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A quoi rêvent les poètes ?

dimanche 23 avril 2017, par Cécile Guivarch

A quoi rêvent les poètes ?

C’est la question que je désire poser aux auteurs d’une même maison d’édition. Allant d’une maison d’édition à l’autre, avec des auteurs qui voudraient bien y répondre, je souhaite aborder une énigme : comment une maison d’édition accède-t-elle à ce qu’on nomme, pour un auteur, un style ?
Y aurait-il la possibilité, à travers les réponses et le poème écrit par chaque poète, de dégager, comme a minima une sorte de parenté éditoriale entre les divers auteurs ? Quelles correspondances entre les poètes publiés chez un même éditeur, qui pourtant ont chacun une écriture singulière ? Où ces liens se trament-ils : dans le rythme, les images, le choix de certains mots, ailleurs encore… ? Où se loge le mystère qui donne la couleur d’un parcours éditorial ? Le rapport des poètes au rêve peut-il témoigner d’une part de ces correspondances, quand elles existent ?

C’est cette question que j’ai posé à plusieurs auteurs et illustrateurs d’une même maison d’édition « la tête à l’envers » :

« Pour vous, lorsque le rêve croise votre écriture, d’où vient le poème ? De quelles images prises dans le rébus du rêve, de quelles sonorités surgies au réveil après le songe, de quelle résurgence des chemins parcourus au long du jour ? De quel abîme peut-être ou de quelle lumière irréelle surgirait le poème ?

Est-ce que le rêve, le cauchemar, sont un point d’appui – parfois, souvent, jamais ? – à l’élaboration du poème ?

Il ne s’agit pas ici du rêve éveillé, de la rêverie ou de la méditation, mais du rêve nocturne. Et s’il est un point d’appui, quelles en sont les modalités de transcription dans le poème ? Est-ce une simple amorce pour une écriture ou un creusement au plus près ?
Pourriez-vous m’adresser un poème surgi d’un rêve ou qui lui est lié… rêve ancien ou rêve récurrent, rêve impromptu autour de cette proposition … »

Avec cette page, je souhaite aborder une énigme : comment une maison d’édition accède-t-elle à ce qu’on nomme, pour un auteur, un style ?

Y aurait-il la possibilité, à travers les réponses et le poème écrit par chaque poète, de dégager, comme a minima une sorte de parenté éditoriale entre les divers auteurs ? Quelles correspondances entre les poètes publiés chez un même éditeur, qui pourtant ont chacun une écriture singulière ? Où ces liens se trament-ils : dans le rythme, les images, le choix de certains mots, ailleurs encore… ? Où se loge le mystère qui donne la couleur d’un parcours éditorial ? Le rapport des poètes au rêve peut-il témoigner d’une part de ces correspondances, quand elles existent ?

Simone Molina

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Au terme de l’expérience, lettre de Dominique Sierra, éditrice « la tête à l’envers »

Les réponses apportées m’ont confirmé que le poème n’est pas forcément venu d’un rêve précis (ce serait même le contraire, à lire les poètes que j’ai édités) mais bien plutôt qu’il y a souvent des correspondances liées au « travail » même de leur restitution au rêveur, ou des thèmes qui se recoupent.

Simone Molina souligne chez Freud l’importance du « travail du rêve » beaucoup plus que de sa signification et parle de la prévalence de « ce qui fait énigme » dans le rêve comme dans le poème.
Pour Cécile Oumhani, les correspondances sont fortes et l’écriture peut « se nourrir directement de l’onirique ». « Sans doute le poème s’écrit-il dans ce qui serait un entre-deux langues, où il est bousculé, interrogé, ébloui par ce qui fait irruption depuis l’inconscient ». Attentive toujours à l’autre, désireuse de ne rien imposer de ses idées, elle nous dit aussi que « tous les poèmes ne s’appuient pas nécessairement sur le rêve ».
C’est ce que nous confirment aussi bien Patrick Le Divenah que Florent Papin ou Noée Maire et encore Julien Bosc chacun à leur manière : Patrick Le Divenah avec son humour habituel, Florent Papin avec sa fougue, Noée Maire et Julien Bosc qui notent fermement leur ancrage dans la réalité et la beauté du monde, ou même Simone Molina qui nous parle de « poèmes méditatifs ».
Mais tous ces poètes ont un point commun, le « travail de la langue », dont Simone Molina dit qu’il est si proche du « travail du rêve ». C’est sur ce même point que Patrick Le Divenah conclut son texte dans lequel il dit combien son écriture est pourtant si éloignée du rêve. Est-ce là un fil conducteur (s’il faut en trouver un) qui fait de cette aventure éditoriale une « aventure singulière et collective à la fois » ?

Car cette réflexion concerne tout autant les réponses des deux artistes plasticiens : Renaud Allirand fait clairement un lien pour ses créations avec le travail du rêve, cette recherche d’« une ouverture, une transformation vers d’autres réalités, du monde d’ici et d’ailleurs… ». (Le mot « transformation » m’intéresse particulièrement).
Pascal Ragoucy, s’il ne voit pas de prime abord de lien entre le rêve nocturne et sa création artistique, remarque que, s’il est « suffisamment éveillé », « les compositions (lui) sautent aux yeux, évidentes ». « Pas de calcul, d’hésitation, de repentir : c’est là ! Face à moi, comme une concordance entre mon inconscient et la réalité. »

Si cette évidence n’a pas à voir avec un rêve repérable ou avec le souvenir conscient que nous en avons, si l’auteur ne voit pas de relation, j’en vois une avec ce qui se passe en moi lorsque je lis un manuscrit, et qu’il m’arrive de dire moi aussi « C’est là ! » – et point n’est besoin de concordance directe avec le rêve. Celui-ci est une production de l’inconscient et, personnellement, je l’aime en tant qu’il fait surgir en moi des émotions puissantes, étranges, comme inconnues, venues d’on ne sait où – merveilleuse sensation de connu dans l’inconnu !

C’est le cas aussi du poème.
Le poème, lorsqu’il vient d’une « parole vraie », fait surgir en moi des pans de sensations, souvenirs, sentiments, visions de beauté ou de peur ou d’angoisse – peu importe, c’est différent chaque fois et c’est là, comme une évidence. Y compris parfois, lorsque le poète semble ne parler que de la nature ; mais est-ce si sûr et à travers la beauté du monde ne nous parle-t-il pas aussi d’autre chose éventuellement – ne serait-ce que de son rapport intime à cette beauté ?
Chaque recueil a ses propriétés, son écriture, ses thèmes, mais chacun peut nous faire ressentir cette évidence dont parle Pascal Ragoucy : « C’est là » - oui, c’est là, une parcelle de l’humanité et, de parcelle en parcelle, se compose la grande fresque – celle de l’humanité pour être un peu grandiloquente – celle dont « je rêve » et dont j’aimerais que « la tête à l’envers » se fasse l’écho.
Aussi, merci aux poètes porteurs de ce mouvement de création. Ils sont précieux tant ils nous ouvrent des portes, parfois totalement fermées, parfois entrebâillées, sur un monde qu’on n’a jamais fini d’explorer, car il n’a pas de limite probablement.

Simone Molina

Le cauchemar a longtemps habité mes nuits. Mais il n’était en rien source de poésie à ce moment de ma vie. C’est du moins ce que je croyais. J’écrivais alors des textes tressés au fil des jours, dans lesquelles la beauté du monde était un horizon. Des poèmes méditatifs. Pourtant, comme me l’écrivit alors le poète Eugène Guillevic, cette poésie était « comme décentrée dans le poème ». Lorsque je le rencontrais, il affirma « qu’un poète qui ne veut pas publier est comme une femme qui ne voudrait pas accoucher ». J’ai longtemps pensé à cette dernière phrase jetée au fil de la conversation et beaucoup moins à ce qu’il m’avait précédemment écrit. J’y trouve aujourd’hui un lien que je n’avais pas pu ou voulu entendre. De même qu’il faut à l’œil, pour espérer voir l’étoile, se décentrer, de même faut-il au poète accepter le rêve comme le cauchemar, puis s’en éloigner, pour approcher l’indicible ?

C’est sans doute cette question que j’ai eu envie de partager avec les auteurs, les illustrateurs et l’éditrice de « La tête à l’envers »

Pour ce qui me concerne, c’est lorsque le cauchemar a rattrapé ma terre d’exil, et qu’il est à nouveau rentré dans ma vie, que le poème s’en est trouvé transformé. C’était dans ce moment dangereux et charnière pour le monde – ce moment qui vit la chute du Mur de Berlin et la guerre du Golfe faire vaciller le fragile équilibre du monde ancien – cette époque qui permit en France qu’émerge une extrême-droite qui allait ravager les esprits.

Alors sont venus des poèmes qui n’étaient ni récits, ni traduction de mes rêves, mais qui puisaient à l’entrelacement des eaux profondes et de celles du quotidien. Ces poèmes s’imposaient à moi.

Un rêve n’existe que par son ombilic. Imaginer trouver une symbolique universelle des rêves est une illusion. Freud, contrairement à Jung, le savait bien, lui qui parle de « l’ombilic du rêve » et de l’importance du « travail du rêve » beaucoup plus que de la signification du rêve. Car le rêve est cette production éminemment subjective qui témoigne d’un impossible à dire lové au creux des mots y compris lorsqu’ils tentent d’approcher le rébus qu’est tout rêve. Son énigme réside dans cet ombilic inanalysable.

Or c’est l’énigme elle-même qui vient lancer le poème et sa charge de désir. Le poème ne cherche pas non plus à signifier, mais voudrait approcher l’indicible, autrement. Il joue, tout comme le rêve, des sonorités et des images, d’une combinaison inouïe et inédite, qui échappe aussitôt qu’elle est posée sur la page. Puis un travail se fait, ailleurs, consciemment et inconsciemment, en même temps que la langue est rabotée. Soudain quelque chose est là dont on ignore pourquoi le poème apparaît « juste ». N’est-ce pas parce qu’il a été alors irrigué de cette incandescence, non pas du rêve, mais de son ombilic ? Ce sont les traces de cette incandescence qui vont peut-être voyager vers un lecteur.

Comme tout lecteur, l’éditeur est co-auteur du livre. Il y trouve parfois ce que le poète lui-même ignorait qu’il y avait mis. Ainsi voyage cet ombilic comme ferment de désir partagé.

Poème 1 /

Ils se sont étendus sur le fond des océans.
Les sources sont taries.
Ils contemplent avec désolation
les traces infamantes des hommes,
qui rient avec leur gorge
___ quand ricane leur regard.

Un garçon ramasse dans la boue
des jouets dérisoires :
Médailles, pièces d’or, canons,
___ déchiquetés.

Avant que les eaux ne descendent des montagnes,
claires et frivoles, oublieuses, apaisantes,
des enfants,
___ debout,
allaitent leurs parents au lait de la mémoire.

***

Poème 2/

Instant fragile d’un réveil.
Ne plus bouger.

Laisser frémir, en soi, un reste de sommeil,
les larmes que le rêve a séchées,
et ce chant cristallin
comme une exhalaison.
Le corps, dépouillé, s’épure,
avance sur la crête.

Funambule songeur.
Le temps survit au temps.

***

Poème 3 /

Le faible choix des mots
sous la dardance
à la verticale du ciel
là où les cheminées jettent
leurs voiles
où la rumeur engouffre
___ ___ la vallée
et le cyprès dressé

appelle moi - dis tu
appelle la colombe

dans le ventre se tord
remuement décalé d’un rêve
se tord la faim musquée
ou le fœtus mort

le ventre s’est durci
où se tient le guetteur

au droit du mur de pierre
pente douce de la montagne
toit de tuiles sous le palmier
___ ___ vibrant
regard griffé d’écorce centenaire

on y pénétrerait
corps habité de soleil
elle dit –on ne voit pas
on ne voit rien à observer le monde
la clameur en dedans étiole
___ ___ les peurs
assemblées ___ submerge
les constellations intérieures

(elle dit) – une embuscade de verbes
dépenaillés ___ ___ et le souffle revient

la vérité se tend sous la confuse
___ ___ langue

elle dit :
- laisser tant pis se rompre la langue-
et cherche la mémoire
… si
à la verticale du ciel
et du soleil sur les terrasses chaudes

si
le vol de l’insecte
si
la césure ouvrée
(la langue)
si
la virgule blanche
des morts-vivants
en leur étui de métal aérien
___ ___ la langue est dérisoire
si
le poème
pour tenir celé le secret
___ ___ d’une robe rouge
___ ___ et de chair pétrie

Cécile Ouhmani

À quoi rêvent les poètes ?
Le rêve est une dimension essentielle pour moi, tant dans l’écriture qu’au quotidien où elle trouve son ancrage. Le rêve nous traverse tous, même si l’on préfère parfois ne pas se retourner sur son passage, parce que ce qu’il a à dire peut être troublant, dérangeant. Le rêve s’entrouvre de manière fugace sur des espaces cachés de nous-mêmes, là où s’engrange ce que nous pensions avoir perdu, mais aussi ce que nous ne savons pas. Ce sont des contrées où circulent des silences. Ils sont les nôtres, mais d’autres nous ont été transmis et nous en sommes les hôtes. Paroles de couleurs, d’ombres et de lumières, la langue du rêve court le long de nos nuits. Les contours du passé, du présent et de l’avenir s’y abolissent et se rejoignent pour ne faire qu’un. Les galets au fond des ruisseaux semblent parfois si proches qu’on pourrait les saisir. Mais bien souvent le rêve passe aussi rapidement que va le cours de l’eau. Il s’échappe et nous échappe, sans que nous ayons le temps de l’entendre et de le questionner. C’est pourtant là que s’articulent les êtres que nous sommes et ce que nous écrivons, poème ou prose, à la charnière du monde et de notre finitude. L’écriture n’est-elle pas exploration des versants obscurs qu’effleure la conscience ? Du poème au lecteur, quelles marches inconnues se parlent l’une à l’autre en écho, loin en deçà de l’encre et du papier ou de la surface des mots ?
L’écriture du poème, quand elle se nourrit directement de l’onirique, naît sur une ligne de crête où l’on se saisit des mots surgis du rêve, en retrait du quotidien. Les écorces des mots de tous les jours se sont souvent durcies et amoindries et ce que le rêve donne à entendre fait éclater ces coquilles et en ouvre les fêlures. La conscience, si l’on prend le temps d’écouter ce que le rêve dit, peut être durablement marquée par son onde de choc, pour peu qu’on le laisse résonner, pour le suivre jusqu’à entrapercevoir l’échappée qu’il nous montre. Le rêve a une langue qui lui est propre, tout comme le poème lui-même. Et sans doute le poème s’écrit-il dans ce qui serait un entre-deux langues, où il est bousculé, interrogé, ébloui par ce qui fait irruption depuis l’inconscient. Le poète est aux aguets, entre l’accueil de ce qui le surprend et le travail d’écriture, où il « traduit » ce que dit le rêve, s’en empare à travers la langue du poème dont il est en quête. Il peut s’agir de transposition ou d’éléments qui s’introduisent sous forme de fulgurances. Il est bien difficile de donner une vue d’ensemble, puisque le rêve se déploie à l’infini, selon des modalités dont la richesse est aussi inépuisable que celles du poème.
Je pense aussi très souvent à ce que nous portons en nous de ceux qui nous ont précédés, une matière muette, tapie dans notre obscurité. D’inconscient à inconscient, de quels amonts lointains avons-nous reçu, puis avons à notre tour pétri, ce qui loge à notre insu dans nos rêves ? C’est peut-être là que se trouve un fond commun de désirs, d’angoisses et d’humanité qui nous unit et fait que nos écrits, nos poèmes peuvent faire écho chez qui les lit, au-delà de la singularité de nos présences sur cette terre.
Le rêve s’exprime en des territoires multiples et ce qui peut parfois se transcrire presque directement de l’onirique vers la langue qui est celle du poème, sera ailleurs une simple amorce, ou la recherche incertaine d’une lueur évanouie dès le réveil. Ceci est sans doute lié à la nature de chaque rêve qui résonne différemment, selon ce qui y est mis en jeu de nous-mêmes, de nos vies.
Tous les poèmes ne s’appuient pas nécessairement sur le rêve. Certains s’imposent à l’intérieur du monde diurne, à partir d’un incident, d’une émotion ou d’une réflexion engagée dans la partie consciente de notre être. Mais je crois que même ces poèmes dont on pense qu’ils relèvent du quotidien ont, en dernière analyse, des liens avec l’inconscient. Les ramifications sont plus cachées mais on ne peut nier leur présence quelque part dans les strates où s’élabore le poème.
Le poème que nous écrivons poursuit son chemin malgré nous, depuis notre part obscure jusqu’à celle de ses lecteurs. Il nous dépasse dans son origine ainsi que dans les échos qu’il aura ou n’aura pas ensuite pour ceux qui le liront.

Au fond d’un jardin

Portes entrebâillées vers l’obscur
ton pas s’accorde avec l’écho
vers les pièces familières
d’une maison inconnue

entrevue puis revue

là-bas au fond d’un jardin
lumière d’un été sans fin
qui disparaît puis revient
quand tu ne l’attends plus

tu te hâtes vers la table
de peur qu’elle ne s’évanouisse
avant que tu aies eu le temps

ou bien la scène s’offre-t-elle
à ta seule vue

encore et encore

image et espace
d’une question sans réponse

quelles voix murmurent
à ton oreille endormie
des mots qui s’égarent
tu ne les comprends pas
ils s’échappent vers les ombres
tapies loin dans ces replis
où s’attardent des souvenirs
qui ne sont plus les tiens

mais déjà tu aperçois la rive
et tu te retournes en vain

Patrick Le Divenah

Je ne rêve pas à ce dont je rêve. Au sens du rêve éveillé – mais qui n’est pas notre sujet – mes « rêves » concernant l’avenir ne sont pas influencés par mes songes nocturnes. Ma poésie est ancrée dans le réel, celui de notre monde et celui du langage, même si ma démarche passe par les détours de l’insolite, du décalage, de l’humour… Ce dont je me souviens au réveil – encore faut-il qu’il m’en souvienne – m’intrigue, m’amuse, parfois m’impressionne, mais sans répercussion sur mon inspiration. Alors, faut-il que je vous abandonne sans avoir rien d’autre à dire ? Pas si vite ! Ma coriacité m’incite à réfléchir aux questions qui, apparemment, ne me concernent pas.
Il m’arrive en fait, de temps à autre, l’inverse de ce que cette question envisage. Je peux poursuivre dans un rêve les recherches verbales auxquelles je me suis livré dans la journée. J’en éprouve d’ailleurs souvent un certain plaisir, parfois au contraire je me heurte à des difficultés répétées, énervantes, apparemment sans issue. D’autres nuits, je tombe dans le jeu de mots (oui oui) et les silhouettes qui m’entourent en rient… ou pas. Merci docteur Freud. Mais au réveil, aucun résultat concret, aucune prolongation de ce « travail » nocturne.
Cependant, je m’interroge sur l’influence que peut avoir chez d’autres le rêve nocturne, sur la part qu’il occupe dans leur travail de création. Est-elle différente des effets que peut avoir le rêve chez ceux qui n’écrivent pas, ne créent pas en poésie ou en art ? Ces effets sont souvent de l’ordre de l’émotion, procurent un état relevant de la beauté, de l’agrément, voire du bonheur, de la drôlerie aussi, ou au contraire de la douleur, de l’angoisse, de l’horreur et du soulagement d’en être libéré au réveil, lorsqu’il s’agit de cauchemars. Le poète tire-t-il de ses rêves emplis d’angoisse un surplus de sensibilité, d’émotion, qui nourrit sa démarche, l’aide à faire passer dans l’écriture la vibration d’images, de perceptions, de contradictions si particulières et propres à l’onirisme ? Peut-être aussi les « visions » de tous ordres (déformations, métamorphoses, créatures improbables…) enrichissent-elles l’imaginaire de chacun d’eux ? C’est manifeste dans la peinture de ceux qui, de Bosch à Dali, transmettent sur la toile ce que la nuit leur a transmis de surréel.
Pour que le rêve puisse marquer ma démarche éveillée, il faudrait qu’il me remette en question, qu’au réveil je me regarde d’une autre façon, surtout s’il s’agit de récurrences où les souvenirs, par exemple, s’accrochent à ma mémoire et se révèlent plus marquants, plus prégnants que je ne l’aurais cru. Dans de tels cas, le retour sur soi peut sans doute nourrir la réflexion et, par là, l’inspiration. Les écrivains surréalistes, on le sait, puisaient fréquemment dans leurs rêves, certains prolongeant l’exploration de leur inconscient par l’écriture automatique.
Malgré mon affinité pour ces démarches, je n’en ai pas l’usage. En revanche, je constate que les associations qui me viennent (bien éveillé), mon recours aux métonymies, oxymores, paradoxes, permutations, jeux sonores, collages incohérents – qui, par ailleurs et parallèlement, président souvent à mon travail de dessinateur/collagiste – tout cela relève largement des procédés qui bâtissent nos rêves, ces rêves qui trament « l’étoffe de notre petite existence ». Mais la nuit, je laisse mon inconscient prendre la relève et faire les ravages que bon lui semble. Ai-je le choix ?

Florent Papin

Conseil aux poètes

Poètes de jour, poètes de nuit, poètes de demain, poètes d’aujourd’hui : le rêve ne doit pas vous occuper. Méfiez-vous des fausses contrées aux couleurs trop lestes, aux récits qui chaloupent, aux géométries envoûtées. Le rêve s’offre en trompe-l’œil, et pas plus qu’il ne revient au poète de rêver le réel, il ne lui revient de dédommager le rêve. Est-ce à vous, poètes, de vous laisser prendre aux intrigues, mystérieuses et pénétrantes fussent-elles, dès lors qu’au gouvernement des narrations tient le pouvoir foncier des rêves – et leur orgueil ? Est-ce bien vous que l’on fera entrer dans le magasin des paroles en chaîne, éblouis par ces langues de surenchère que vous ne paierez jamais à prix coûtant ? Non, maintenez la tête froide et l’âme artisane. Votre responsabilité fait corps avec cette certitude première : la poésie ne reçoit pas, ne restitue pas, ne recycle pas même, elle opère. Et il est à craindre que le rêve aime trop à donner et à prendre pour que le poète en soit comptable.

Les portes soustraites

Au trente-huitième degré de rotation plénière
Une rumeur força : bientôt serait repris
Haute possession des rêves

Des portes s’ouvriraient grand, de trois saisons soustraites
Ce temps que nous avons cessé de voir
Malgré le déblaiement des neiges et la lucarne des hangars
Mais c’est un air cinglé qui s’obstinait pour l’heure
Seul
A entêter les prêles

Cinq, six degrés manquaient peut-être
Pour tendre de songes les draperies nouvelles
Alors chacun se cambrait
Précipitant la jonchée des hardes
Sans que nul ne sache si s’accomplissaient là nos défaites
Ou l’espoir nu des reconquêtes

Quelle part de soi engager à cet effort ?
Nous était-elle seulement destinée cette écume soudaine
Qui enduisait nos mains, nos sexes et nos voyelles
Elle n’avait pas l’acide d’hier
Ce ferment par lequel nos lèvres s’étaient murées

Et de plus belle les sols se soulevèrent
Et de plus loin nous nous laissâmes gagner par la roue des avant-gardes
Muets sur leurs chevaux légers
Observant
Tandis que nous nous étendions
Sans que nul ne puisse dire si s’opérait là notre défaite

Julien Bosc

Julien Bosc

À quoi rêvent les poètes ?

Et rarement des rêves :
Un village de moyenne montagne où par centaines des hirondelles
Leurs nids sous les gouttières
Ou dans un angle sous le linteau des portes de maisons
Un cerisier feuilleux en fleurs ou branches nues c’est selon la saison
Et où viennent des mésanges
Une sente à travers bois qui mène à la rivière
Une flambée de charme et chêne le premier soir d’automne
L’ami fidèle et peu commun avec qui silencieux partager un jardin
Dans mes bras contre moi la femme nue aimée révoquée par la mort.

Ce qui manquerait si la mémoire ?
Les longues promenades à travers bois et forêts
Le tête à tête inattendu avec le chevreuil ou la biche
L’odeur des champignons et celle du fumier dans l’étable
Les æschnes bleues à la surface de la rivière
Les callunes de fin août à septembre
Les queules autour des ruines
La neige et son silence
La toute première jonquille
Et un livre ouvert sur son sein la femme nue endormie au milieu du jardin.

Noée Maire

Le rêve n’est ni la matière ni le point de départ de ma poésie. Quelques fois les souvenirs, le plus souvent les sensations au contact de la nature, mes émotions et surtout de courts extraits de poèmes ou de prose initient et supportent mon écriture. Le poème que je vous envoie aujourd’hui constitue une exception. Il est né du mot "cappadoce", rébus sonore apparu de façon insistante une nuit. La sensualité de son appel (cap à doux/deux ; doux voyage à deux) était doublé la nuit suivante par l’image d’alevins remontant un cours d’eau et me nommant le monde. Ils me parlaient également d’amour et du temps qui passe - ou pas - mais je ne comprenais rien !

Capadocce

Je ne sais rien du temps
ni des nuages se dispersant
sans maître
sur l’eau des interstices

Cappadoce
prendre à la nuit ce qu’elle tend
le rêve d’un mot qui dit
le rêve
sous la voûte noire du ciel
des fleurs de cerisier
en chaque fleur le jour préservé
et les heures minuscules de l’insecte

Cappadoce
les alevins ouvrent leurs bouches folles
trop petites pour nos mains
ils nomment d’autres voyages
et de leurs mots s’égouttent d’autres mots
Cappadoce
qu’il serait doux de concevoir cette place
avec la brûlure de nos lèvres

Renaud Allirand

en ce qui me concerne,
graver, peindre et dessiner, c’est chercher et trouver une clé, aussi celle de mes rêves, paisibles ou terrifiants, ceux du jour et de la nuit,
en noir et blanc ou en couleur, une ouverture, une transformation vers d’autres réalités, du monde d’ici et d’ailleurs...

Pascal Ragoucy

De prime abord, j’aurais tendance à dire que le rêve nocturne n’est jamais un point d’appui à mes créations ; mais lorsque je remonte dans mon travail avec cette clef de lecture, cette affirmation première devient moins sûre.
J’observe, j’assemble et je compose avec les éléments visuels qui accrochent mon regard ; cette accumulation de stimuli se sédimente, un peu comme une base de données.
Je n’ai pas d’exemple de relation directe entre un de mes rêves et une de mes créations.

Je sais seulement que lorsque je suis suffisamment éveillé, en recherche d’expression, les compositions me sautent aux yeux, évidentes. Pas de calcul, d’hésitation, de repentir ; c’est là ! Face à moi, comme une concordance entre mon inconscient et la réalité.

Alors pourquoi ne pas se laisser aller à penser que les rêves puisent dans ma base de données et nourrissent mon inconscient d’images fabuleuses qui confrontées à la réalité, me mettent en émoi et littéralement me mettent en arrêt.

2ème volet aux plasticiens :
Plusieurs travaux me viennent à l’esprit :

La série « crépuscules »
http://www.pascalragoucy-photographie.com/SiteIwebPRImages1.0/crepuscules.html
La série « illusions »
http://www.pascalragoucy-photographie.com/SiteIwebPRImages1.0/Illusions.html
Plus particulièrement la série autour du lac sous la neige
La série « forêts »
http://www.pascalragoucy-photographie.com/SiteIwebPRImages1.0/Forets.html

La série « Ramures » a été le point d’appui pour les œuvres de couverture et inclue dans le recueil « Voile Blanche sur fond d’écran » de Simone Molina.


Petites biographies des auteurs des éditions la tête à l’envers

Simone Molina

Mon écriture est née de l’exil, et, avant l’exil, d’une guerre sans nom, aux multiples visages d’effroi. Poète et psychanalyste, je m’intéresse aux passerelles entre psychanalyse et littérature. J’ai publié des livres d’artistes, des nouvelles, poèmes et également de nombreux articles dans des revues spécialisées. Sont parus en 2011, Archives incandescentes : écrire, entre la psychanalyse, l’Histoire et le politique, préfacé par Benjamin STORA, puis j’ai collaboré en 2012 à « Histoires Minuscules des révolutions arabes » sous la direction de Wassyla Tamzali, et en 2015 à Une enfance dans la guerre, sous la direction de Leïla Sebbar, Editions Bleu-autour.
Créatrice d’évènements atypiques en lien avec des lieux culturels, je donne également des lectures publiques avec des ami(e)s poètes et des musiciens qui allient classique, contemporain, jazz et musiques du monde.
Voile blanche sur fond d’écran est paru en 2016 aux éditions La tête à l’envers, et avait été précédé par un spectacle éponyme, dans une mise en scène de Isabelle Provendier, spectacle qui sera donné au Festival Tandem de Nevers le 17 mars 2017.

Cécile Oumhani

Cécile Oumhani a publié plusieurs romans, dont Les racines du mandarinier, réédité en format poche chez Elyzad en juin 2016 et Tunisian Yankee paru en septembre 2016 chez le même éditeur. Elle est l’auteur de plusieurs recueils de poèmes et livres d’artiste, dont Passeurs de rives, paru aux éditions La Tête à l’Envers en mai 2015 et Poussières de collines, chez Transignum, en juin 2015. Elle a reçu le Prix européen francophone Virgile 2014 pour l’ensemble de son œuvre. Elle est membre du comité de rédaction de Siècle 21 et collabore à d’autres revues, comme Europe ou Words Without Borders.

Patrick Le Divenah

De sang breton, de naissance angevine, d’habitat parisien.
Bigame, car aime autant le mot que l’image. D’où les associations parfois, dans des textes ou des collages. Aspiré par le souffle, inspiré par la spirale, l’absurde, la poésie des sciences, et bien d’autres choses encore, avec passion.
Publié dans une trentaine de revues, dont l’Intranquille, Passage d’encres, Moebius (Québec), Verso, N47, Décharge, Traversées (Belgique), Diérèse, Poésie première, les Carnets d’Eucharis, Phoenix… et d’autres en ligne (Sitaudis, Recours au poème, Incertain regard, etc.).
Edité chez Passage d’encres, L’Echappée belle, Gros Textes, p.i.sage intérieur, la Tête à l’envers, La Lucarne des écrivains et dans des ouvrages collectifs (Henry, Lilo, classiques Garnier prochainement…). Rubrique dans inks-passagedencres (cf. Les mots la langue : Par ici la bonne soupe ; et cf. Critique : Chefs-d’œuvre derechef).
Collagiste dessinateur (illustration de couvertures et de diverses revues).

Florent Papin

Né en 1981, Florent Papin a grandi à La Rochelle. Il a publié un premier recueil de poésie, Pollens, aux éditions La tête à l’envers (2014), en collaboration avec Renaud Allirand. Cofondateur de la revue d’art semestrielle Prussian Blue, il a rédigé plusieurs ouvrages pour le compte de tiers et écrit le scénario de la bande dessinée Lehman, la crise et moi, parue aux éditions La boîte à bulles (2013). Il travaille actuellement au sein d’un grand établissement culturel.

Julien Bosc

Poète, Julien Bosc est l’auteur d’une douzaine de livres. En 2013, il a fondé une maison d’édition, le phare du cousseix, dédiée à la poésie contemporaine. Il vit et écrit dans le sud de la Creuse.
Dernières parutions : Maman est morte, Rehauts, 2012 ; De la poussière sur vos cils, la tête à l’envers, 2015 ; Le corps de la langue, Quidam éditeur, 2016 ; La Coupée, éditions Potentille, 2017.

Noée Maire

Noée Maire vit dans la Vallée de l’Hérault. Professeur de français, elle partage avec ses élèves la joie de s’approprier les textes lus et les mots pour écrire.
Ses poèmes cherchent à dire l’intime, les mouvements de la mémoire - entre oubli et souvenance – et la sensibilité du corps au monde naturel, au sens où la lumière impressionne la pellicule photographique. Sa langue poétique, resserrée, s’écrit en mots simples. Ses poèmes apparaissent dans les revues Décharge, Le Journal de poètes, Souffle, Recours au poème et dans les ouvrages collectifs publiés par la voix du poème éditions : Voir feuille jointe et Bord de l’autre. Son recueil D’Ararat est édité par la Tête à l’envers.

Renaud ALLIRAND

Né en 1970, il expose depuis 1995 ses peintures, gravures et photographies et parallèlement ses dessins sous le nom de Dip. Il est l’auteur ou co-auteur d’une trentaine d’ouvrages et catalogues, a travaillé avec plusieurs poètes (Paul Louis Rossi, Jacques Robinet, Florent Papin, Jacques Lesot, Lydia Padellec, Noée Maire, Michel Bourçon et Frédéric Tison).
Nombreuses expositions personnelles et collectives en France à l’étranger, acquisitions et collections publiques (Bibliothèque nationale de France, Musée des Beaux-Arts d’Orléans, Musée de Saint- Maur, Musée des Beaux-Arts de Vendôme, Instituts français au Maroc, Musée des Beaux-Arts de Stuttgart, Musée Raymond Lafage, Musée du Douro, Fondation Taylor, artothèques…).

Il a été récompensé de plusieurs prix internationaux et distinctions en gravure et en peinture (Académie des Beaux-Arts, Fondation Gravix, Prix Lacourière, Prix Moret- Manonviller, Prix Jeanne Champillou, Prix de gravure du Salon d’Automne, Prix Sinoccygen, Prix Boesner, Prix de Saint-Maur).

Invité deux fois en résidence d’artiste par l’institut français de Tanger- Tétouan. Son travail est présenté dans une trentaine de galeries en France et à l’étranger ainsi que dans des salons internationaux.

Pascal Ragoucy

Pascal Ragoucy, un passeur.
Avec culot et humilité Pascal Ragoucy s’immisce dans son environnement, se fond, et, lentement, s’en imprègne. Il écoute, entend, sent, ressent, s’accorde aux rythmes, respecte l’équilibre, et au bout de cet abandon, voit.
On aborde son travail par un silence, pas celui présomptueux du respect, mais celui qu’a ressenti l’auteur à ce moment - plus qu’instant - ou tout se fige, ou tout prend corps ; une sorte de vide, d’apaisement.
Puis, guidé, appelé, on s’essaye à entrer, pénétrer, oscillant entre attraction et appréhension ; l’équilibre semble précaire, les mouvements suspendus, en attente, entre sérénité et chaos ; tout semble possible.
Pascal Ragoucy participe et à participé à de nombreuses expositions dans le département et au-delà.
Ce qu’il dit de lui :
Photographe - peut-être - Plasticien - peut-être - mais là n’est pas le propos.
La transcription du temps - ou plutôt des durées - qui s’imbriquent et se superposent, la perception des énergies en présence, la démonstration de la précarité de ce qui nous entoure, voilà ma voie.
L’humain suggéré, plutôt que montré, entre dans mes compositions et installations pour témoigner, laisser trace…Pas de nostalgie, mais plutôt une volonté de constat, c’est comme çà…libre au spectateur d’y plaquer sa propre histoire, ses propres interrogations…
Dans mon approche, apparemment toute en dualité - confrontation / effacement – c’est en fait le vide médian, le souffle esprit, la tension qui maintien le tout que je cherche à faire ressentir.
C’est cette notion de délabrement/ renaissance perpétuelle que je recherche.
Nous ne sommes que ce que nos peurs nous permettent d’être


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