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La voix incandescente : Sur les musiques vocales corses, par Sylvie-E. Saliceti

vendredi 12 avril 2019, par Cécile Guivarch

L’OISEAU CHANTE CE QU’IL A GOÛTÉ

 
 
 
 

Photographie C. Calisti
Sdragulinu
Grotte du petit dragon
Bonifacio

 
 
 

Est-ce vrai ce que l’on dit de cette île : qu’à l’heure où les troupeaux ont faim, quand le soleil scintille sur les crêtes, à l’heure du merezzare — la nourriture de midi — le berger à l’ombre du châtaignier chante les vers d’Homère, du Tasse ou de l’Arioste ? Ou encore ceux du Canzoniere de Pétrarque : il arrive parfois que pour se consoler

Est-il exact que dans chaque maison de ce village planté sur le rocher, quand meurt le père, les pleureuses chantent autour du cadavre comme jadis dansaient les preficae de l’ancienne Rome ? Entends-tu les voceri autour de la tola, la table où se dresse la couche funèbre ?

Lumière dans le halo de l’ombre : est-il exact qu’ici sur l’île, tout se chante : chroniques des champs autour du rataghju, le séchoir à châtaignes, tribbiera accompagnant la marche des bœufs qui tirent la pierre sur l’aire de battage, refrains de tavernes autour du fucone, le foyer où flambent les bûches d’olivier ?

 

Chansons de travail, d’amour et de colère, cris et rimbeccu : entendez le lamento de la femme qui embrasse la plaie de la blessure mortelle sur le corps de son mari — signe d’une vengeance annoncée.
Baddata, voceru, madrigale, sirinada : le chant ici naît avec l’enfant ; puis il berce, apostrophe, se plaint, il crie puis murmure en demandant la main d’une jeune fille.
Il accompagne les morts, il libère la voix des arbres, le Lamentu di u castagnu, lamentation du châtaignier « hé murtoriu chi risona », « comme un glas qui résonne ».

Lamentu di u castagnu
Auteur : Anton Battista Paoli (1858-1931) Traditionnel
Arrangements :
J.P : Guissani
Maxime Merlandi
J.P. Marchetti
A. Dominici
Interprètes : Barbara Furtuna

 
 
 
Tout se chante, et l’on chante partout : au fond de chaque fief, dans ces hameaux nichés, perchés là-haut à Castifao, Barrettali, Morosaglia ou ailleurs, dans l’une de ces pièves rurales de l’au-delà ou l’en-deçà-des-monts.

Et comme pour rappeler que tout commence avec le premier cri de l’enfant né dans l’étable à la veillée de Noël, les chapelles résonnent du chant de la nativité « venu des commencements qu’on n’ose espérer jamais accessible … » [1] ?

 
 
 

Écoutez ces voix aux notes suspendues, qui d’en haut descendent jusqu’à hauteur humaine. Serait-ce grâce à sa colonne d’air : la polyphonie se tient dans ce mouvement droit de l’oiseau, évoquant d’un même geste la prestance et la simplicité : ensemble le chœur et l’homme seul ?
Je pense à la terragnola, petite alouette insulaire qui dissimule son abri à même le sol, dans les touffes d’Immortelles : quand elle revient au nid, elle émet en redescendant son chant dans un vol vertical.

L’art vocal insulaire se reconnaît à cette percussion de l’irréconciliable dans la voix. « La polyphonie, c’est de l’art brûlé, dédié au moment où il existe, à ceux qui l’écoutent », dit Marie Ferranti. Cette flambée incandescente se retrouve dans le Duende, et l’homme de Grenade aurait pu ajouter « qu’il n’existe ni carte ni ascèse. On sait seulement qu’il brûle le sang comme une pommade d’éclats de verre » [2] .

On sait que l’oiseau chante ce qu’il a goûté : voyez les fauvettes corses, les sittelles sardes frapper l’écume de leurs ailes et s’enfuir loin des nids, voyez Minerva de Faléries, capitale des Falisques, alliés des Étrusques parmi les ballants d’hirondelles sur la septième colline de Rome ; écoutez les oiseaux chanteurs de n’importe quelle colline de la mer, sur un îlot de l’archipel Toscan, sur un lac d’Étrurie : quand le chant humain coule comme le sang, s’il venait à disparaître, cette disparition reviendrait à poser la liberté sur l’autel.
Que contemplerions-nous alors d’autre que l’oubli ? Que resterait-il pour se lever avec l’aube ?

Il resterait Minerva, captive comme un oiseau sur la colline du Caelius.
Il resterait ce chant de liberté venu d’ailleurs, universel entre tous, A catena, La chaîne :

Fideghja lu to fratellu
Li stinghje una catena
A listessa ch’è a toia

Regarde ton frère
Il porte une chaîne
La même que la tienne

Photographie : Catenacciu de Sartè, Sartène 2007.

 
 
 

Dans quels berceaux étranges ces oiseaux sont-ils nés ?
Qui amena les chants polyphoniques sur l’île ?
Ont-ils suivi les oiseaux de Perséphone ? Les héros de l’Iliade ? Les Atlantes d’Hérodote ou l’un de ces peuples légendaires vaincus par les Amazones de Diodore de Sicile ?

Le jeu des forces ici — entre affirmation identitaire et tradition d’accueil — a laissé des traces rassemblées, fines, dont la lecture se révèle lente, mystérieuse, et ne se livre que peu à peu. Au point que la maxime confucéenne résonne pleinement : « Si tu veux juger des mœurs d’un peuple, écoute sa musique …  » : le caractère de l’île se décrypte en condensé dans sa musique vocale, car ici plus qu’ailleurs elle se forge une âme en chantant.

 

L’oiseau chante ce qu’il a goûté, or en Corse il a souvent connu les graines amères : Maures, Ibères, Ligures, Phéniciennes, Étrusques. Une invasion barbaresque chassant l’autre, il a connu le cours d’une féodalité batailleuse, Pise et Gênes, la Terre du commun, la Terre des seigneurs.
Quelques héros sont venus, Sampiero Corso, puis U babbu di a patria le père exilé de la patrie ; les luttes ont fait couler le sang : Ponte-Novo, les pendus du Niolo.

Pour arracher les chaînes de ces dominations successives, combien de siècles de fer ? Ce fut souvent la même histoire : celle d’une identité travaillée par des jougs dont il faudra bien une fois encore s’émanciper ; cette histoire est si souvent renouvelée que s’y explique pour finir ce trait fondamental du tempérament insulaire affermi par les épreuves, quand l’adversité éveille le sentiment d’une appartenance où se reconnaissent «  tous les poètes, en filigrane ou proclamé, comme un Graal ou comme un fusil  » . [3]

 

Les choses pénètrent lentement dans la musique, elles pénètrent dans la paghjella plus lentement encore : les cultures fécondées de Méditerranée, la grande épopée des empires s’y devine tout juste dans l’arrière du tableau musicologique : ici un timbre mineur berbère, là une clef orientale, trois brins de monodie, variations résurgentes de chant grégorien, mélismes de Géorgie ou de Byzance, que d’influences, et combien d’emprunts ?

Assez pour que la musique vocale tende le miroir de l’île, l’image diffractée du temps long de l’Histoire, depuis les balbutiements de la polyphonie primitive jusqu’à son inscription récente au patrimoine de l’Humanité par l’Unesco, traversant l’oubli et parfois le mépris.
C’est que cet art ancestral donne le fruit de cultures agglutinées : il éclot, vit et se transforme à la façon dont le pêcheur tresse sa corde, par trames, par tressages multiples du fil vertical où s’accrocheront au fond de la mer les milliers de coquillages en rang serré.

Il faudrait braver les digues, le cours invisible des évènements, plonger dans les arcanes, sonder les fondations enchevêtrées de l’archéologie, le long de cette corde de chanvre nouée par les civilisations successives qui nourrirent l’art polyphonique de leurs sédiments, alors nous descendrions comme un pêcheur des grands fonds, en quête de corail.

 
La Corse qui chante s’est forgée sans hâte, dans le recul de ses paysages montagneux. Les polyphonies ont intégré les influences au rythme préservé des pièves perchées sur les rochers bordant le littoral, inatteignables sans l’effort d’une longue marche ; certes l’enclos des montagnes isole ; mais il induit également cet avantage notable : pris ainsi dans l’encerclement des crêtes, chaque village offre une transmission quasiment intacte de sa tradition chantée, dans la toute singularité du sang pur de sa griffe.

Tant de chansons : celle de l’homme qui marche vivement « tel un Soliman » ou la lettre chantée de l’instituteur Capaciolu à son député ! Ici c’est la chanson d’une vendetta par les hommes de Piana, et aussitôt apparaissent les formes monstrueuses des pierres, et quoi encore ? La complainte du bandit en dialettu di Niolu, en dialecte d’Alesani ou même de Zicavo, à l’heure où la neige déjà a clos toutes les portes …

Tant de chansons, dont chacune prend la forme précise, fidèle de sa piève : le chant signe le lieu.

Le versu est une signature.
 
 
 

Ce qui se fait sans le temps, le temps ne le respecte pas : remontée de la mémoire, de la lumière et du chaos, la tradition vocale insulaire témoigne ici encore de cette évidence : la mort ne regarde pas fixement le soleil ― Messa di i morti, messa da i vivi.

La polyphonie accompagne les résurrections. De ce « phénix improbable » [4], infatigablement, l’île renaît d’elle-même par le chant qui approche l’essentiel : « à la fois magie et conscience du verbe, recherche, découverte et redécouverte d’une identité » [5], quelque chose comme le sentiment du monde.

De renaissance en renaissance, l’art poétique des maîtres du chant devient l’humble et vive conscience du renouveau, témoignant de cette parenté étrange : le chanteur se nourrit comme l’oiseau ; il se nourrit à la puissance de la vie, à l’immensité du paysage, à ces mouvements simples et justes de la nature : l’eau entre les feuilles, le choc des sabots de mouflons contre la roche, les graines d’arbres des maquis.

Le chanteur de paghjella trouve sa nourriture à l’image du Ghiandaghja, le geai des forêts qui, en prévision de l’hiver, enfouit des graines de chêne dans les cachettes du sol, puis les abandonne ; il les oublie si bien que les graines germeront peu à peu par petites chênaies.

 
 

Autre trait : il existe ici un esprit profond de l’appel. Si la musique vocale est marquée d’un sceau, c’est bien celui d’une attention — tension vers l’Autre  : « si tu chantes la beauté, même dans la solitude du désert tu trouveras une oreille attentive », dit le Prophète.

Le chant corse semble toujours appeler quelqu’un, s’adresser à je ne sais qui : une adresse à l’enfant qui dort, à Dieu, à la macagna, à l’esprit de vengeance, et puis encore ? C’est l’apostrophe du gamin qui entre dans un estaminet de Balagne et commence un chjama è rispondi ; ce berger chante seul sous les étoiles ; cet autre, après un si long silence puis trop de palabres dans la petite taverne de Castagniccia, enfin lance la paghjella qui dit à peu près ceci :

Tanti suspiri ch’o mandu,
manc’unu face ritornu ;
soca i ti teni tutti per cunsulà ti u ghjornu ;

tant de soupirs que je t’envoie,
aucun d’eux ne me revient ;
sans doute les gardes-tu pour te consoler le jour ?

 
Le plus sérieusement du monde, le chevrier enfin promet vengeance pour sa chèvre Cervetta retrouvée blessée un matin :

Si je pouvais savoir
Quelle est la chèvre qui t’a cassé la patte
Tu peux m’en croire Cervetta
Vengeance serait faite
Je te promets et t’assure
Qu’elle ne jouirait plus d’un seul printemps

 
 
 
Doit-on rire ? Doit-on pleurer ? Le comique se dispute au sens du théâtral. Puis du tragique.
Car bientôt s’accomplira le chemin de croix, et l’on écoutera les voix remonter la butte ainsi que les flambeaux du Golgotha. Le crucifix dans la vallée alors brillera avec ses chandelles sur la montée du calvaire.
Et quand les maîtres du chant étoileront la nuit de leur écriture en lettres de clous rougis, s’entendra au loin l’étincelante matière vocale au sommet de la colline du crâne : la mort illuminera le visage du supplicié, puis s’ouvrira son cœur, ainsi que la bouche sur la pierre dressée de Filitosa.

 
Ce que chanter veut dire, tu le conçois à voir cet homme seul, anonyme, pénitent de Sartène dans son habit rouge, masqué, portant la croix, accomplissant les rituels de la Settimana santa : l’homme enchaîné. Le catenacciu chante ces quelques mots en montant le sentier : Perdoni mio Diu.

Le désir du chant est cette épreuve que tout homme un jour ou l’autre rencontre en traversant l’existence : il dort sous les étoiles de sa vie, dans le dénuement de la joie, un soir sans feu, vagabond symbolique de la lumière, de l’Esprit, du sens profond de l’existence.

Imagine que tu es cet homme : celui qui se tait, le mendiant de parole dormant sur la terre nue ; tu as perdu jusqu’à l’Espérance qui est l’autre nom du chant : quelle que soit la cause de ton exil, qui t’invitera à entrer dans le chœur au milieu des frères de solitude ?

Voilà ce qui arrive pour finir : un jour, la voix se brise ; alors elle devient substance. Comme la moelle libérée de l’os, enfin elle exprime sa nature profonde.
Quand on en est arrivé là, quand on prend place enfin parmi les autres, au milieu des maîtres, alors on est entré en poésie : on a accédé à l’humanité.

Mare … scurderà
Mare … sbaglierà
Mare … ingulerà
Senza ricordu, u ghjornu novu si peserà

La mer … se taira
La mer … oubliera
La mer … engloutira
Un jour nouveau se lèvera, sans mémoire.

Mare Nostrum
Auteurs, compositeurs :
J.P : Guissani
Maxime Merlandi
Fabrice Andreani
Interprètes : Barbara Furtuna
Photographie : Sylvie-E.Saliceti

Sylvie-E. Saliceti, 2019.


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Notes

[1Dorothy Carrington, à propos des polyphonies corses.

[2F. Garcia Lorca

[3Jacques Lacarrière, à propos de la Romiossyni, la Grécité.

[4Philippe-Jean Catinchi

[5Jacques Lacarrière



2 Messages

  • anthologie sonore : « Canti di tradizione orale » Le 14 avril à 12:12, par Angèle Paoli

    Une vraie chance et un témoignage exceptionnel que la publication récente aux éditions Alain Piazzola (20000 Ajaccio, 2018) de « Corsica. Chants de tradition orale | Canti di tradizione orale », chants et poésies recueillis par l’ethnomusicologue Felix Quilici (1909-1980), transcription et traduction par Gghjuvanteramu Rocchi. Et un grand bravo à Babeth Scaglia, la petite-fille de Felix Quilici et la coordinatrice de cette publication.

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    • anthologie sonore : « Canti di tradizione orale » Le 16 avril à 11:38, par Sylvie-E. Saliceti

      Merci pour ce message Angèle.
      J’avais eu l’occasion en son temps de lire ta chronique sur cet ouvrage essentiel, travail de préservation d’un patrimoine immatériel inestimable.
      Bravo à Felix Quilici, à sa petite fille Babeth Scaglia, puis bravo à Angèle Paoli !
      Bien à toi,
      Sylvie

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