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Sabine Huynh, extrait de La mer et l’enfant

samedi 14 décembre 2013, par Cécile Guivarch

Je préférais toujours qu’il y ait d’autres personnes en notre compagnie, cela me donnait l’impression que mon incapacité se voyait moins. Les autres s’occupaient de toi, je les regardais faire, tout en me sentant totalement étrangère à tout ce manège. C’est quoi l’amour maternel, l’instinct maternel ? Jusqu’à aujourd’hui, je ne peux répondre à cette question. Tout ce que je sais, c’est que ce n’est pas inné. L’être humain n’est pas né avec le don de naviguer sur les sinuosités et pourtant nos parcours ne se déroulent jamais en ligne droite. Ton existence est une erreur, une tache dans la mienne, aussi énorme qu’une montagne de conformité contre laquelle j’ai buté depuis plus de trente ans.

Combien de fois me suis-je retrouvée assise face à toi, impuissante, lors d’après-midi abominables, dans l’appartement de la rue Tronchet… Il fallait jouer avec toi, jouer, mon cauchemar quotidien, surtout que tu n’étais pas particulièrement coopérative. Il arrivait souvent qu’au lieu de t’emparer des jouets parmi lesquels je t’installais, tu restais immobile et me regardais fixement. Je détestais quand tu me faisais cela. Nous nous dévisagions alors pendant de longues minutes, jusqu’à ce qu’exaspérée je commence à t’agiter tes jouets sous le nez, l’un après l’autre, comme s’ils étaient des hochets, en te les nommant d’une voix impatiente. Je faisais de mon mieux pour mimer une jeune mère enthousiaste, mais dans ma tête, une voix énervée te traitait de tous les noms.

Parfois l’enfant s’amusait, il aimait renvoyer la balle. Il fallait alors jouer à ça jusqu’à l’écoeurement. Un jeu ridicule, une répétition mécanique et débile. La même trajectoire, les mêmes exclamations d’encouragement alors que le coeur n’y était pas. Peu m’importait ce que l’enfant ressentait ou désirait, tout n’était que supercherie, je
m’ennuyais à mourir avec lui. À part une lassitude sans fond, je ne ressentais absolument rien en le regardant ou en le prenant dans mes bras. Constat d’échec total, alors que tout était censé être merveilleux.

Assise par terre, enveloppée de silence et de culpabilité face à un enfant que l’on n’aime pas. Désirer être ailleurs. N’en avoir cure d’être mère. Avoir trente ans et se retrouver impuissante face à un être que l’on n’arrive pas à sonder. Ne pas le regarder lui, mais regarder par la fenêtre, regarder les nuages, constater qu’ils vous narguent, se lever, se jeter sur les médicaments dans l’espoir de provoquer des sensations nouvelles. Et se souvenir des vers de Sylvia Plath, qui quémandait stupeur et apaisement aux coquelicots de juillet. « Si je pouvais saigner, ou dormir ! », écrivait-elle.

Le plafond est haut, si haut, y monter, caresser les magnifiques moulures qui l’encadrent. Sentir son corps s’engourdir, se transformer en marbre, lourd et froid, invulnérable, comme l’une des « femmes-maisons » reproduites en série par Louise Bourgeois, dépourvues de bras, la tête prise dans un bloc de ciment, enserrées par les murs de l’habitation, du home sweet home. Mais contrairement à elles, sortir de cette condition, planer très loin au-dessus.

Je t’avoue que je n’ai aucune idée de ce que tu faisais quand j’étais sous l’effet des tranquillisants. J’étais toujours étonnée de voir que tu étais encore là quand je revenais sur terre, en train de me fixer avec tes petits yeux de fouine triste. Comme je détestais ton regard sur moi.

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La mer et l’enfant de Sabine Huynh a paru aux éditions Galaade en 2013.

Éditions Galaade ©


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