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Les Machines, les Livres, texte de Marie-Hélène Prouteau

dimanche 23 avril 2017, par Cécile Guivarch

[azur]________________________[/azur] Retour à Brest

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Devant moi, les nefs immenses des Ateliers des Capucins réhabilités. Imposante carcasse de fonte, de verre et d’aluminium.

Une pyramide d’acier et de vitres : l’espace nouveau d’une médiathèque apparaît. Dans « Le Passage », plusieurs machines sont dressées, plantées comme des animaux totems. Leur nom : aléseuse, tour, raboteuse. J’imagine les pièces, formes géométriques, les cylindres, les essieux, les safrans de navire.
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Les Machines, les Livres comme dans un tableau de Fernand Léger.
Ce n’est pas beau, c’est parfaitement étrange.

Ici, jadis, les métallos de l’Arsenal étaient rivés à un même destin. Celui de cette ruche laborieuse emplie de limaille de fer et de savoirs ouvriers. Fonderie, chaudronnerie, usinage. Des hommes y ont découpé, soudé, assemblé les plaques de métal.
Du noir sous les ongles. Le corps abîmé dans la chaleur, la poussière, la fatigue de la cadence. Sans cesse à marteler les tôles de la dure nécessité.

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Maintenant et hier ensemble, sous mes yeux se joue un étrange télescopage : je m’enfonce dans un monde disparu.

On l’appelait « le Plateau », on y a pétri tordu dompté les coulées de fonte dans un boucan d’enfer.
C’est là que commençait l’histoire des grands cuirassés. Je pense à la proue du Potemkine dans le film d’Eisenstein.
Point de mutinerie ici mais de grandes grèves : Requiem 1950, le film de René Vautier, Un homme est mort, un ouvrier de l’Arsenal amputé.

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Les Machines savent et n’oublient pas : d’acier et de sang, l’âme des cœurs ouvriers.

Assez de souffle et de colère pour dire aussi les ravages de l’amiante, les hommes qui se vident de leur force.
Dans la nef, le bruit souverain, sifflements, crépitements de mitraillette à rendre sourd. Chalumeaux, presses, marteaux pilons : ça crache ça trépide ça gronde.
Partout, le cambouis le mâchefer les escarbilles,
j’ai le sentiment d’une vie furieuse.
Quelque chose entrevu dans l’enfance me revient, l’atelier où j’accompagne mon père aux usines Schneider où il donne des cours du soir. C’était il y a bien longtemps. J’ai senti l’amour de ces hommes pour leur machine, celui qui fait écarquiller les yeux des arpettes.
Cette fière fierté d’affronter le métal.
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Dans le silence des rayonnages de livres, je crois entendre le gros pilon qui cogne de son bruit sourd et voir la Grande Grue chère au peintre Pierre Péron, dressée tel un amer, avant les vagues hauturières.
Je m’approche d’un bloc au front d’acier, le four Jaubé. Massif, muet, statique. La machine en majesté me fixe, antique monstre d’Egypte digne du Louvre. Là, dans la médiathèque, c’est le Sphinx de Hegel : pensée embusquée dans la pesanteur de la matière. Etonnant concentré d’ingénierie humaine.

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Les Livres, les Machines, comme dans un tableau de Fernand Léger.

Un instant, par l’immense baie vitrée, je crois voir les cuirassés qui quittent la forme de construction. Ils entrent dans le poème par la grâce d’Alexandre Blok. Le grand poète russe arrive de Saint-Pétersbourg. Le voici qui débarque avec Lioubov, sa femme, à la gare de Brest. Eté 1911. L’homme de Chakhmatovo y admire la rade, les bateaux de guerre. Avant de prendre le taxi qui l’emporte au pays de l’Aber Wrac’h.
La mer Baltique souffle vers la mer bretonne.
Plus tard, dans le poème « T’en souvient-il dans la baie », il gardera en tête « les vaisseaux de guerre en colonne » qu’il a vus lentement défiler et s’enfoncer dans l’océan. « Ils étaient gris ».
Je l’imagine, au sortir de la gare de Brest, droit, de haute stature, chevelure épaisse rebelle. Lui, le témoin visionnaire, si doué pour capter la musique des autres mondes.
Plus que dix ans à vivre. Et bientôt la tourmente de la révolution, le désespoir de la voir sombrer à l’abîme qui va l’anéantir, comme tant d’autres « enfants des années terribles ».

Maintenant, la vie des livres a remplacé la vie des machines : merveilleuses transmutations.
On ne fabrique plus les lourds safrans. Les ouvriers ne crient plus pour se faire entendre.
Dans la grande nef, le silence.
Les rayonnages de livres bruissent d’autres rumeurs, prodigieuse matière volatile. Celle des mots, des phrases et de leurs mystères.

Les Livres, les Machines, comme dans un tableau de Fernand Léger.

Le métal s’est changé en or, l’or des livres. Au rayon poésie de la médiathèque, Paul Celan et Alexandre Blok sont en conversation. À la place de l’énorme grondement des machines monte la voix fragile de Celan. Il est venu en promenade à Brest en ce mois d’août 1961. Dans le cœur du poète, deux villes fondues en un seul mot : Brest l’armoricaine et Brest la slave, unies dans la nuit noire de l’histoire. Il vient de saluer en russe Alexandre Blok. Il le connaît bien puisqu’il est son traducteur.
Et voici que tous deux communient d’une parole russe. Par-delà leurs deux vies disparues dans le désastre.

C’est quelque chose d’inespéré, à Brest 2017, ces voix qui montent dans la nef des Machines, par la grâce des Livres.

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Comme dans un tableau de Fernand Léger.

Marie-Hélène Prouteau


Née à Brest, Marie-Hélène Prouteau, agrégée de lettres, a enseigné dans le secondaire puis en classes préparatoires scientifiques. Elle recherche l’échange avec des créateurs venus d’ailleurs (Dimitri Baranov, Les Allumées de Saint-Pétersbourg) ou de sensibilités artistiques différentes (plasticiens Olga Boldyreff, Catherine Séher, Michel Remaud…). Seule ou avec d’autres, elle a organisé plusieurs conférences, animé des Rencontres en hommage à Julien Gracq, participé aux Rencontres de Sophie. Ses premiers textes portent sur la situation des femmes. Elle a publié des études littéraires sur des écrivains français ou étrangers, des romans, des poèmes, de la prose poétique. Elle collabore à diverses revues.

Romans

  • L’Enfant des vagues, édition Apogée, Rennes, 2014.
  • Les Balcons de la Loire, Editions La Part Commune, Rennes, 2012.
  • Les Blessures fossiles, Editions La Part Commune, Rennes, 2008.

Poésie et prose poétique

  • La ville aux maisons qui penchent, La Chambre d’échos, livre à paraître octobre 2017
  • La Petite plage, Autobiographie d’un lieu, Editions La Part commune, 2015.
  • Nostalgie blanche, poèmes pour le livre d’artiste sur les marais salants de Guérande, réalisé par le peintre Michel Remaud.

Bio-biblio complète, Maison des Écrivains et de la Littérature


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