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Billets de Christophe Stolowicki (décembre 2025)

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 

Du même bois, de Marion Fayolle

Du même bois est un titre du même ordre, de même veine que L’Empire des sens (1976, film de Nagisa Oshima), le verbe objet de l’ellipse si universel qu’elle s’apparente à une élision.

Du même bois. J’ai l’heureuse surprise de découvrir, à deux doigts de la poésie, au reflux de toute poésie, un authentique roman rengorgeant tout suspens, dont on sait dès le début comment il finira : en eau de boudin de campagne abandonnée, désertifiée, surtout dans ses hauts plateaux.

Citadins, qui ne savez pas.

Marion Fayolle est cette « gamine » mal venue, descendante de ferme depuis des générations, aussi rétive à se laisser vêler, il y faudra les forceps, qu’un veau mal venu qui ne vivra pas, alors qu’elle deviendra cette poète et romancière.

Tout revêt ici un caractère de simplicité extrême, exceptionnel pour un premier roman où elle coexiste avec l’intensité autobiographique de première défriche, premier roman qui n’en est pas vraiment un, Marion Fayolle, dessinatrice de presse déjà autrice de plusieurs romans graphiques y ayant acquis la maîtrise, digne de Kundera, d’une mise en chapitres de longueur très inégale aux intitulés premiers, la ferme, la gamine, les bêtes, la ressemblance, comme autant d’arts premiers.

« Les enfants, les bébés, il les appelait des petitous. Et c’est vrai qu’ils étaient de petits tous. » Cette langue rurale de hauts plateaux a une largesse métaphysique. Le temps des rondeaux retourné sur son erre.

Telle la percheronne exilée au Canada et dont j’ai pu, en un demi-siècle, constater la disparition finale sur son aire.

L’élémentaire en terre qui ne ment pas.

Les enfants de ferme « voient aussi vieillir la mémé, on ne la leur cache pas dans une maison de retraite. »

Le « tabarlo ». « Il n’a jamais pu travailler ni trouver de femme pour supporter ça. Alors c’est la mémé qui le supporte, qui lui donne les restes, qui le ramasse dans le couloir quand il a trop bu. » En ville on ne sait pas, parce qu’ils sont relégués. Mais la campagne, plus humaine, a son lot normal de tarés qui dorment dans les fossés, meurent d’un coup de boisson.

Le chien attaque les agneaux du voisin. « L’oncle lui a attaché ses longues oreilles devant ses yeux pour ne plus croiser son regard si humain et, avec son fusil, il l’a tué, son chien. » J’ai pu constater, par deux fois, qu’il est moins grave pour un chien de mordre un passant.

Une bonne viande celle « des bêtes de ferme […] qui ont eu tout un paysage à brouter ». À présent que les engins l’ont ratissé en cheveux en brosse, en guise de chaumes quasiment la boule à zéro, l’ont parsemé de rouleaux emballés plutôt que de bottes et de meules, sans parler des pesticides de l’agriculture raisonnée, la viande aura-t-elle toujours le même goût ?

Mais « Même le dimanche, quand on a des bêtes, il faut s’en occuper », aucun des enfants ne restera. Un pur poème, vous dis-je.

Gallimard, 2024, Folio, mars 2025, 128 p., prix non indiqué

 
De l’argot, mais accordé à l’imparfait du subjonctif.

J’aime vivre dans la nature tout en n’y distinguant rien. Je ne reconnais pas un chêne d’un hêtre, d’un églantier, d’un chameau. Comme je m’écorchais les cuisses en grimpant aux arbres, je me blesse la langue en tentant de circonscrire ce que je vois. Ovide, et même Virgile, tirent de la nature mieux que des descriptions, une mythologie.

Sade l’a assez dit sans le dire pour qu’on lui en attribue la parenté première. Nietzsche a poussé le grand cri d’alarme. Gombrowicz a exprimé tout son malaise, l’a situé. John Calhoun l’a illustré sur des rats en nous prenant à la gorge. Je sonne les cloches à toute volée. De son surnombre, l’homme est en danger de mort.

Je fais une belle cour à Joëlle. Au Lutétia, je lui commande avec son thé un petit pot d’eau froide, puis d’eau chaude. Je rapproche ma voiture de sa personne au mépris de toute contravention.

Jacques Laurent, l’un des Hussards, offre à Giono, Morand, des antisémites de qualité, une tribune dans sa revue Arts, dans son magazine La Parisienne, Chardonne et Drieu à portée comme de bons ancêtres – cela doit être situé tant dans la littérature française que dans deux millénaires d’antisémitisme.

À la brasserie Lipp, ce lieu mythique où Jacques Laurent avait sa table, j’ai déniché pour mes quelques rendez-vous littéraires d’inconnu la meilleure place pour de longues conversations, celle au rez-de-chaussée au fond à droite.

J’ai l’écriture aussi éruptive (irruptive) que l’ont facile Sollers ou Stendhal que j’admire, Laurent ou Perec que je n’admire pas, que l’a difficile Mallarmé que j’admire et n’admire pas, que l’a difficile et facile Baudelaire que j’admire. Le génie de Sade et de Rimbaud ne permettent pas de les inclure en référence quelconque.

La judéité littéraire, aux antipodes de la religieuse, reste une question centrale.

Il pleut des cordes, des cordes où se pendre, où suspendre les longs traits de bonne vie qui déchirent le voile du temps.

 

Tant mieux, d’Amélie Nothomb

Tant mieux, le superlatif de tant pis, ou le stoïcisme rétréci en isthme d’une enfant de quatre ans déposée pour les deux mois d’été chez une atroce « bonne maman » qui lui fait ravaler son vomi.

« Les yeux disaient le tant mieux de l’amour, l’amour sans causalité, je t’aime, j’ai horreur de tes actes [assassiner des chats], je ne te changerai pas, tu ne changeras pas, je t’aime, ni donc, ni alors, ni par conséquent, ni malgré, ni rien. Tant mieux. »

D’une simplicité extrême, du grand art pour tous publics, aux phrases aussi brèves qu’elle nous l’inspire, aux raccourcis saisissants, de plain-pied avec une enfance dont la charge ne se dément pas. À lire lentement, à déguster comme un grand cru.

Ou le roman de sa mère, saisi au plus poignant par une autrice qui sait remonter jusqu’à la quatrième génération sans un mot de galimatias freudo-lacanien.

Amélie Nothomb dans l’entre-deux aïeules, la bonne et l’exécrable. Entre la « belle madame » et le « beau monsieur » de ses grands-parents maternels qui y font allusion avec des clins d’œil à leur fille, ce qui ne les empêche pas de se déchirer, ni à la grand-mère d’être battue.

Comment une enfant comprend les mots des adultes qui ne lui sont pas destinés. « – Ce n’est pas n’importe quelle poupée. C’est une poupée lucide, déclara-t-elle. / Elle ne connaissait pas le sens de ce beau mot qu’avait prononcé la grand-mère et se hâtait de l’employer avant la disparition de sa magie. »

Ce qui pourrait déranger certains est la préférence aristocratique. On se vouvoie en famille. Le tutoiement retrouve son sens traditionnel, de jaillir aux moments où la passion s’exprime. Il est normal d’« avoir de la domesticité ». Les nobles ont en général meilleure tournure, qu’ils soient polonais ou wallons. Cela se marie fort bien avec un sens analytique que Freud n’eût pas renié – les surréalistes historiques à tour de bras. Performance adaptée aux temps nouveaux d’être aussi peu poète. La langue n’est pas dondaine mais un instrument de précision.

S’ensuit mon seul reproche, qui s’applique à toute l’œuvre d’Amélie Nothomb : de ne s’adresser qu’aux femmes, aux filles, aux hommes très accessoirement, de rares beaux ou bons messieurs. Mais comment pourrait-elle franchir la barrière qui toujours davantage sépare les sexes, lesquels sans l’amour mourraient chacun de son côté, comment aurait-elle accès à la maison d’en face, celui que seul ménage la poésie, ou sa mémoire ?

Faire ravaler du vomi de hareng au vinaigre, accompagné de café au lait, pour seul repas : il ne s’agit évidemment pas d’un récit rapporté mais de l’essence du romanesque, saisie d’un rebond de plume à l’encre de seiche, là où les romanciers naïfs, abondant dans l’autofiction, se contentent de substituer à l’impossible mémoire des années où l’empreinte tient lieu de souvenirs – leur fantaisie créatrice ou complaisante.

Albin Michel, 214 p., 19,90 €, avril 2025.

 
« J’ai oublié de peindre ce salon […] j’abhorre la description matérielle. L’ennui de la faire m’empêche de faire des romans », écrit Stendhal dans Souvenirs d’égotisme, en avance sur les romanciers de son siècle, avec une simplicité que pourra lui envier André Breton. Seul Mérimée le suivra.

Il y supplée par des croquis griffonnés, des pense-bêtes, qui abonderont dans La vie de Henry Brulard, écrit peu après.

Il y a du gloussement, celui de jubilation de l’anglais chuckle que le français rend mal, dans le swing au piano de Wynton Kelly magnifiant Miles Davis dans Someday My Prince Will Come (1961). La syntaxe mélodique de John Coltrane y est aussi impeccable que celle de Proust malgré la longueur de sa phrase toute en digressions nommées chorus, à bout de souffle retombant sur ses cinq-cents pieds de ver luisant, éclatant.

« Il avait assez d’expérience pour comprendre que les souffrances déposent peu à peu au fond de l’âme des sédiments de deuil dont l’accumulation quotidienne est en définitive la cause de la mort. » Parfois, tel est le cas de Giuseppe Tomasi, descendant des princes de Lampedusa, cela demande quatre générations. Que faire contre un cancer aussi profond ? Même d’écrire Le Guépard n’y suffit pas.

Froid comme un hiver des Gaules, disaient les Romains. Deux millénaires après, un descendant de princes siciliens voit le soleil comme un dieu du feu dévastant son île avant de s’adoucir aux premiers frémissements d’automne.

Oui, ce qui est nouveau, je lis en retenant mon souffle, ainsi que mon regard de lecteur avide de découvertes, qui jauge le difficile plaisir qui m’attend à l’épaisseur en tranche de ce dont malgré maintes lectures j’ai négligé l’essentiel.

 
Wes Montgomery a le toucher de guitare dur, dru, bref, sec, résolutif un imperceptible temps d’avance dans l’accord – un usage serré à l’encontre du sirupeux, du langoureux, du violoniste, du romantisme de l’instrument, mais aussi, du brio, de la note liquide, liquoreuse de Django Reinhardt. Étouffements de contrebasse. (Avec Wynton Kelly, Paul Chambers, Jimmy Cobb, les rescapés rythmiques de Miles Davis, dans Smoking at the Half Note, 1965, à son acmé quand sombrent tous les grands.

Un confondant martèlement de rimes, le swing renvoyant la virtuosité aux vieilles lunes, la guitare en figuration narrative, tout en saillies.

Sont prisés les écrivains donnant au lecteur la rassurante sensation qu’en votre société il s’instruit – experts Cicéron, Paul Valéry, aux myriades de séides – dont une pudeur m’a toujours préservé comme d’une impolitesse.

Dans À rebours, Huysmans qui sait le latin règle son compte à Virgile, le poète romain que je déteste entre tous, jusque dans sa prosodie, plate je m’en doutais.

Modern Jazz Quartet : le penseur (John Lewis, piano) et l’exécutant de premier plan (Milt Jackson, vibraphone) fusionnent comme l’écrivain n’ose l’espérer avec son art.

Stendhal immensément précurseur, sur la fin de sa vie le sachant, saute quelques générations pour s’adresser à des lecteurs du vingtième siècle. Jacques Laurent en fait ses choux gras, comme lui-même de Shakespeare, ignorant que Corneille et Racine, ne parlons pas de Molière, n’eussent jamais existé.

Dans un contexte de surpopulation étouffante, le courrier électronique a rendu aux échanges un peu de la qualité épistolaire que l’ère du téléphone avait abolie. Quelques pistoles pour un convoi d’or.

Je relis comme on relie, en veau à la feuille d’or à l’âge d’internet.

La note dominante des Sonates de Scarlatti, que je ne me lasse pas de réentendre à peu d’intervalle, est bien la nostalgie, irrépressible, qu’aucune Recherche du temps perdu, ni les Chants de la Balendrane, ni Jules et Jim, ni Le Guépard, qu’aucune œuvre posthume ou presque posthume ne communique avec cette intensité. Ni qu’aucun mot français ne rend comme l’anglais to yearn. Si la mort n’existait pas, il faudrait l’inventer.

Le Guépard. Quand est annoncé le bal des Ponteleone où la belle Angélique fera son entrée dans le monde, sa valse avec le prince de Salina clou du film que Visconti tirera du chef-d’œuvre de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, j’ai un bref sanglot de bonheur, une reconnaissance, en son double sens, remontant de toutes mes lectures passées. Les sanglots reviendront bientôt, quand s’associera la scène où, au sortir d’une semblable soirée, la duchesse de Guermantes, bravant son mari pressé de partir, exerce une de ses prérogatives, celle de la charité mondaine. Ils redoubleront, tournant au miaulement, de retrouvailles d’un temps perdu, quand (« Les jeunes filles, ces êtres incompréhensibles pour qui un bal est une fête et non un fastidieux devoir mondain ») me revient la découverte, dans Guerre et paix, de Natacha, « cette merveille de Natacha », dit-elle au miroir.

 

À la manière de – je ne saurais dire qui. Des livres incomparables pavent l’entendement, qui sont au non-dit ce qu’est le non-dit au dit. Arrachés au temps, à l’espace-temps, comme est le temps d’écrire au temps de vivre. Autant de vivre quand il est temps. Au temps, au temps, criait le margi (maréchal des logis) au temps de ce que n’était déjà plus mon service militaire où il ne savait que brailler une, deux, une, deux, les temps déchus courant au numérique à marches forcées. J’étais incapable de marcher au temps comme de danser, valse ou rock. Les pieds en dedans, l’épieu au côté.

Comment te vois-tu en fille, qui serais-tu au féminin ? me revenait adolescent l’antienne, et la réponse, toujours la même – un boudin. Alors que maman était des plus jolies, occupant tout l’espace aux dépens de son fils mal boudiné, mal fagoté, sentant le fagot, le roussi, l’heure où si la France m’était contée, je ne serais pas mentionné.

L’écho de tant de livres happés, certains lus & relus comme peu ont jamais lu, en jazz, hard bop alenti en cool, et des quelques passantes visiteuses, de charnues friandises sur ce même fond de jazz (de mon Harem vertical paru en 1980, réédité sur internet à mon insu plus de quarante ans après, on peut dérouler gratuitement une trentaine de pages, en frontispice le cœur percé d’une flèche, gouttant dans une flaque, offert à « TONTON et COCO », des parents idéaux qui ne procréent pas, par un garçonnet asthmatique avant de se suicider à la Ventoline), plutôt que de fond de pensée est le fonds de paon sait, le dieu Pan, l’adieu Pan.

« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » D’un demi-millénaire précurseur François Rabelais des écrivains britanniques, aux extrémités du spectre selon leur tempérament, de Brave New World et de 1984. Depuis écoulé près d’un siècle encore, il se confirme que l’inconscience sévit malgré la science, l’éthologie, qui aurait dû nous garder de nous reproduire, de laisser se reproduire à tout va nos « deltas » et nos « epsilons » aux dépens des « alphas » et des « bêtas » – les bien nommés par Aldous Huxley.

À bout de doubles parfums, et ses rouleaux déjà sur la table,
J’aimerais avoir une sérieuse conversation avec vous, dit-il.

Lever le couvercle qui pèse sur les évènements,
Les avènements,
En aspirer le venin.

Des mots sont happés là pour répondre à la question. Des mots, des lots, tant que la question à vif est ouverte comme une blessure avant qu’elle ne déchante en plaie, ne se referme en cicatrice, ne s’efface – ou ne suppure. Un long déchant rejette toute littérature, de poésie ne parlons pas, jusqu’à ce qu’oublieux, supplétif de liesse, l’écrivain n’entreprenne de réenchanter ce qui le braquait à bout de mots.

À des années-lumière de cet âge de vermeil, prenant son mode d’expression au sérieux de la lettre, un « philosophe » croit découvrir des « concepts », disant par exemple que la colère se range tour à tour du côté de la raison et des passions. – Qu’il aille se faire pendre. Cette penderie se nomme histoire de la philosophie.

Kafka c’et Jean-Jacques, sans la naïveté. Celui-ci, dont le patronyme d’auteur a commis des ravages, réduit à son seul prénom. L’autre rétracté à son nom de famille, sa personne en lambeaux.

Oui (oui ?), autant l’écriture de celui que ronge la culpabilité peut être fluide – la mienne tout en ruptures reprend, réentend les coups d’arrêt, les à coups de crête d’une vie jadis brisée de ne plus s’écrire. Une vie dont la langue grasseye, s’encrasse, de crase en disgrâce s’en colle un gramme, et colle, école, âme trame gramme, grammer devenant le verbe transitif qui se passe de son préfixe.

Le roman d’un lecteur n’est pas son Journal, se tient toujours en deçà du seuil nucléaire. Je lis désormais sans masque à la première personne du singulier. Le seuil nucléaire désormais rétractile, ce qui s’amasse dans un atelier d’artiste est un stock d’uranium hautement fusible. De l’ouranien, de satellite de Zeus. Dieu, le dieu dévoyé, enfin rattrapé par son étymologie.

« By Jove  », « par Hécate » : Shakespeare invoque les seuls dieux antiques.

Le Talmud, de ses presque deux millénaires de chiures de mouches découpées en fines lamelles, s’incarne dans l’œuvre de Franz Kafka, du rat musqué remontant tout le musc, au seuil du déclenchement non nucléaire d’un géant pogrom.

Mon révolver hurla, aboya (c’est courant), barrit, hennit, et j’en passe.

Nous considérons (victa victrix) vitia les vices comme la vertu qui renouvellera notre garde-robe. Puissé-je (utinam pourvu que, ah si seulement) inciter les jeunes au latin pour réparer le temps d’hypokhâgne où je traînais la patte. Que j’admire Andrea Marcolongo (La langue géniale : 9 bonnes raisons d’aimer le grec, 2018) qui a porté sur l’hellène un regard neuf. Si c’était à refaire, j’eusse inscrit le sanscrit dans ma queue de pie entre deux rafales de jazz, celui de Lee Morgan. Mais il m’a fallu transiter par une vie d’autodidacte.

Il y a la même distance entre Gabriel Matzneff (ce malheureux persécuté, que je côtoyais à Combat-lettres) et moi qu’entre Restif de la Bretonnière et Sade. La parole n’a pas le même pas de tir.

Ont-ils (elles) lu Pétrone, le Satyricon ? Le Lysis de Platon et son chef-d’œuvre, le Banquet ? Même en seule traduction française, cela retournerait leurs idées sur le normal et le pathologique. – Il faudrait seulement qu’ils (elles) eussent appris à lire, ne serait-ce que le français.

Comme d’avoir vécu l’enseigne.

Le Satyricon, le Lysis, le Banquet. Alors qu’est indice d’inculture de dire « le Zarathoustra ». Dans ce cas de figure l’article défini faisant la part belle au ouï-dire, quand certains textes de Platon et celui de Pétrone ne sont jamais assez ouïs.

Dès les premières pages des Mots, Sartre sait nous persuader que par son ascendance il était voué à la cléricature. Dans sa généalogie au galop, il n’a de cesse de rebondir de formule qui frappe en pertinence à l’emporte-pièce. Je serai long à découvrir, grâce à Simone de Beauvoir, qu’il ne sait pas ce qu’est la nature.

Écrivain, le singe savant a seulement su disjoindre le singe et le savant.

Sadien. Mes imprécations tandis que je fouaillais une maîtresse attachée par un ruban à un clou contre un miroir, prenant garde de ne pas la marquer, puis pendant que je la copulais, se débouclaient dans une courtoisie extrême, orgasmes pris. Une attention délicate, d’écoute suspendue.

« dans les couples […] on était heureux d’entendre l’autre raconter son enfance […] On se félicitait l’un l’autre d’avoir miraculeusement survécu à une enfance ennuyeuse ou difficile » (Véronique Ovaldé).

Je me suis gardée pour toi, dit Joëlle, sous-entend-elle, sus-entend-elle, sus au temps, sus à l’argent gagné sans déroger, me répète-t-elle chaque fois en me narrant sous un angle nouveau les péripéties poignantes de ses aventures d’aspirante comédienne et de mannequin dévêtue, que chaque fois une prescience, un instinct infaillible préservait du viol. On ne violait pas Joëlle comme tant d’autres, peu ou prou, sans que la force physique n’intervienne, Joëlle pour qui la virginité était affaire de vie ou de mort – cette virginité infranchissable que nombreux découvraient avec stupéfaction sous sa voix d’enfant, jusque dans les épisodes de notre amour libre.

J’ai labouré plus avant dans la transgression un temps perdu.

Les flèches du temps ? Des piqûres de rappel.

« Elle s’est sentie voyante et d’une inconsolable gaieté » (Véronique Ovaldé, renouvelant l’oxymore).

Ma jeunesse après-coup quand on m’eut débouché une coronaire à la cinquantaine, en longueurs de piscine ou de mer, ou en regains d’art martial.

Désormais toute la vie de Joëlle n’était plus qu’un retour à marche forcée pour renier, effacer, rengainer dans des normes sociales notre amour libre, ayant jadis davantage adapté qu’adopté ses règles. Le compagnon de la marchande qui nous livre une console est un ancien artiste de complément comme elle, qui en quelques phrases, quelques attitudes se reconnaissent, elle s’illumine. Découvrant bientôt le peu de temps qu’il lui reste pour jouir de ce meuble.

« L’arrogance s’apparente souvent à la bêtise : il n’y a personne de plus vulnérable que celui qui n’imagine pas plus fin, plus malin, plus intelligent que lui. Son angle mort crée une sorte d’engourdissement cognitif » (Véronique Ovaldé). J’en prends plein mon grade. Mais je persiste.

(Véronique Ovaldé : Ce que je sais de Vera Candida, 2009, Des vies d’oiseaux, 2011, Personne n’a peur des gens qui sourient, 2018)

Une femme parle aux femmes, exclusivement. En un juste retour des choses.

Rien n’est plus difficile que de passer la barrière de l’autre sexe. Cela semblerait réservé aux poètes s’il n’y avait Sade, ce premier féministe. Et si Joëlle, de sa voix d’enfant, ne m’avait fait franchir le mur.

Connais-toi toi-même battu en brèche. – Ce n’est pas parce que Socrate a dévoyé Apollon qu’il faut renier le dieu.

Ce que pouvait avoir de fascinant mon désir : celui du serpent dont le désir tourne à baume.

Un modèle pour l’écrivain ? Pour le politologue ? Celui que plus jamais l’on ne nommera philosophe ?

Il est peu d’années pour se découvrir – le premier temps de connaître soi, et d’en créer, Nathanaël, ah le plus irremplaçable des êtres. Puis Gide a beau accumuler roman sur roman, c’est seulement aux dernières années d’un Journal que de la main ferme de son dieu le char d’Apollon fait le vrai tour d’arène de la connaissance de soi, celle dont dans la force de l’âge on parle tant à la légère, ou par ouï-dire.

Comme Woody Allen est un clarinettiste de talent, il fut un flûtiste passionné ; comme au cinéaste, ce ne fut que son second métier, le premier celui de roi : Frédéric II de Prusse à qui Napoléon, homme de culture et vaste lecteur, a rendu hommage.

Ceux qui par manque de lecture n’ont pas appris à lire. Ceux à qui la vie ne l’a pas enseigné. Ceux qui dans le déshonneur, l’imposture exercée ou subie, mettant le charroi avant les bœufs, perdant leur temps et leur argent, ou celui des autres, dans des ateliers d’écriture (ou des cours de creative writing, cette spécificité d’une nation inculte), ignorant ou prétendant ignorer que de la seule fusion, détonante ou paisible, de lectures choisies et de la vie en prose prise par ses cheveux d’ange, peut jaillir une authentique écriture, que l’enseignement interdit, à quelques exceptions près.

Je nage à contre-courant, celui qui emporte l’homme. Mais de seulement rouvrir un grand livre me rend espoir.

Un bon livre, un vrai : un qu’une fois terminé on ne peut pas ranger sans en relire des passages. À nos vies imparfaites (2024), de Véronique Ovaldé, qui vient d’inventer un genre, entre nouvelles et roman penchant côté nouvelles, en plusieurs recentrages, recadrages de la caméra, en changeant chaque fois d’objectif.

Elle m’y fait revoir dans un écart que ma vie est si heureuse parce que je vis dans « une clairière » sinon au pied d’un arbre, dans un château au bois dormant version réduite pour une personne et le souvenir de deux, l’arrière-plan citadin lointain offrant de redescendre, sur des millions d’années, de ma colline sylvestre.

Il faut des livres auxquels on ne puisse s’arracher, tant on y découvre de soi, à l’encontre de ce que des imposteurs vous martèlent.

La merveille.
L’amer veille,
Le chocolat amer.

Courtier immobilier, je fais le pied de grue devant un immeuble épouvantable d’où j’ai vue sur l’hôpital Sainte-Anne. Y réside, telle la poète Céline Commergnat « arrivée par des plafonds blancs de carton […], des couloirs gauches, des ailes nord », mais lui ancien infirmier psychiatrique, de grand amour en grand amour croulant sous les pensions alimentaires et basculé à l’ubac de l’institution, l’écrivain Christian Ganachaud, auteur de La chambre à gaz, (1997). L’hôpital Sainte-Anne dont à mes débuts dans la vie d’homme comme journaliste pigiste, j’ai interviewé le malfaisant psychiatre en chef. Sainte-Anne renouvelant la clinique du docteur Blanche par où sont passés Nerval et Baudelaire.

« cette gorgée d’astres revenue en gâteau de lucioles » (Aimé Césaire). Merci la France d’avoir asservi mes ancêtres, dit-il, ne dit pas. Merci, dit la France, à ceux de ses anciens colonisés qui l’honorent dans sa descente aux enfers de l’Histoire. Tels ceux de ses anciens esclaves qui ont illustré le jazz honorent les États-Unis comme, de plusieurs coudées, leurs plus grands artistes du vingtième siècle.

Aimé Césaire n’est pas noir en vain. Il s’exprime naturellement en poète, comme Homère, à ceci près que dans l’intervalle est passé le surréalisme comme un songe, un gîte, une amarre, qu’entretemps des blancs (et des jaunes) ont écrit des romans. Aimé Césaire est fondamental. Il resserre la poésie en abolissant ses blancs jusqu’en comptine.

J’ai pris la parole. Pourvu qu’elle ne se dissolve pas en mauvaises giclées, ne me soit pas retournée en gifles de ma présomption.

Je rouvre Le dictionnaire khazar (Milorad Pavić, 1984), celui des « chasseurs de rêves » qu’ils furent avant le judaïsme, et où de dérobade en dérobade à étiage de poème, la princesse khazar Ateh leur Marguerite de Navarre, heurte leur indifférence aux coups reçus, intériorisés avant d’être reçus. Sur le chemin de halage les péripéties tout en rêves-poèmes n’ont qu’étiage, la hauteur fait défaut. Soulagement de la reprise d’altitude, d’attitude, dès que je rouvre Aimé Césaire. Mais en eux à l’évidence, non dans les tortilleurs de concepts hissant leur violon sur un toit, je reconnais mes ancêtres.

En un siècle où le mimétisme est requis pour être reconnu comme le sont Sollers, Céline son modèle et de moindres flûtiaux, je détonne, dont le premier réflexe est de m’inscrire à l’encontre du discours dominant, et suivi, et servi tant par de grands écrivains que par les serves natures qui abondent. – Dans un deuxième temps je laisse libre cours à mon imprégnation aux formes récentes affleurant de partout.

Tout, retenant son souffle mène à un tiret, au pas sage à la ligne d’un fol.

Ce deuxième temps, un libre cours, est aussi, après quelques aventures dont une irruption, une éruption en poésie, mon temps final.

Éclats, largesse de mon atelier d’artiste où tout parle la langue du grand écart, quand tant s’adonnent à leur art triste.

Quelques libres propos que tiennent Rabelais ou Montaigne, ils ne manquent jamais, surtout Rabelais, à la précaution oratoire d’afficher leur foi en Dieu, quoi qu’ils puissent médire de ses séides. L’antienne contemporaine qui en donne une idée, dans notre monde libre : le progrès économique et social. Ailleurs, c’est pire encore que la foi obligée dans le Dieu chrétien ou la vertu sociale.

D’Aimé Césaire, « les coups de fouet d’une étoile sur la croupe d’une planète ». Ou « Je veux entendre un chant où l’arc-en-ciel se brise ». Au cœur nègre du surréalisme, profération et tendresse mêlées.

Variations Goldberg : de l’aria à l’aria, a-t-on jamais dit mieux que Bach ce qu’est une vie humaine, son tour venu ?

Ses échos, ses répons, ses reprises. Ses souvenirs concentrés en pure souvenance, ses phrases en phase avec l’emphase de la définition. Sa bouche instrumentale à deux voix sous lesquelles court l’unique.

Un syllogisme à trente-deux temps. Un long raisonnement se passant de raisons, son plutôt que leçon.

La certitude sa seule étude, le brio d’un suspens, son infini inséré, réfléchi à l’orbe céleste, terrestre.

Son éternel retour débordant Dieu.

Seules peuvent rivaliser les Sonates de Scarlatti, son contemporain, l’inspirant de leur insatiable nostalgie, et ce que le Modern Jazz Quartet a pu produire à son acmé. Le croisement virtuose des deux mains à son clavecin prélude à celui de Monk au piano.

Véronique Ovaldé use de tropes poétiques en passant, et comme en se jouant. Comment peut-on écrire un poème aujourd’hui ? – Je pouvais il y a quinze ans encore. L’homme se dégrade à vue d’yeux.

À ce degré de perfection, le jeu consistant à tirer des boulettes de mie de pain avec notre sarbacane d’internet sur l’étroit rebord du tube géant dont il nous faudrait sauter au sol d’une hauteur de plusieurs étages, tant les boulettes s’étaient chaque fois posées dans le même équilibre, ne présentait plus que le risque de mal sauter, et aucun avantage.

Tout cela parce que m’a agacé Anouilh, relu une énième fois le meilleur de son théâtre, celui au second degré, une mise en abyme qui ne s’invente pas, le théâtre dans le sang, celui de la plupart de ses pièces roses ou grinçantes, du Rendez-vous de Senlis (1937) qui me tire des larmes de bonheur, de reconnaissance, à Pauvre Bitos (1956) où grâce au recul il se permet, raillant l’épuration, une apologie de la collaboratrice aristocratie de la défaite que lisant avec les yeux de maman, j’ai été long à reconnaître. Entretemps Ornifle (1937) mettant en scène un parolier poète de grande facture faute de génie, un Don Juan contemporain sensible à la juste mesure des proportions féminines (qui ne sont pas encore des mensurations), renouvelant celui de Molière, Mozart, Mérimée, avec pour grand témoin qui voit défiler les jolies personnes en lui tenant lieu de Sganarelle une secrétaire amoureuse fanatique, qu’il dédaigne cruellement.

Mais voyons. Les jolies personnes adorent qu’on leur joue la comédie, les efforts déployés, la situation instable où l’on s’expose preuve qu’elles sont aimées. Au paradis je mentais à tour de bras.

Le handicap quant à la séduction d’un authentique écrivain, épris de vérité, astreint à la vérité, est patent, et son prestige en chute libre depuis Hugo et Musset. Ma petite parenthèse en paradis un coup de chance.

« I hope you have not been leading a double life, pretending to be wicked and being really good all the time » (The Importance of Being Earnest). Cela vaut tant pour Sade que pour Wilde ; que pour toi, dit Joëlle.

Le début de ses pièces, comme de celles d’Anouilh, le meilleur. Parties sur leur lancée, elles se dénouent comme il se doit, par des inventions qui ne sont plus les traits d’un génie extralucide d’être inconscient.

Les deux mots du théâtre de Wilde les plus intraduisibles : trivial, wicked  : futile, pervers, superficiel, vicié, à trois voies comme aux carrefours romains, à trois bandes pour toujours frapper la même boule, intrinsèquement mauvais, plus l’on élargit la palette plus l’on se désole, il n’est que trivial et vicieux dont on se garde comme de faux amis.

Et je comprends soudain pourquoi je m’interpelle old boy, comme si j’avais été scolarisé à Oxford.

Je remplirais plusieurs pages des préceptes que je tiens d’Oscar Wilde qui par le travers ont guidé ma vie. Il n’est personne de tel qu’un homosexuel pour éclairer une vie d’hétéro.

« The Ideal Man ». « He should invariably praise us for whatever qualities he knows we have’nt got. » Aussi, sachant qu’elle redoutait la maigreur, appelais-je Joëlle mon gros chat.

« Life’s aim, if it has one, is simply to be always looking for temptations. They are not nearly enough. I sometimes pass a whole day without crossing across a single one. » Certaines fins d’après-midi, il ne passait pas une seule fille sur le boulevard que je fusse tenté d’aborder. – Mais comment nier ce qu’il s’y glissait de soulagement, de bonheur domestique, de repos du guerrier ?

« Why don’t you try to do something useful in life ? – I am far too young. » S’avère calquée sur Wilde elle aussi mon affectation d’être encore trop jeune – pour me marier, avoir un enfant, un métier. Sous ce couvert germait ma tardive jeunesse, de poète jaillissant à la cinquantaine.

Poète, puis novelliste, enfin s’accomplissant romancier dans sa pleine maturité d’écrivain : retourné, piétiné, repoussé dans le caniveau ce modèle révolu.

Il naît davantage de femelles que de mâles par des temps difficiles, tous le diront. L’homme surmultiplié vit son heure la plus sombre, il est normal que les femmes tiennent le haut du pavé (je parle des peuples civilisés). Elles ont conversé entre elles pendant des dizaines de milliers d’ans comme gardiennes du foyer tandis que les hommes n’échangeaient que les brefs signaux de la chasse et de la guerre, advenant trop dominées à l’âge historique (la masculine Sappho une exception) pour se saisir du flambeau littéraire. Il est normal qu’à présent il s’élève davantage d’autrices, d’auteures, d’écrivaines en veine que d’écrivains masculins, tout juste bons à frayer du sur-place, non à conduire la guerre contre le surnombre.

Un accord, point. Un accord, point. Il point d’accords le millésime, le paroxysme, mine de rien, point. Point de corde où se pendre, ni de corde à mon arc, il point du corps la provende, la provision, la vision, la mise en bouche, point. Le poing dans la bouche (2004) de Georges-Arthur Goldschmidt, un Juif allemand aimant sa langue natale dans les années trente où monte le nazisme et devenu un écrivain français qui nous parle, point. Appoint. Point et contrepoint, contrepoint d’appoint ?! ;–)(/ ; ; ! Signé Enrico Pieranunzi, en hommage à Bill Evans. Ma vie n’est pas celle de Joe Bousquet mais un morceau de jazz.

Le surréalisme historique est déjà vieux d’un siècle. On ne dirait pas, tant la plupart de ceux qui l’ont rejeté en sont indignes, tant en sont déchus ceux qui s’y accrochent et ne sont pas fichus d’en redescendre sur une portée de siècles comme Joe Bousquet, ni de s’en élever contre vents amarrés tel René Char.

L’intellect nous ayants lâchés au cours du dernier demi-siècle, les femmes d’Occident, pour contrer la surpopulation délétère, ont instinctivement moins de sexualité, plutôt que davantage mais non reproductive.

Oh la merveille, dis-je en ouvrant les volets de ma chambre au soleil de fin juillet éclatant sur mon bois. L’amer veille. La mère ne veille pas.

La mer n’a rien à faire là.

Joëlle, dite Mademoiselle Cathee, son prénom de mannequin à Londres, a un modèle préféré, pile poil aux proportions de la mode grand public que nous vendons par wagons. Usrsuline (90 – 65 – 85), dite Ursula (très peu pour moi, merci), m’explique qu’elle a une idée par jour, par idée il faut entendre recette pour s’enrichir, tous les matins dans le métro, tandis que son amant, d’un âge avancé, exerce au moins dix métiers, gargotier le principal. Je me garde de la détromper des neuf impostures.

Vingt ans après, Joëlle la redécouvre vendeuse de crèmes de luxe au Bon Marché, vivant toujours avec sa mère qu’elle entretient selon l’usage italien, désormais propriétaire d’un studio à Paris dont elle peine à encaisser les loyers. On recherche, dit-elle, des retraitées de la parade pour un mannequinat bel âge, Joëlle décline, ne veut pas repiquer.

Les mots des métiers de mode, ceux des psychanalystes, ceux de l’immobilier, que d’épreuves pour que derechef s’élève une langue.

Au défaut de mère de Joëlle répondait mon faussaire, réparateur surcroît de mère comme mon principal attrait.

Le jazz, tout dans l’exécution, dresse l’acte de décès de la philosophie, s’il en fallait encore un. Il n’est plus de concepts ni de théories avant la mise en pratique, de partition – de Sion entre un Ancien et un Nouveau Testament à opposer à celui de Villon.

Je n’ai pas eu besoin, ni Breton ni Desnos ni Max Ernst, des leçons d’Ovide (« frequens quo sit disce puella loco », traduit magistralement par Henry Bornecque en « où l’on rencontre en abondance la jeune fille », sans reculer devant l’article générique), Ovide dont L’art d’aimer signale la maturité accomplie, Ovide de loin le plus grand poète latin, à la simplicité exemplaire face aux entrelacs savants du courtisan Virgile, pour juger peu utiles les voyages quand on habite la ville-lumière : « Quot caelum stellas, tot habet tua Roma puellas, autant que d’étoiles au ciel contient Paris de jeunes filles dans ses quartiers d’élection » – plutôt que dans les forêts, nymphes jaillies du tronc des chênes, comme je l’ai cru adolescent.

J’ai passé ma vie d’homme à me former – dans le grand écart, ce qui n’est pas permis à tous ; répétant après Oscar Wilde que j’étais beaucoup trop jeune – pour avoir des enfants, me marier, postuler au Nobel, que sais-je ; réalisant soudain en me voyant clopiner, trottiner, me traîner, qu’il est largement temps – lâchant ma défroque, affrontant le vent plein nord, de rendre au centuple tout le loisir otium amassé, à présent que l’homme est en danger de mort.

Les Hellènes sont le peuple libre entre tous, le premier qui ait secoué la tyrannie imbécile du mâle et dont la poète Sappho, au sixième siècle avant J.C., a pu chanter ses amours lesbiens. En regard, la monstrueuse retombée en barbarie de l’islam contemporain doit être éradiquée, il est de notre devoir élémentaire d’en protéger femmes et écrivains.

« Ah, il n’y a en moi que ma mort pour être à la mesure de mon amour », par défaut d’organe. Menant à cette coda avant reprise, les phrases, chacune plus pénétrante, ambivalente, plus insolite, qu’enchaîne au long cours Joe Bousquet dans La tisane de sarments (1936), par la vertu de sa mutilation, mieux qu’aucun autre écrivain, font ressortir l’inanité, à présent que m’a lâché le corps, de celles qui se pressaient vit à la main vite à ma main quand je récapitulais mon plein. Rétracté, tout mon harem vertical tient désormais dans un mouchoir de poche, de ceux qui sont passés d’usage depuis que par hygiène on ne se mouche plus que dans du papier jetable.

Relire ses écrivains comme on se repasse une musique d’élection ? Mais à coups de sonde – son équivalent pour l’imprégnation, et pour la circulation des courants dans un atelier.

Seul parmi les jazzmen, Monk a un accent mieux que jazzy – un dont l’étrangeté le dispute à la langue d’Edgar Poe. Dans le miroir de quelles eaux relève-t-il, sombrée dans son étang, une House of Usher ?

Je ne sens plus, ni odeurs ni parfums, disait-il. Je ne bande plus, dit-il, ou si peu. Je sens de nouveau, dit-il. Il est je.

Je ne bande plus depuis ce qu’il m’est arrivé, dit-il, mais jeune encore j’aime avec d’autant plus de force, toute dans mes mots. Joe Bousquet.

De connaître enfin par les narines quand tout est fumée rendrait de leur force à mes mots, leur communiquerait une force qui passe la rampe de ma singularité.

J’ai enfin retrouvé le mouvement et la capacité de m’étirer au réveil, mais comme un chat très endolori.

Alors elle se reprit à rêver, pensant au gros, grand garçon joufflu qui après tant d’années (d’abstinence de part et d’autre) avait mis son sperme en elle et qui reposait là, tandis qu’elle préparait les petits déjeuners pour le rejoindre au lit.

Tout bon rêve est un début de roman. La vie ne serait composée que de débuts de roman. La vie, la littérature ne seraient qu’un harem vertical de débuts de roman. Tous les hommes dont une fille reçoit l’hommage, du regard admiratif à la lettre d’amour, à cet hommage-ci ; toutes les filles ou femmes que ; qui auraient pu mais pour un autre se sont gardées (que j’aurais pu mais que j’ai dédaignées) ; ou qui ont franchi le pas.

De bon rêve en cauchemar ailé s’ensuit un roman où l’on se reconnaît – dont se dérobe un poème.

Joe Bousquet, à même son corps mutilé, un grand tragique du vingtième siècle.

Sollers, Paradis (1981). Il ne le sait pas, mais ce sur quoi sa langue court sans ponctuation, dans un lâcher-prise de swing permanent, dans un plein à strates renouvelées, dans une dense incision d’incisives décisives dont Sisyphe est le maître d’œuvre et les Danaïdes les maîtresses d’ouvrage, c’est déjà l’enfer du nombre actuel, la partouze par tous pour tous dont quelques-uns se relèvent, la levée de fonds à fonds perdus et recyclés sinon régénérés, la génération d’avant et la pénultième confondant leurs semences, l’essaim des sens toujours plus obsolètes et plus communs.

Paradis est une prose de poème – aboli.
Perdant Sollers (1936 – 2023), je perdais mon dernier compagnon.
J’ai toujours mis le charroi avant les bœufs.
La vie est épaisse comme quelques bons livres.
Aller à l’essentiel : voltiger d’accessoire en accès d’hoir.

Déjà Sollers le disait : quand on ne sait plus lire, on ne sait plus vivre. Ne calquez pas votre intelligence sur celle des barbares que vous alphabêtisez.

Par combien de tuyaux de poêle faut-il que passe la Parole pour s’adapter au format ?

Quelle est la différence entre polyglotte et plurilingue ? Je viens seulement de la découvrir ; mieux, de l’inventer. Le polyglotte parle couramment plusieurs langues, le plurilingue y écrit. Je pensais à Henri Abril, un poète que j’admire, méconnu ou presque, grand traducteur devant l’Éternel, (l’exploit cynégétique transféré au cœur de l’être de parole), qui parle dix langues au moins, et écrit en français et en russe.

Quant à moi, je ne parle ni n’écris aucune langue couramment, pas même le français, sinon depuis peu, et encore : il reste heurté.

Un rêve triste, beaucoup plus triste que ceux qui sont violents. Une tigresse de la chanson assure le lancement d’un restaurant où à grand peine Joëlle m’a réservé une petite place parmi ses amis. Faute de mots, pas même de fins mots, et de pouvoir accéder aux plats, je mâche des herbes aromatiques, par principe d’écologie je prétends.

Sollers abonde dans Sade, de plain-pied littéraire en bâfreur de bons mots, se suspend à Freud à le décrocher, associant plus librement que lui, plus érudit que Lacan, faisant sauter les tabous comme des tas de boue, comme des tas debout fauchés par un bouc – émissaire je suis, émissaire j’essuie en terre de mission.

Il est peut-être grand temps de quitter Paradis que je reçois de plein fouet d’enfer, ma singularité y aiguisant sa mine qui n’a de cesse de se casser.

Paradis (1981), bientôt Femmes (1983), il y paraissait cent putains dans le cours de quinze heures, toutes ressortaient entières, et même augmentées, partouzeuses de grand aloi sororal.

J’ai remarqué que Sollers a même dévoyé en passant un regard d’éthologue sur des mouettes, sur des miettes, l’humain réservé à la psychalalyse.

Le son de la flûte de Bach de Leonard Schelb, s’élevant du flux au clavecin d’Anne-Catherine Bucher, frémit de davantage d’accords évoqués, esquivés, cités comme un jazzman peut citer, susciter, que ceux auxquels Emmanuel Pahud donne libre cours verbal.

Paradis 2 (1986). Une maîtrise acquise, la drôlerie devenue polémique contre l’engeance qui libelle gauche toute, retourne à son bercail des bons quartiers que nous partageons, Sollers d’un bon cran plus high middle-class que moi. Je suis bien d’accord et ris volontiers mais ne prends n’apprends plus rien de moi malgré moi. Il est temps d’apposer un point final à la psychalalyse comme cérulyse qui amollit un bouchon dans l’oreille.

Avant de pratiquer le karaté, je ne concevais de haute distinction qu’associée à une faiblesse de décadence extrême. On m’enfilait des gants pour que je cueille des fleurs de pommier.

Quelle est la langue universelle ? Celle que j’ai couchée en joue. Entre Anjou et Poitou Charente.

Le désespéranto.

Qui aime la vie aime le cinéma. Qui aime la vie comme il s’aime soi, comme il sème soi, aime la littérature.

Vignes, sombres pour ceux qui n’y ont pas leur pays, à la portée de la trompette de Miles Davis pour les heureux élus. Tel cet oncle Stavolo dans Confidences d’un joueur de clarinette d’Erckmann et Chatrian, à qui passe mal l’âge de jouer les hercules de foire pour ne plus songer qu’à arrondir son bien. Me revient toute la rouerie féminine de « l’innocente Margrédel », des larmes m’en montent aux yeux. Les bonnes larmes d’un lecteur attaché aux morceaux de bravoure d’une inlassable trompette trempée d’Alsace, cette terre de grands crus de blanc et de blanc de blancs dont les nègres ont fait un art majeur du vingtième siècle. Plus c’est décousu, plus il en remonte.

Tombé de Belgrave Square, de plus fashionable side, Oscar Wilde déchu ne pouvait alunir à Paris ailleurs que rue des Beaux-Arts, où je n’ai pas réussi comme courtier à vendre un seul appartement, malgré mon appartenance au plus privé de l’art.

En cinq millénaires, l’homme a voyagé au moins autant que Platon sans quitter Athènes d’une semelle, tel Socrate sinon quand il a fallu la défendre les armes à la main. Celle qu’en une Animal dance un Lamb Leopard, agneau juif tourné en fauve, scande enfin grâce à John Lewis, cet héritier de Bach, en corps accord.

Je lis Sapho, cette poète grecque des 7è/6è siècles avant J.C., à l’intense délicatesse de sentiments et divine simplicité (« ce rire enchanteur qui, je le jure, a fait fondre mon cœur dans ma poitrine ; car, dès que je t’aperçois un instant, il ne m’est plus possible d’articuler une parole ; / Mais ma langue se brise, et, sous ma peau, soudain se glisse un feu subtil ; mes yeux sont sans regard, mes oreilles bourdonnent / […] et, peu s’en faut, je me sens mourir »). Combien de siècles avons-nous dû attendre pour qu’une femme reprenne la parole à son instar ? Plus de deux millénaires Madame de La Fayette dont la subtilité gît dans la contrainte subie et littérairement surmontée ; et plus de deux siècles encore Colette, l’égale de Sapho en génie de liberté.

Dans Le Jardin des Délices Bosch représente, dans une mise à plat aussi naïve que son innocence se décline en strates plus inconscientes – le paradis et le châtiment des Adamites, ces partouzeurs premiers en regard desquels Charles Fourier n’est qu’un ratiocineur bégayant. Jamais dans nos rêves les plus écartelés nous n’avons connu une telle innocence dans la débauche. Aucun fruit permis n’atteint la saveur de ces fruits défendus.

Des hommes, haut et bas, fragile, à secouer quand le temps est venu.

L’homme atteint sa pleine maturité littéraire à la quarantaine, pensée courante, est une pure imbécillité comme la plupart des pensées courantes, médianes, médiocres contre-vérités. S’agissant des vrais, des grands écrivains, c’est exactement tout l’inverse : la plénitude de l’expression littéraire se situe soit très tôt, meilleur exemple Rimbaud, soit très tard, parangon entre tous Mallarmé lâchant sur la brèche finale son coup de dés. Et nul n’égale René Char cumulant le génie combattif des Feuillets d’Hypnos, son nom de code de chef résistant par temps de guerre, et peut-être la phrase majeure du vingtième siècle, qui l’égale à Héraclite, dans les tardifs Chants de la Balandrane. On peut lui adjoindre en sous-main Gide éclatant de ferveur dans ses Nourritures terrestres, qui ont alimenté plusieurs générations dont la mienne, et d’une tranchante, inlassable lucidité dans les dernières années de son Journal, toute l’œuvre du romancier célébré de son vivant passant à la trappe ; ou Gombrowicz, aussi véhément et accompli dans Ferdydurke écrit à la trentaine, juste à temps pour illustrer la difficulté résolue de passer le cap de l’âge adulte, qu’accompli et véhément dans sa tardive Pornographie (titre à prendre par antiphrase), et lui aussi les dernières années de son Journal.

Oui, l’écrivain s’accomplit très vite ou sur son tard. – Cela semble valoir surtout pour les garçons, les filles sorties tout armées du crâne de Zeus. – Oui et non, voyez Colette, sa précocité facile se convertissant en une intensité créatrice qui assure à la femme ses lettres de noblesse à l’égal de Sapho, prélude à l’effacement littéraire de l’homme au masculin.

À l’une des interrogations majeures du questionnaire de Proust, bifide distinguant prose et poésie pour demander Quels sont vos écrivains préférés ? à laquelle Jacques Laurent répond en 1987, la veille d’intégrer l’Académie française, cette taverne de 38 ou 39 voleurs sur quarante, envers de la caverne des Mille et une nuits – j’ai renoncé à répondre tant ils affluent, me préserve de répéter ce que j’ai déjà mieux dit. Mais il en ressort que mes préférés sont en majorité des impertinents au sens propre, des non-pertinents, des méconnus de leur vivant, ou reconnus pour ce qui ne fait pas leur valeur comme Chamfort, ou pour de mauvaises raisons comme Nietzsche aux inédits falsifiés par sa sœur et, l’un des rares philosémites de son temps, brandi par les nazis comme le philosophe antisémite par excellence, ou Gombrowicz emblématique pour les Polonais pour la seule raison qu’il s’est élevé de son exil argentin contre l’écrasante Russie communiste, ou incompris comme Héraclite par les Grecs qui le jugeaient obscur, Héraclite à qui il a fallu plus de deux millénaires pour jaillir, ou détestés comme Sade incarcéré en asile psychiatrique après une vie de donjon, ou reconnus mais tôt rejetés comme Tony Duvert, ou reconnus et admirés mais non pour leur singularité comme Homère auteur de la romanesque Odyssée, que les Grecs ne distinguaient pas de ses ascendants homérides qui ont compilé l’Iliade un siècle avant lui. J’en retiens que l’histoire littéraire, pour une bonne moitié de ses plus grands écrivains toute en prises d’élan, est souterraine, à l’opposé de celle qu’on enseigne.

Nous étions invités par la revue Décharge à nous exprimer sur le plaisir d’écrire. Ma voix fut la seule dissonante, et je persiste et signe, même après que Jacques Laurent eut abondé (je retourne les temps, le numéro de Décharge date de 2021 alors que Laurent répond à une interview du vingtième siècle) dans le consensus général. Le plaisir d’écrire ne produit que des textes pertinents, voire complaisants. – Est-ce à moi seul qu’il ne vaut rien ? Je repense aussitôt à Christian Ganachaud, infirmier psychiatrique bientôt interné à son tour, dont la compression mentale fut pour moi une découverte d’authentique poésie, à Guy Viarre, Alejandra Pizarnik, Rimbaud et Sade la tête contre les murs.

Mais je reconnais que mon immense plaisir est d’avoir écrit, comme il fut de vivre et reste d’avoir vécu. Et ne plains pas ceux qui de s’y être pris si mal (Proust, Kafka) ont rompu d’un coup de hache la banquise, tout comme j’apprécie les hussards (Brantôme, Laurent) ne pouvant que dicter tant ils vivent et écrivent du même train dément.

Ceux qui à mes côtés se sont précipités sur le sujet proposé par Décharge n’étaient que leurs insipides séides, une majorité de poètes contemporains – hommes.

Il a fallu une bonne centaine de millénaires au sapiens (sapiens sapiens sapiens) pour parvenir à cette longévité, et je vous le donne en mille mais vous l’avez deviné, c’est en frustrant l’éveil sensuel qu’on y est parvenue. Les garçons, les premiers temps, ont dû longtemps batifoler avec des poupées en 5 D et des écrans avant de palper de la chair douce, la notion de réel distendue par la pratique de la poésie, les quartiers sexuels des grandes villes interdits à ceux qui ne pouvaient prouver leur qualité de trentenaire, bientôt quadra, quinqua. La géographie urbaine profondément modifiée, le quartier dit Latin dont raffolaient nos lointains ancêtres interdit aux hommes immatures, tous les ponts de Paris réservés à la gent féminine hormis le seul pont des Arts. D’où notre art contemporain, abstrait 5 D, concret cinglant.

Je lis Lola et quelques autres (1979), de Régine Deforges, plaisant d’érotisme féminin mais aussi relâché qu’Histoire d’O est rigoureusement écrit, un vin de soif avec trop d’additifs.

Je suis mené tambour battant de rêve en rêve où je ne sais pas autrement aller, sténographiant, échographiant tout en apprenant la sténo – ne me parlez pas du plaisir d’écrire. Il est bien tard pour apprendre la sténo.

Seul plaisir : d’avoir écrit, de voir écrit devoir écrit, devoir et cri.

Patates douces, vin de ferme.

À ce degré lumineux, entre prose et poème ayant opté pour la prose, Michel Leiris à mon âge (Le ruban au cou d’Olympia, 1981) : « Que scintille sans éclipses, tout damas et cristaux, ton festival d’hiver ! »

Dès les premières pages je découvre que j’étais jusqu’ici trop jeune pour le lire.

Que ce soit devant un plateau de théâtre, un épisode d’opéra ou un tableau, accroché par un détail, il est un observateur de grand fond où la plupart se perdent dans les détails.

Un hautain personnage interdit à Don Juan d’exercer son talent, qui fait appel à Bonaparte. L’incarnant aussitôt, je tranche la tête de l’importun d’un coup de sabre. La violence de fantaisie ne mange pas de pain, à l’âge où elle ne risque plus d’être suivie d’effet. Merci, Michel Leiris, de me sortir du marasme où Régine Deforges m’a englué.

Il est avec Philippe Sollers l’un de mes plus clairs ascendants, celui-là au latin catholique et au mimétisme près, lui malgré sa pratique de l’ethnologie à laquelle, près d’un demi-siècle plus tard, j’oppose la passion de l’éthologue, davantage de boulevard que de savane.

De l’éthologue mâtiné de psychanalyste dont seule l’éthologie demeure, la psychanalyse fondue dans un amour.

Je veux lire tout cela à maman, mais passant la ligne de démarcation de nos deux lits jumeaux elle m’enlace par l’épaule, couchée sur le flanc se presse contre moi, je ne pourrai pas lire dans ces conditions – j’ai failli censurer ce passage.

Je dois bien davantage à Régine Deforges, éclairée il est vrai par Michel Leiris, que j’ai bien voulu l’avouer.

Les premières feuilles mortes sur la terrasse, tombées on ne sait d’où, les arbres encore verts. Une douceur s’en diffuse.

Embrasser d’un même regard l’animal et l’homme, l’animal métaphorique et la bête observée, le singe et le chat, nos plus proches parents selon l’angle d’où l’on observe, généalogique ou fonctionnel.

Accumulant les précautions oratoires comme autant de défausses, les constructions syntaxiques sophistiquées de souffle long, les tournures d’une rhétorique à toutes mains dans une langue toujours en abyme sinon en abysses, en une déclaration d’amour dont seul le Verbe emporte, importe, exporte expert, Michel Leiris.

Mes saccades s’élevant en rafales, mon swing intériorisé. Lire Michel Leiris, mon semblable, mon opposé, me rend à moi-même.

Non, aucun plaisir. Mais il a enfin atteint cette hauteur de la pyramide des âges où le stylite tournant sur lui-même a forgé son style de non-vie, cet étiage où la non-vie, extériorisé son swing longtemps intérieur, lâche saccade sur rafale à l’instar de Lee Morgan, à cette brève acmé qui n’est pas la sienne mais celle du jazz, cette terre de Sienne dont sa planète condamnée est prodigue et avare. Con damné (sic) celui de maman, enfin revenue. Pardonne-moi, maman, qui m’as tout donné. Atout, impasse, pairs et manque.

Rimes bâtardes et contrerimes. À la hussarde. Les mots qui ont surgi savaient de nous ce que nous ignorions d’eux.

La mémoire se perd avec l’âge, tous les tests le prouvent, assurent des niais. Oui, la mémoire immédiate et récente, la seule qu’ils connaissent. Mais celle de grand fond s’accroît en hiatus jusqu’à rupture de l’aorte.

Le dernier amour de Stendhal, Lamiel (Lamiel, posthume), qui « avait tant de naturel dans les manières et tant d’étourderie dans les façons » et que Joëlle m’a incarnée (pas qu’à moi), l’innocence en sus.

Le for intérieur de la lecture fore un for extérieur, un fort imprenable par le surnombre.

Jacques Laurent tournicote, détricote une phrase majeure de Gide (On ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments), tourne autour, fait semblant de ne pas comprendre – se situant, par une incroyable prescience, à l’étiage où les journalistes de droite conventionnelle l’ont prise par antiphrase : on ne fait pas de bonne littérature avec de mauvais sentiments.

Je sais tôt que les médecins très prescripteurs sont des singes savants à l’usage des sots, à la tête plus pleine que bien faite, et pense que de savoir lire mène à se bien porter, malgré les contre-exemples de Proust et de Kafka.

De Bach au Modern Jazz Quartet à son acmé (1960 – 1962), plus de deux siècles. De toutes ses ressources musicales dédoublées au vibraphone de Milt Jackson, John Lewis sait imposer silence aux flots du surnombre amassés dont s’exfiltre son génie.

Jamais cristaux ne se sont brisés aussi rythmiquement.

Jamais je n’ai entendu une telle comptine musicale, comme un compte à rebours.

Comment maîtriser ma colère (bien rétrospective) contre les nazis, et contre la cécité du monde civilisé devant ce qui nous pend aux mâchoires ?

Me revient tout le déploiement d’esprit de Jacques Laurent, dont je partage le rejet tant de Sartre que du Nouveau Roman, Laurent un écrivain professionnel de qualité tout au « plaisir d’écrire » alors que les vrais artistes n’en connaissent que la douleur, le bonheur. Mon disque finit sur Trieste, le morceau fétiche du groupe, un accent me tient à la gorge, au plexus, me laisse tout ruisselant de notes.

Il faudrait une initiation, comme au temps de Pythagore, malgré notre accroissement ? Non, il faut avoir vécu.

Prendre son bien en patience.

De Pagnol « le cabotinage naturel de l’enfance garçonnière » que je n’ai pas connue, invité à aucun goûter, ne faisant partie d’aucune bande. Clos comme un œuf cassé.

Je lis le dernier des volumes reliés offerts à maman avant qu’elle ne me quitte, Pagnol l’un de ses préférés, au père instit, grand chasseur, et dont on devine, pas bien loin, les ancêtres paysans. Dans ma lignée ce ne sont que rabbins, voire un rabbin des rabbins, viols de cosaques, et j’ai échappé de justesse au grand pogrom culminant.

Simple, robuste. Quand on sait quelque chose, on l’enseigne. On en fait même un film. Il n’y a pas besoin de transiter par des rêves. On a écrit César, on n’est pas César.

L’Histoire tient la route dans ses gros sabots
Dans ses escarpins de vair
Un dieu tient le sapiens dans son creux de paume
À Dieu ne plaise
Adieu ne blesse.

Un modèle pour l’écrivain ? Pour le politologue ? Celui que plus jamais l’on ne nommera philosophe ?

Les cactus jeunes donnent de belles fleurs, l’agave ne fleurit qu’en mourant. Seul Char a su être Mallarmé et un guerrier Rimbaud.

Si l’on vous découvre – un autre masque ! appelle Nietzsche. Il a été assez occulté par sa sœur antisémite et les nazis, Heidegger en tête se drapant du manteau de la philosophie dont Nietzsche avait marqué le point final pour exalter leur fonds idéologique (stupide Hanna Arendt qui le disculpe) – pour qu’on ne le suive plus.

Il est temps pour moi de lever masque sur masque, à commencer par celui de la pudeur juive.

Maman me dardait son regard aigu de blonde maquillée en noir, qui jaillissait du triangle formé par sa cuisse croisée haut dans je ne sais plus quels dessous. Elle devait se faire les ongles d’orteils, ceux auxquels Joëlle apportait un soin maniaque, à cela reconnaît-on, dit-elle, une fille soignée. Laisser leur vernis s’écailler la pire déchéance, indifférente à la plupart.

Ses orteils s’alignaient impeccables comme un petit poème de deux quintils de pentamètres.

Christophe Stolowicki


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