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Plus loin que l’atelier - Lettre à Gabriel Zimmermann, par Maxence Quillon

jeudi 1er mai 2025, par Cécile Guivarch

 
Cher Gabriel,

J’ai retrouvé avec plaisir dans Plus loin que l’atelier ton univers poétique très conscient de
lui-même, l’exigence parfois altière de ton écriture qui, de rejet en enjambement, se tient et
se retient avant de se laisser aller, soudain, à des constellations de métaphores qui fusent
dans le ciel du poème comme des feux d’artifice ; ton écriture sans concession qui se concentre sur la matérialité de son objet comme le menuisier, le peintre ou l’ébéniste, mais avec l’ascèce que suppose la pénible distance entre les mots et les choses.

Hier, Le Nouvel An, était allé au bout du hurlement jeté à la Mort à travers cette descente, au cœur des mots, jusqu’aux cercles les plus noirs ; aujourd’hui, comme après une énorme gueule de bois poétique, on a le sentiment que le poète revient à la vie, la très-quotidienne, avec, éparpillés autour de lui les lambeaux de ses luttes, de ses déchirements et de ses doutes. Plus loin que l’atelier sonne comme un moment de bilan ; il apparaît un peu comme l’inventaire de soi à la fois personnel et poétique d’un écrivain qui veut se délester d’un passé avant de partir en quête d’une voix nouvelle. La composition du recueil est assez spontanée ; les thèmes et les images, familiers au poète, surgissent au fil du recueil comme au détour d’un chemin que l’on suit en forêt : ici c’est une méditation sur la mort et les amours passées, là c’est l’enfance révolue, là encore c’est la figure du père, décidément centrale, qui apparaît ; et puis il y a ce désir de conjurer, semble-t-il, l’étrangeté du monde dont on est pourtant et qu’il faut toujours poétiquement prendre et reprendre comme le boulanger pétrit la pâte ; ce monde qu’il faut assumer, conquérir presque, au cœur des mots, des images et des rythmes, de peur, peut-être, qu’il ne dérive trop loin de nous.

Dans le creux des poèmes, on entend jouer, en sourdine, du début à la fin du recueil, une basse continue métapoétique : le poète s’interroge sur son propre geste et sur la posture éthique qu’elle suppose face à un monde traversé par la contradiction. Plus loin que l’atelier est le travail qui précède une mue du langage qui finira par éclore à la fin du recueil où le vers s’élargit pour accueillir l’amour et le berceau, dans une sorte de dénouement où le poète jette la cognée de l’élégie et en appelle à plus de fantaisie, voire de gratitude. Mais en attendant, il convoque les avis de ses pairs, médite poétiquement leurs conseils poétiques, cherche un autre souffle pour éviter que sa bouche, à trop répéter la part de cendre de l’enfance, ne soit qu’une fosse / Dans une fosse. Et c’est un renouveau poétique assez tendre qui point au bout du recueil, avec même un certain enthousiasme qui reste pourtant enraciné dans un ici-et-maintenant qui ne consent guère à plus de mystère, à plus d’invisible, que celui que le poète porte en lui. Dieu ne viendra pas sur ses lèvres.

Un mot sur cet impératif d’authenticité qui semble être une pierre d’angle de toute une poétique (si je puis dire) dans Plus loin que l’atelier. Il y a quelque chose de la confession dans ce recueil où il convient de se dire sincèrement, sans enflure, avec tout son poids d’invisible, de souffrance et de sang. Cette sincérité poétique rivée au réel donne une tournure parfois distante, cérébrale, au poème ; elle fait surgir (c’est selon) des mots nets ou crus, métaphoriques ou plus abstraits, pourvu qu’ils assurent la vérité d’une expérience vécue jusqu’au ravin ; et elle peut même, dis-tu, aller jusqu’à exiger une ascèse poétique qui se dissolve en-deçà du langage, en un murmure ou en un cri. Il n’y a pas pour autant condamnation de l’émotion à proprement parler - par endroits elle jaillit, très simple, du rocher des mots, comme en un désert - mais on a le sentiment que le lyrisme est conçu pour être le fruit et non la source d’un aveu poétique qui ne peut se faire tant que le réel n’est pas épuisé. On pourrait développer mais je voudrais terminer en évoquant le poème dialogué de L’Ensableuse, au début du recueil, qui m’a beaucoup intrigué. Le décor est mystérieux, nocturne ; l’espace s’étend entre la mer sans fin et cet arbre enraciné au bord d’une plage où l’Ensableuse, sans mot ni pleur, enterre un enfant mort. Deux voix poétiques, l’une jeune, l’autre plus sage, s’interrogent en donnant un tour dramatique à la scène. L’Ensableuse serait-elle la Poésie elle-même qui fait son œuvre de deuil face à la Mort aussi infranchissable qu’une mer ? En tout cas, les images du sable et de l’arbre sont topiques - il est d’ailleurs question du sable du langage à la fin du recueil ; et dans le tout dernier poème, empreint d’une liberté nouvelle, que glisse donc le poète dans son sac ? Le sable ramassé dans le désert avec les feuilles le branchage et les mousses de la forêt. C’est sans doute surinterpréter (tu me pardonneras !) mais je crois que ces deux symboles de la racine et du sable, de la forêt et du désert, de l’arbre et de la plage (l’un creuse le sol et l’autre se déploie avant de buter contre une mer où nul Passeur n’attend) résument assez bien ton écriture : on y trouve à la fois l’intransigeance idéaliste qui traverse la soif des déserts mais qui s’arrête au bord de l’Au-delà ; et l’enracinement concret, vivant et parfois luxuriant d’une écriture qui veut s’incarner dans le monde comme un arbre en sa terre - arbre toujours plus à force de creuser, et qui d’hiver en printemps, finit toujours par refleurir.

Maxence Quillon - Novembre 2024


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