnant à respirer.

Non, l’écriture ne s’enseigne pas mais se cultive, les écrivains voleurs rajoutant des épinards sur leur beurre dans des ateliers d’écriture peuvent se tapir dans leurs trous de taupe, sans parler des enseignants étatsuniens de créatives writing.

« Il y a chez Sartre […] un côté visqueux. » Ou « Corneille […] aspire à l’éloquence, la forme musicale de la logique. » Tout à « l’école de soi », « Je rêve d’écrire à l’étuvée, à feu doux et sans gras. » De son âge pourtant peu avancé on retient : « je vois la vie en rose – sclérose, arthrose, nécrose, ostéoporose, cirrhose, etc. »

Nous régalant, à propos d’un écrivain dont je ne sais rien, de deux performances qui se suivent, diamétralement opposées, en grand avocat contemporain ou rhéteur Protagoras digne d’une joute avec Socrate.

Donnant un coup de jeune à la critique (non poétique), il renouvelle Barthes (que pourtant il encense), Blanchot, Steiner.

Il n’a de cesse d’afficher son admiration pour des écrivains juifs, se dire à demi-juif quoique de pure ascendance celte, citer jusqu’au Talmud – et de glisser des phrases élogieuses de Céline, Drieu La Rochelle, Morand, voire Maurras. L’antisémitisme littéraire une donnée si universelle jusqu’au siècle dernier qu’on ne peut mieux en rendre compte qu’en ne zappant pas des antisémites de qualité.

Il a la largesse pointilleuse d’associer dans une même phrase Bossuet et Jaurès, Ovide et Saint-Paul, « le doux Montaigne et le froid Machiavel », Leiris et Dionysos, Macron ou Trump et j’ai beau chercher, je ne retrouve plus qui vaille.
Entre Éric Satie et Rothko, d’autres arts le soutiennent. Sa profonde lacune est la poésie, qu’il lit aussi mal que sa culture de prose est intense. Sa lacune géante est Shakespeare, qu’il évoque par obligation, n’a pas pris la peine de lire, quoiqu’agrégé d’anglais.
L’écrivain entre tous qu’il fait redécouvrir est Diderot (Le bouilleur de cru des Lumières) dont il connaît par cœur l’entrée de Jacques le fataliste, génie de la digression, le prosateur par excellence de son siècle dont il bannit toute poésie à l’égal de Flaubert ou Maupassant au suivant et de Denis Roche au vingtième.
Voilà. Sa largesse lapidaire m’a imprégné.

Albin Michel, 304 pages, 19,90 €.

 
Tout ce qu’on ne vous enseigne pas à l’école, encore moins à la Fac, ni aux Écoles Normales Inférieures garanties. Mais dans lit sur lie, dont on fait un délit. À rif sur rif. En sélection de grains nobles. En culture biodynamique. En croisant les mains au piano comme au clavecin.

Une longue excroissance pousse sur ma vie, est à ma vie sa vérité, sa lucidité enveloppées dans un accent impossible, au sale goût de Chimère, qui fixée à mon col m’étouffe lentement.

Alors il m’intime de ne pas bouger et me frappe de son épée à plat au flanc. Mais je bondis, lui arrache son arme, et le martèle du poing au visage jusqu’à ce qu’il tombe.

Ah mes vertes années. Mieux vaut tard que jamais. Je me lève de mon fauteuil et m’étire en miaulant. Je miaule de toute la violence organique de mes orgasmes naguère. Toute la violence, la virulence, la simple verdeur qui avaient trouvé issue dans l’orgasme sont revenues au corps premier, à l’étirement du chat préalable à ses coups de griffe. J’ai tout vécu à l’envers.

Je me masse le visage et le cou. Il m’a été préparé, pour le prix habituel, une copieuse, délicieuse salade de homard sur laquelle j’ai fait ouvrir une grande bouteille de la vallée du Rhône. Le Figaro m’a tenu au courant des médiocrités politiques récentes et des dernières trouvailles de l’intelligence artificielle envahissant l’écriture et l’édition, qu’il ne faut pas grand flair pour détecter. Ah les sales bêtes.

Ces cris-là, mon ami, viennent de l’extrême sensibilité de l’organisation : les objets de nos passions donnent une commotion si vive au fluide électrique qui coule dans nos nerfs qu’aucune de mes maîtresses n’en a été surprise, sinon comme la preuve que j’étais aussi femme qu’elle.

Maintenant, mettez tous mes volumes de Sade, dont s’est nourri et révélé mon jeune âge, en même temps que je découvrais La Rochefoucauld, dans une boîte, mixez, et obtenez mieux par intelligence artificielle.

Lecteurs infirmes. Écrivains infects.

« Je ne crains pas la mort. » La Rochefoucauld l’avait déjà dit avant Sade, son catholicisme d’usage n’y aidant en rien.

Christophe Stolowicki


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