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Entre la gloire et la peau - Entretien avec Anca Vasiliu par Cécile Guivarch

vendredi 2 juillet 2021, par Cécile Guivarch

 
Chère Anca Vasiliu, vous écrivez en préambule de votre livre Entre la gloire et la peau, “Je ne suis pas poète. Il m’est arrivé pendant un certain temps d’écrire des textes qui prenaient la forme de poèmes. Mais ces textes sont plutôt des témoignages.” et pourtant les Éditions de Corlevour publient ce recueil en inscrivant sous le titre poèmes. Comment expliquez-vous cela ? En quoi ne seriez-vous pas poète ? Je ne sais pas de mon côté les frontières de la poésie avec ce qui ne l’est pas, ni à partir de quel moment on se considère poète ou pas. Est-ce vraiment nécessaire dans le fond de se qualifier ainsi ?

Voyez-vous, chère Cécile Guivarch, quand on écrit, la parole s’adresse autant aux autres qu’à nous-mêmes. Elle est comme une fenêtre miroir, car nous nous offrons au lecteur et nous nous étonnons aussi de nous-mêmes. Comment se fait-il que j’aie écrit ceci ? Est-ce bien moi qui l’ai écrit ? La parole ne nous appartient pas ; nous nous saisissons d’elle en route, coopérons avec elle pour dire ce qui nous dépasse et constatons, chemin faisant, que ce qui nous dépasse dépasse aussi le pouvoir de la parole de tout dire. En revanche, l’affection que nous exprimons ainsi, tant bien que mal, est notre lot, de même que la décision de la partager, de témoigner à autrui de ce qui nous affecte, des impressions et des réflexions que la réception du monde, dans son extension topique et temporelle, a suscité en nous. Mais je n’appelle pas « poésie » cette affection, ni la coopération surprenante avec les pouvoirs d’expression du langage. Cette expérience est avant tout un témoignage, or le témoignage est le propre de l’humain. Seul l’humain témoigne, et le témoignage n’est pas une communication mais une attestation, une preuve, une présence donnée au vrai. La parole testimoniale peut être poétique, mais la poésie, elle, n’est pas pour autant et toujours un témoignage. En elle-même, la poésie est le produit d’une invention, d’une fabrication de réalité en paroles ; elle construit le monde, ou un monde, le force parfois à être en lui donnant la parole, mais elle ne témoigne pas nécessairement de ce qui est déjà monde, déjà présence, déjà lieu d’affection.

Les quelques mots écrits en préambule du volume Entre la gloire et la peau veulent surprendre cette différence entre le témoignage et la création. Je ne crée rien puisque tout y est ; je le vois et il me suffit de le dire, comme je peux, comme cela vient, en me contentant de recueillir, trier, parfois remodeler pour que le son fasse voir, lui aussi, comme je vois les choses. Je parle de vue puisque j’ai une culture (une éducation, si vous préférez) prioritairement visuelle, non musicale. Puis, ce moment inaugural de la parole a besoin de repos et d’une prise de distance, pour que la parole soit apaisée et que l’étonnement vienne nous surprendre nous-mêmes et nous convaincre de rendre ces affections à la lumière. C’est le moment où tout ceci ne nous appartient plus, sauf la décision d’en faire don. La décision d’appeler ces textes des « poèmes » appartient à l’éditeur. Il a raison (et d’ailleurs en avait-il le choix ?) ; ce sont des poèmes à partir du moment où ces textes ont migré de mes carnets dans les pages d’un livre. La parole donnée aux affections devient alors le témoignage d’un fait partagé ; non d’un fait mondain, mais d’une de ces secousses intimes qui témoignent du vivant.
Je ne saurai par conséquent répondre à la question « à quel moment on se considère poète ou pas ». J’ai toujours eu un attrait pour la parole parce qu’elle est à la fois faible pour dire ce qui est, et forte à produire des effets qui deviennent d’emblée une réalité. Cette nature double de la parole me fascine et j’admire ceux qui sont arrivés à surplomber cette dualité, les sophistes, les poètes épiques et certains philosophes, pour en faire une œuvre.

Ainsi, vous êtes historienne et philosophe. Je trouve de mon côté que la poésie est souvent proche de ces disciplines, parfois elle y entre, s’y trouve intimement mêlée. Le poète de par sa place dans le monde et dans l’histoire, est souvent amené à se questionner. Mais vous, qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas qu’il y ait des frontières entre les disciplines dites « humanistes » mais des choix du mode d’expression et du but visé. Le bon choix est celui qui correspond à la nature de chacun ; parfois, le choix est dicté par des circonstances qui finissent par se faire oublier et agir à travers nous comme si nous étions seuls responsables de leur choix. Il arrive que les temps se mettent à la place de l’humain pour mieux le circonscrire. Mais, au fond, ce qu’il y a de commun est le terrain du langage, et de divergent, ce que l’on exige du langage : en faire une expression créatrice du vivant, enseigner un savoir ou exercer un pouvoir de domination, ne serait-ce qu’à travers une forme critique assurée par l’instrumentalisation du langage. Un philosophe ou un poète, tout comme un historien ou un sociologue, peut participer de toutes ces trois directions que la pratique du langage est capable de prendre. Une différence s’impose, cependant, et elle est essentielle : autant il me semble aisé de se reconnaître historien ou sociologue, autant s’appeler poète ou philosophe semble d’emblée présomptueux. Ce n’est pas le poids écrasant des modèles qui en serait la raison, mais une différence qui ne relève nullement d’une éthique plus ou moins hypocrite.

Poète ou philosophe est celui qui ne se reconnaît pas et ne s’appelle pas lui-même ainsi, mais reconnaît que la parole qui l’habite est démiurgique et savante parce qu’elle vient d’ailleurs. Les Anciens parlaient ainsi de la Muse, de l’inspiration, de l’enthousiasme ou de l’éros, amour du tout, qui relie ainsi le haut et le bas. Au fond, ce sont les noms ou les images d’un attrait, d’une philia sous-jacente à l’éros, d’un désir, orienté comme une tension et centré en dehors de celui qui le ressent et le nourrit. Or ce désir qui traverse la parole philosophique ou poétique a deux traits saillants. D’une part, il arrime cette parole en dehors de soi, en situant la conscience non au centre de l’être mais à une périphérie, dans une marge qui tend vers un centre situé ailleurs ; ainsi l’humain qui possède la parole n’est pas au centre, dans une identité absolue avec ce qui est, mais incarne ce qui tend vers le centre et poursuit une perfection qui le révèle à lui-même par l’exercice de la parole et le conduit vers ce qui le dépasse, en dépassant la parole aussi. D’autre part, ce désir est essentiellement « poïétique », fabriquant ou engendrant, donnant lieu à une série infinie d’autres désirs et jamais à une destruction, à une pulsion du néant. Vous aurez sans doute compris ma position. Il n’y a de philosophie et de poésie, a fortiori d’histoire, que de et par ce qui est, même dans l’absence, le retrait ou l’attente, mais jamais dans la négation et la pulsion vers le néant. Les Anciens avaient à cet égard une leçon bien précise qu’ils appelaient l’exercice de la mémoire contre l’oubli mortifère. Mais je ne veux pas vous ennuyer avec des vieux récits à ce sujet.

En vous lisant, je ne vous le cache pas, je n’ai pas lu en effet un texte de poète à la recherche d’une linguistique particulière, ni d’une forme d’émotion propre au poète. J’ai entendu des pensées versifiées et c’est tout là le poème, je crois. Ces pensées passent par le corps qui ressent et l’œil qui voit, ces pensées passent d’un corps à l’autre et c’est ce qui m’a touchée en vous lisant. Le qui-suis je dans ce corps, dans ce monde, face à l’autre. Le “Ce corps est à moi, mais je l’habite mal”. Alors je me demandais, quelle importance pour vous a le corps ? A quel processus participe-t-il dans votre travail d’écriture ?

Je n’invente rien, en effet, et ne recherche pas à créer une « linguistique particulière », un « art » propre de la parole. Je me sers de ce qui est là, ce qui m’est donné : un corps, une ou deux langues que je pratique, ce qui se tient à la portée du regard ou de la main, ce qui se déroule au gré du pas. J’habite dans ce monde qui à la fois est en moi et vient vers moi, mais je l’habite mal car je suis aussi ailleurs et que je ne m’identifie pas entièrement à ce qui m’est assigné comme lieu corporel et linguistique. Il y a un décalage, une réserve, un retrait, parfois un débordement. Or la conscience de ce décalage tient l’esprit en éveil. C’est parce qu’il y a cette distance intime que nous pouvons sortir de nous-mêmes et nous adresser à autrui en parlant de ce que nous recevons et en témoignant ainsi du caractère vivant qui n’est pas celui du corps biologique et du monde physique, mais celui de ce qui anime le corps et le monde. Les Anciens appelaient « âme » la puissance vitale qui anime tout, le monde et chaque vivant qui le compose. On ne saisit cette âme que si on ressent ce léger malaise de n’avoir qu’un corps pour en témoigner, alors que la puissance de le penser et de saisir son affection, de comprendre ce qui le fait vibrer et d’arriver à en parler, n’est pas une puissance siégeant dans le corps mais se trouve autour du corps, comme une enveloppe qui porte le corps. Dans et autour sont évidemment des indications topiques artificielles. Autour du corps ne signifie pas littéralement autour du corps, mais indique une saisie du corps comme tel, une perception et une conscience qui tout en étant proche nous vient néanmoins du dehors, d’ailleurs. L’expression de ce décalage relève de la pensée, or la pensée est sensible tout autant qu’abstractive, et surtout ne peut se donner qu’en parole, même si celle-ci peut prendre les formes les plus diverses : des images, des figures géométriques, des nombres, des démonstrations logiques, des syllogismes, des figures de style ou des mots entrecoupés de plages de silence.

La mémoire des lieux, la mémoire de nous, les émotions qui font que nous sommes ce que nous sommes. Des visages, des faits historiques remontent. Des guerres se déversent de corps en corps. “Combien de morts mêlés cependant à la terre que nous foulons ?” Vous écrivez souvent le mot “sens”, comme si justement vous cherchiez à donner sens à tout cela. Une partie, écrite entre 1996 et 1997, s’intitule d’ailleurs “Sens”. Vous pourriez nous parler de ce qui fait sens pour vous, de la place de ce mot sens au centre de vos écrits ?

Je joue, justement, sur le double ou le triple sens du mot « sens ». Le sens et les sens, les organes sensoriels ou le signe qui indique la direction ou encore le mot qui fait sens, signifie. La parole fait toujours le pont entre montrer, indiquer et signifier. Tout ce qui se montre signifie à travers ce qu’il montre, ainsi que par le fait même de montrer et de se montrer en aspirant vers elle l’ouïe, la vue, l’esprit de celui qui écoute ou lit. Rien n’est inutile de ce qui est ; gratuit oui, il peut l’être, mais inutile non, jamais, parce que ce qui est manifeste son étantité, dit qu’il est là et que le rien tout simplement n’est pas. Ceci est au cœur de ce que j’écris ; au cœur, parce que c’est ce battement syncopé entre dire ce qui est et dire qu’il y est qui anime l’écriture en en faisant justement un témoignage.

Dans le cycle appelé « Sens » une circonstance particulière m’a poussée à mettre en avant ce jeu sur le triple sens du mot. Ces textes se trouvaient dans mes notes éparses quand l’occasion s’est trouvée de les associer aux dessins d’une amie plasticienne. Elle avait réalisé une série de dessins représentant les cinq sens et avait introduit sous le dessin qui figurait par des associations figuratives subtiles chacun des sens, un registre inférieur en relief qui permettait à un non-voyant de déchiffrer la représentation figurative des sens. Chaque cadre comprenait ainsi une image visuelle et une image tactile d’une faculté sensorielle. Ce travail m’a enthousiasmée et j’ai donné à mon amie plasticienne une série de textes qui correspondait à une sorte de travail parallèle mais dans le registre de la parole, donnant à voir et à entendre simultanément, et ouvrant en outre vers une réflexion au sujet des sens et du sens donné au sens. Mon amie a réalisé de manière artisanale un « livre d’artiste » avec ses dessins et mes textes. C’était la première fois que je laissais ainsi des notes personnelles voir la lumière du jour, en compagnie de dessins-amis. Quelques années plus tard, nous avons fait une autre expérience d’association de gravures et de textes dans un autre « livre d’artiste » de petit format. Ce type de travail à deux, avec un plasticien, venait à point pour révéler le côté visuel de mon écriture et me permettre de réfléchir sur les appétences de la parole à faire image. Il m’a révélé en même temps les limites d’une juxtaposition qui peut se transformer en une confrontation entre deux formes concurrentes d’expression. J’ai fait avec bonheur quelques expériences, mais je me suis arrêtée à un moment donné, faute de temps et de goût pour la redondance.

Être et apparaître. L’apparaître qui nous dépossède de qui nous sommes. Mais aussi l’être à la vie, à la lumière, ouvert au désir. Revient la notion de “sens” aux côtés du désir : “Rien n’échappe aux désirs des sens.” Quelque chose de cosmique traverse également votre écriture. Vous évoquez le “nous et puis le je d’un toi / qui fait fleurir la chair”. Ecriture charnelle, qui passe par les corps, la mémoire et le désir, me semble-t-il. Ici pour prolonger ma troisième question, parlons du corps mais surtout du désir ? En quoi le désir soutient votre œuvre ?

Je crois que j’ai répondu par avance à cette question sur l’être et la vie ou le corps et le désir, comme si je l’attendais. J’ajouterai que la chair est la matière de la vie, le suppôt qui échappe complètement à la forme et peut du coup nourrir la forme, le visible, les couleurs. Le côté charnel est inhérent à l’écriture. La lettre est le lieu où s’accomplit une incarnation de l’esprit dans le langage. Je pense aux lettrines des manuscrits médiévaux qui sont à la fois des signes et des tableaux du vivant, dans un rapport distendu avec le texte et néanmoins révélateur du statut du texte et de sa visée. Une parole qui se fait chair est une révélation du caractère engendrant de réalité que recèle le langage. En même temps, une parole qui se fait chair se nourrit aussi de sa puissance d’ensemencer à son tour. Pour mon travail ces assertions, qui font écho à des thèmes bien connus de la philosophie, n’ont rien de métaphorique. Elles définissent de manière essentielle la pensée et son lien avec le langage, l’être et le vivant.

J’entends également un souffle, une influence du divin. Quelle est sa place selon vous dans vos écrits ? En poésie, mais aussi en philosophie, car vous avez publié un livre Penser Dieu (...) Mais aussi quelle est pour vous l’importance de l’âme, mot qui revient souvent dans vos lignes ?

Le souffle est l’autre expression de la vie, le pendant immatériel de la chair. On peut voir du divin dans le souffle, mais au sens où le divin est ce dont la cause n’est pas évidente ni inhérente à ce qui vient d’être ; on dirait : tout ce qui relève ou vient d’ailleurs est par avance divin. Le souffle est comme le battement, le rythme du cœur, à la fois la condition de la vie et ce qui est étranger à la vie, puisqu’il ne s’identifie pas à la vie comme la chair qui est dans une identité telle avec la vie que sans celle-ci la chair disparaît. Le souffle et le rythme, en revanche, conditionnent la vie mais ne s’y identifient pas. Souffle, rythme, ordre harmonique (des quasi synonymes) conditionnent la vie sans en être à leur tour conditionnés ; le souffle, le rythme et l’ordre subsistent dans le déploiement de l’être et ont un rapport structurel avec l’âme, en l’occurrence avec la motricité par soi de celle-ci. Si le mouvement est ce qui définit la nature de l’âme, ce mouvement peut ou doit se concevoir comme souffle et comme rotation comportant un rythme infini et un ordre parfait. Comme plus haut au sujet de la parole et de la chair, ce sont des assertions que j’emprunte à la philosophie ancienne, et en l’occurrence à la cosmologie.

En ce qui concerne le livre que vous citez, Penser Dieu. Noétique et métaphysique dans l’Antiquité tardive (Vrin 2018), il s’agit d’un travail qui porte sur l’acte de penser, non sur l’objet « Dieu ». Le défi n’en est pas moins grand puisque le travail consiste à analyser l’acte de l’intellection à partir du cas limite qui est celui de penser l’impensable, sachant que Dieu, comme le principe premier ou l’Un ou encore le Bien, sont considérés, et pensés, comme au-delà de la pensée. Il y a en outre un fondement historique de ce paradoxe, à savoir l’implémentation platonicienne et aristotélicienne d’une théorie de la divinité de l’intellect qui dominera toute l’Antiquité tardive néoplatonicienne et chrétienne. Un autre livre, paru récemment, très différent comme choix textuel et comme mode de travail de Penser Dieu, aborde l’autre question que vous soulevez, celle de l’âme. C’est un ouvrage consacré à l’analyse du Phèdre, notamment le Prologue et la Palinodie, et intitulé Montrer l’âme. Lecture du Phèdre de Platon (Sorbonne Université Presses, 2021). Il est question de surprendre la manifestation de l’âme sous deux hypostases, consciente d’elle-même, dans le cas de Socrate, et ignorante d’elle, dans le cas de Phèdre, et de voir à l’œuvre un double travail, à la fois de réveil de l’âme à elle-même à travers un rite d’initiation mimé, et d’analyse quasi littérale de la définition de l’âme par le mouvement éternel, le mouvement par soi. Dans ce grand schéma analytique du Dialogue, se glissent nombre de questions mythologiques, rhétoriques, figuratives, dialectiques, ainsi que certains des thèmes les plus importants de la pensée antique (l’amour, le beau, la connaissance des formes) qui s’entretissent et que j’analyse avec un goût particulier pour le détail, puisque chez Platon chaque mot compte et rien n’est superflu.

Ainsi quels liens entre philosophie et poésie ? Pouvez-vous nous parler de vos travaux en philosophie ?

Il me sera difficile de parler en quelques mots des travaux en philosophie ancienne auxquels je me suis consacrée ces derniers 25 ans. J’ai résumé en quelques mots les thèses des deux derniers ouvrages publiés. J’ai consacré un ouvrage à un autre Dialogue de Platon, le Sophiste, en particulier à l’articulation entre le langage et la vue dans la critique des sophistes, qui sert en réalité à déployer une analyse critique de la pensée moniste de l’être dans l’école éléate (Parménide et Zénon) ; c’est l’ouvrage s’intitule Dire et voir. La parole visible du Sophiste (Vrin, 2008). Je le mentionne en premier car en ce moment je travaille à une autre étude du Sophiste, dans laquelle j’aborde ce Dialogue tout aussi fascinant que le Phèdre non plus à partir du visible et de l’image, dont il est question dans la première partie du texte platonicien, mais à partir de l’objet proprement dit du dialogue, l’être et la possibilité de définir l’identité en permettant un accès à la réalité des choses. Je reprends une vieille hypothèse herméneutique de ce Dialogue qui fait du sophiste un démiurge et voit dans le dialogue avec l’Étranger d’Élée une reprise du Timée, mais je n’utilise pas l’argumentation néoplatonicienne de cette thèse. J’essaie de trouver dans le texte platonicien lui-même les arguments d’une vision démiurgique du langage. D’autres ouvrages sont consacrés à des thématiques et des auteurs de l’Antiquité tardive : Image de soi (Vrin 2012) autour du miroir d’Apulée, le refus du portrait par Plotin, le visage comme icône divine chez Grégoire de Nysse et l’éloge de la barbe chez Julien l’Empereur ; Eikôn. L’image dans le discours des trois Cappadociens (PUF 2010) est un livre sur l’usage rhétorique, exégétique et théologique de la notion d’image iconique chez trois des plus importants Pères grecs du IVe s., notion promise à devenir le concept d’icône divine ; Divines techniques. Arts et langage homériques à la fin de l’antiquité (Classiques Garnier, 2016) retrace le destin de l’ekphrasis (la description) du bouclier d’Achille et la transformation de la notion de mimêsis chez des auteurs épiques et des théologiens tardifs, d’Héliodore à Paul le Silentiaire (du IIIe au VIe s.), en passant par Nonnos de Panopolis, Christodoros de Coptos et encore Grégoire de Nysse ; enfin, un mot sur un premier ouvrage de philosophie, Du Diaphane. Image, milieu lumière dans la pensée antique et médiévale (Vrin 1997), qui présente les origines de la notion de « diaphane » dans la théorie du visible, de la vue et des couleurs chez Aristote (De anima, De sensu) et son devenir dans le sillage des traités aristotéliciens traduits et commentés en latin.

Ce n’est qu’un panorama succinct des principaux ouvrages philosophiques publiés. Mais beaucoup de travaux sont parus dans des articles de revue et dans des volumes collectifs. Il y a des thèmes récurrents (la vue et le regard, la constitution du visible et les usages spécifiques des différentes sortes d’images visuelles, linguistiques ou mentales, l’intrication de l’image et du langage dans le discours philosophique et dans l’exégèse, la pensée et le retour sur soi pour se définir) et il y a un souci commun à tous ces thèmes qui consiste à travailler sur les textes et avec les textes, de manière analytique et dialoguale en même temps. C’est une manière de penser avec les textes en les interrogeant sur ce qui m’intéresse et à partir de ce qu’ils peuvent donner, légitimement dans leur contexte. La beauté et la profondeur des textes anciens me comblent de joie. Il est peut-être là, le lien entre poésie et philosophie. En tout cas, il tenait de cette joie pour les Anciens : la félicité de penser et de nommer ce qui est (je cite de mémoire un auteur alexandrin du Ie s.).

Lorsque vous évoquez l’histoire, parfois vous semblez vouloir écarter la terreur : “Le pays où vivre n’aura plus à supporter la terreur.” Comme imaginer un autre monde. Comment l’écriture permet d’approcher cela selon vous ?

J’ai eu une autre vie avant d’arriver en France à 33 ans. J’ai vécu en Roumanie, et j’ai connu un des visages de la terreur. Je n’ai pas souffert d’une manière insupportable, mais j’ai vécu, surtout à la fin des années 1980, avec la menace du pire pour le lendemain. Je n’ai pas écrit en Roumanie des textes philosophiques et littéraires. J’ai fait des études d’histoire de l’art (d’où mon rapport prioritairement visuel au monde) et j’écrivais des textes de critique et d’histoire de l’art, mais relativement peu car il était difficile de s’exprimer librement même sur des sujets sans aucun rapport avec l’idéologie dominante.

Pour conclure, le dernier poème, page 134, me touche beaucoup. Par exemple, cela : “Comment rester vivant parmi les morts” ou encore “La peau est la seule frontière qui ne se traverse pas”. Cela m’interpelle. J’ai l’impression que se trouve ici ce qui fonde votre œuvre. Peut-être que je me trompe. Dites-le moi si tel est le cas. Et surtout n’hésitez pas à développer un peu avant de conclure à votre tour.

On traverse des mondes mais on ne peut pas se traverser soi-même, ni transgresser ce que la peau désigne, la limite de la forme par laquelle l’être est lui-même et se saisit lui-même comme du dehors. Nous ne voyons de nous-même que cette peau qui sculpte le corps et nous donne un visage ; cette peau par laquelle aussi nous sommes saisis et qui porte imprimées les traces d’une constellation d’affections que l’univers projette sur chacun des vivants. Il faut garder la conscience de cette révélation immanente car c’est le gage pour rester vivants, en éveil, à l’abri de l’oubli qui frappe les humains et engourdit leurs âmes, même si les êtres continuent à marcher sans tête, aveugles, sourds et à tâtons sur des écrans.

Je vous remercie infiniment pour le temps accordé à cet entretien. C’est avec beaucoup de plaisir d’échanger avec vous sur votre travail. Voici 3 extraits pour que les lecteurs de Terre à Ciel puissent avoir l’envie de vous lire.

 

Extraits
 
(...)
Ce visage personne ne le voit, il n’est que personne, une seule,
il n’est rien,
toi dans mes yeux, bouche contre bouche, identité au fond du désir
qui ricane, qui pleure, qui dévore, qui attend, suspendu à la trace.
Cette légèreté qui s’éparpille, se communique, se disperse dans les gouttes
et défragmente la poussière la faisant briller dans l’air, là où le sourire éclôt,
puis vient au soupçon, indécidable, et se fige dans l’oubli de soi et de l’autre
dans la fatigue qui fait le sort des vivants.

 
Ce corps est à moi, mais je l’habite mal autant que l’aile habite l’ange
ou le représente sur le bois,
ses tours, ses portes et ses chevreaux sont plus proches que je ne le suis
livrée à sa portée, abritée du vent dans la nuit sous une tente.
Ce corps ne m’appartient pas, pas plus que la peau étendue en guise de ciel.
(...)
 

*

 
galop de lumière,
lave nettoyant implacable toute scorie de nuit dans nos sens
 
le charbon touche le regard.
 
désormais nous brillerons en plein jour comme les yeux des tigres
ou le vin dans les coupes d’or au banquet final,
 
nous prendrons le brasier du bout des doigts
et la fleur de chair ne sera jamais aussi tendre et embaumante,
ni le désir aussi indistinctement uni au mouvement de toutes les sphères
 
*
 
j’écrivais des mots de cannelle
sur la paume ouverte
et je perdais mémoire
avec chaque mot inscrit sur la peau
 
la peau est morte, disait un homme perdu dans ses pense-bêtes
la mort, que nous portons sur nous

la peau est vivante - nom de bouc pelé,
entre le contenu et le contenant
entre le feu et l’éclat
il n’y a qu’elle, seul espoir
répondis-je, à cet homme perdu dans ses pense-bêtes

le souvenir me revient maintenant

comment rester vivant parmi les mort,
et les aimer
sans trembler
d’angoisse et de rage

 
la peau est la seule frontière qui ne se traverse pas
sans présenter sa vie entière
à la douane
dans le creux de la main
ouverte comme un visage

 

Anca VASILIU est née en octobre 1957 à Bucarest en Roumanie. Elle vit à Paris depuis 1990 et travaille au CNRS depuis 1998. Depuis 2007 elle est Directeur de recherches au Centre Léon Robin de recherches sur la pensée antique, CNRS/Sorbonne Université, et dirige le séminaire d’études doctorales et de recherches « L’héritage philosophique de l’Antiquité dans la pensée tardo-antique, byzantine et médiévale ». Elle est directrice de la revue annuelle CHÔRA. Revue d’études anciennes et médiévales. Philosophie, théologie, sciences. Revue internationale fondée en 2003.

 

Principales publications

Livres

  • La traversée de l’image, Desclée de Brower, Paris, 1994 (272 p.)
  • Du diaphane. Image, milieu, lumière dans la pensée antique et médiévale, Vrin, Paris, 1997 (320 p.) ; trad. en roumain, Polirom, 2010
  • Les architectures de l’image. Monastères de Moldavie, XIVe-XVIe siècles, co-éd. Jaca Book (trad. en italien) et Paris-Méditerranée, Milan-Paris 1998 (328 p., 420 illustr.) ; trad. en allemand, Hirmer Verlag, München 1999
  • Dire et voir. La parole visible du Sophiste, Vrin, Paris 2008 (384 p.)
  • Eikôn. L’image dans le discours des trois Cappadociens, P.U.F., Paris, 2010 (360 p.) ; trad. en roumain, Doxologia, 2017
  • Images de soi dans l’Antiquité tardive, Vrin, Paris, 2012 (288 p.)
  • Divines techniques. Arts et langage homérique à la fin de l’Antiquité, Classiques Garnier, Paris, 2016 (168 p.)
  • Penser Dieu. Noétique et métaphysique dans l’Antiquité tardive, Vrin, Paris, 2018, (410 p.)
  • Montrer l’âme. Lecture du Phèdre de Platon, Sorbonne Université Presses, Paris, 2021 (486 p.)

 

Publications littéraires :

  • Entre la gloire et la peau, Paris, Corlevour, 2020 (144 p.)
  • 5 livres d’artiste édités par Signum/Transignum (Paris), Sursum (Wien), Æncrages (Gérardmer)
    Plusieurs traductions dont :
  • Daniel Turcea, L’Epiphanie, poèmes traduits du roumain, Paris, La Différence, « Orphée », 1997 (129 p.)
  • Nichita Stànescu, Les non-mots et autres poèmes, poèmes traduits du roumain (avec P. Drogi, L. M. Baros et J. Mysjkin), Paris, Textuel, 2005

Prix :

  • 2009 - Prix « Zôgraphos » de l’Association des Etudes Grecques pour l’ouvrage Dire et voir. La parole visible du Sophiste, Paris, Vrin, 2008.
  • 2013 - Prix « Montyon » avec Médaille d’argent de l’Académie Française pour l’ouvrage Images de soi dans l’Antiquité tardive, Paris, Vrin, 2012.
  • 2021 – Prix de l’Union des Ecrivains de Roumanie pour l’édition roumaine augmentée du Vocabulaire européen des philosophies (Barbara Cassin), Polirom, 2020.

Médias : participation régulière à l’émission de France-Culture sur les traditions culturelles des chrétiens d’Orient entre 1994 et 2009 (présentation d’ouvrages de spécialité).


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