J’ouvre au hasard Traversée des visages de Francis Gonnet et je lis : « Mais quel est
le vrai visage de l’arbre, entre écorce et sève ?// Délace ton regard trop serré.
L’endroit des mots est bois rugueux, l’envers est coulée de lumière. » (Traversée
des visages, p.17, Éditions du Cygne) Ainsi, le visage n’est pas réservé à l’être humain, comme une longue tradition remontant sans doute à l’Antiquité, à travers les portraits, anonymes ou non, que les différentes civilisations nous ont légués. Quant aux êtres divins, soit il est impossible de les contempler face à face sous peine d’en mourir, comme dans l’Ancien Testament, soit ils présentent des physionomies étranges empruntées au vocabulaire de l’animalité magique, soit ils sont des déclinaisons de l’humain transporté sur un plan supérieur. Or, ici, il n’est question ni d’hommes ni de dieux, mais de l’arbre. Le début d’un autre poème prend dès lors un sens plus riche que celui auquel on songe d’abord : « Feuille après feuille, les visages flétrissent, le jour détache ses lumières détache ses lumières. Du bord, on imagine déjà, les lointains. » (p.23) Si l’arbre possède un visage, celui-ci est d’énigme, de cachette entre la rude enveloppe de l’écorce et la limpidité sacrale de la sève. En tout être se cherche donc un vrai visage qui serait sa quintessence, ce qui revient à dire que le visage n’est ni face, ni surface, mais noyau d’être. Le visage cherché de l’arbre est vérité de la parole. Les mots à eux seuls ne sont que l’écorce rugueuse du poème, c’est donc à l’envers que nous devons chercher l’authentique substance qu’ils informent et protègent. Pour atteindre à ce visage du poème, par celui de l’arbre, il faut commencer par délacer son regard, se défaire de l’enfermement intérieur, s’oublier et circuler vers l’altérité de l’arbre, vivre une fraternité dont nous comprenons qu’elle affirme également la communauté cosmique des visages, bien au-delà de nous et de nos familiers. Tout visage authentique n’est-il pas d’ailleurs un lointain que nous cherchons, sinon à rejoindre, du moins à approcher ?
Œuvre de Francis Gonnet
Cette présence essentielle n’est donc pas oubliée, mais plutôt reliée, comme dans le poème de la page 23, que nous venons de citer, dans lequel feuilles et visage connaissent un même flétrissement progressif. Nous y retrouvons cependant l’idée de lumière, mais une lumière qui se détache d’elle-même en s’exfoliant du jour, lambeaux après lambeaux. Pourtant, le travail de ce lent dépouillement prend un sens totalement inattendu, puisque le même poème se poursuit par ces mots : « Un souffle efface les neiges. L’aube ouvre ses paupières. Un halo de joie te précède. » (p.23) L’effacement est aussi naissance et l’aube visage aux yeux qui s’ouvrent, comme éclosent des floraisons. Le dénudement devient principe de joie, en une acceptation qui n’allait pas de soi. En effet, l’expérience du visage est d’abord, comme le titre du livre nous l’indique, une traversée dont le mouvement n’indique pas que les métamorphoses des visages affectés par le devenir, mais également notre propre confrontation aux épreuves inhérentes à notre condition : « La pluie te blesse. Dans la brisure des nuits, l’or embellit la fêlure. Bois à la coupe où se serrent les doigts de mille baisers.// Pour que l’ombre des mots ne vide ton regard, j’esquisse ton visage, sur la craie des pages, le long du vent où le soleil déborde. » (p.15) Le poème se murmure à lui-même le rappel de notre drame existentiel où se dialectisent la nuit, l’or et la fêlure. Il faut approcher de ses lèvres une coupe qui n’est ni celle de Socrate accomplissant le rituel de son adieu philosophique après avoir choisi la peine libératrice, ni le calice christique des Évangiles, mais le vase où la vie même se donne à boire. Parallèlement, comme en un miroir, la réponse en italique donne à lire la nécessité du visage esquissé sur la page, afin de le conserver et le mieux révéler en sa lumière. Ce ne sont en effet pas les mots qui sont ombre, mais ce dont ils se détachent, comme s’ils permettaient, à la manière d’amulettes, de sauver l’empreinte du visage, faisant de la poésie un rituel orphique. C’est effectivement de mystère qu’il est question lorsqu’on s’approche des visages, en leur vivante multiplicité. Si tout visage accueilli sur le mode éthique conduit à une essence qui exige notre engagement, selon le philosophe Emmanuel Lévinas, la traversée poétique des visages, telle que la vit Francis Gonnet, nous initie à l’énigme des différentes faces en leurs innombrables manifestations : « On ne sait rien du froissé des silences, des visages repliés, en solitude. Pourtant, dans l’enveloppe de l’ombre, se cache le bleu d’un regard qui bat. » (p.14) Le rapprochement des visages et du silence allait de soi : les visages sont des silences et dès lors des solitudes. Seul un léger froissement révèle ces silences, et le poème qui se veut une approche de la présence émouvante entre toutes, se doit d’en capter les signes, de se faire lui-même froissement, solitude et retrait. Il faut entrer dans la pénombre des visages en leur silence, capter ce léger bruissement antérieur à toute parole et le réverbérer dans le langage. Alors le visage dévoile le noyau d’un véritable trésor ontologique, son regard, dont le bleu suggère le ciel, le jour, mais aussi la nuit, celle qui est lumière en sa plus profonde et secrète noirceur de parfait bleu. Le visage est alors une missive adressée par l’obscur, qui sort de son enveloppe d’ombre pour mieux rencontrer le silence passionné de nos mots, contemplatifs et retenus dans l’épure du poème. Cet œil bleu, animé d’une pulsation, est soudain messager et nous nous trouvons face à lui dans l’attitude des personnages des conversations sacrées de la peinture italienne. Il nous livre un secret aussi absolu qu’indicible, par et dans le silence de sa vision qui en offre le texte complet, sans besoin d’autres mots que ceux du poème, enroulés autour de lui à la manière d’un phylactère.
Mais, comme dans tous les autres poèmes de ce livre d’initiation, ainsi que nous l’avons déjà vu, une parole seconde, en italique, se déploie dans ce qu’on pourrait appeler la prédelle du texte : « La poussière couvre la cire de l’aube. Le lierre envahit l’écorce du matin. Tu peines à vivre de toutes tes feuilles.// Saurai-je découvrir, en chaque ramille, l’immensité de l’arbre ? » p.14) Face au dévoilement silencieux de l’œil bleu, un paysage une fois encore ontologique, se donne à lire et voir en ses mots si purs. Celui d’une autre éclosion retenue en otage par la paupière de l’aube dont la cire se relie subtilement à « l’enveloppe de l’ombre », comme si nous était suggéré de décacheter celle-ci. Simultanément, l’image de l’arbre est à nouveau présente, associée de manière inattendue au matin par l’écorce, affirmant de manière allusive l’idée de strates se recouvrant les unes les autres jusqu’à un cœur oblitéré. Le poète, en sa vie hésitante, devient lui-même feuillage questionnant le lien qui le conduit des plus menus détails existentiels à la totalité ouverte. Chaque fois, la traversée des visages nous relie à d’autres dimensions, souvent de nature cosmique, que les mots fassent intervenir l’emblème de l’arbre où celui du ciel et du jour, quelquefois à travers une sorte de réfraction inversée qui fait d’eux comme du poème tout entier une forme de visage échangeant les éclats de ses multiples variations : « Sous le ciel de jais, la neige prend couleur du silence. Le regard coule à peine. Ton visage fardé de lune donne l’illusion d’un sourire.// Derrière le masque du jour, tu cherches l’apesanteur des rêves, le plané des oiseaux. » (p.13) Visage et paysage, saisons d’espace et saisons de l’âme se correspondent et engagent un itinéraire de l’autre côté du miroir du poème devenu fenêtre et seuil. Et toujours, ce prolongement du texte initial, comme une réponse, ouvre la perspective d’une quête visant une ouverture en infini, cette fois par « le plané des oiseaux ». Tel le regard qu’il engendre, le visage n’existe donc que de se transcender dans un envol et ce dernier, traversant tout, renvoie le jour à l’état de masque qu’il lui faut outrepasser pour atteindre la pleine et vraie lumière, tout comme le poème cherchait tout à l’heure la vérité de l’arbre.
De fait, l’un des premiers poèmes du livre affirme cette vocation : « On puise, au cœur des visages, la lumière du versant. On se hisse, à la force du vouloir, et chaque élan nous grandit.// Les nœuds du vent se desserrent. Tu respires, enfin, les neiges immortelles des cimes. » (p.10) Les visages sont donc incitation, tournés en dehors d’eux-mêmes vers ce qu’ils désignent, au lieu de ramener le regard à l’étroite clôture de l’intériorité. Déjouant l’individualité crispée du moi privé, ils tissent des trajets aériens, communiquant une énergie ascensionnelle qui nous relie à la lumière. Ce pouvoir d’expansion ne doit pas nous surprendre puisque le vrai visage des arbres est aussi lumière, issue quant à elle de l’aubier, non pour y demeurer, mais s’écouler grâce au regard délacé. Entre lumière vivante au sein de l’arbre, se hissant elle aussi par le vouloir de son essor dans le tronc et les branches, vers le ciel et la « lumière du versant », s’élève la même ligne verticale, infiniment ramifiée, dans une expérience où le visage semble être une graine bien plus que le bastion d’un « je ». Il y a dans cet élan quelque chose d’un accomplissement spirituel où le moi s’émancipe, ce dont témoigne le desserrement des « nœuds du vent », qui fait écho au regard délacé. Quand on lit ensuite que ce dynamisme pur ouvre le souffle aux « neiges immortelles des cimes », comment ne pas penser aux grandes métamorphoses des méditants et des yogis, en pèlerinage au royaume de l’altitude ? Il est vrai que ces instants de plénitude en apesanteur peuvent être aussitôt contredits, mais n’est-ce pas aussi une forme d’oscillation dialectique ? On lit en effet au poème suivant : « Le crépi du jour s’écaille. Les paroles se figent, sur les lèvres des hivers. On entend l’absence, et le craquelé des terres. Au loin, les chiens aboient. La peur résonne contre le mur.// Immobile, je regarde s’épuiser le soleil. Dans ta fuite, tu avales la pluie du chemin, jusqu’au glissé des nuits. » (p.11) Il est frappant que dans ce poème en tension avec le précédent, la verticalité jaillissante cède la place à l’indéfini horizontal et la neige des sommets au craquelé des terres. La présence d’un visage semble perdue, et le serait tout à fait si ne subsistait l’image des lèvres de l’hiver. Le « tu » devient incertain dans la mesure où il pourrait aussi bien s’adresser à un tiers qu’à soi-même. C’est dire qu’à toute situation poétique correspond une modalité de l’expérience des visages, tantôt ouverts, tantôt refermés dans le terrier protecteur d’un couple : « Il fait un froid de drap mouillé, et nos nuits claquent des dents. Tes paupières s’approchent de mes rêves. Nos souffles se blottissent de visage à visage.// Au matin, je lèche les parfums de l’air. Du ciel, il reste le bleu sur ta langue. » (p.12) Le dénuement existentiel est alors un campement de visages qui se réconfortent en leur sommeil. Le souffle d’altitude se divise en respirations coquilles, maintenant le noyau des visages dans son unité duelle. Pourtant, ce repli n’est pas simple abandon, comme on pourrait le croire. À l’image des graines enfouies dans la terre hivernale, il en naît un matin où se redistribue le don ténu des « parfums de l’air » que le poète boit aussitôt, retrouvant ainsi quelque chose de l’infinie plénitude aérienne, comme en témoigne l’ultime phrase du poème : « Du ciel, il reste le bleu sur ta langue. » Aussi ne faut-il pas forcément opposer dramatiquement ces textes successifs, mais voir en eux les étapes d’un voyage, les lobes du yin et du yang, l’enroulement des contraires autour de la forme visage qu’ils doivent traverser.
L’expérience du dénuement n’est donc pas celle de la seule perte, mais conditionne une conscience accrue du principe vital qui anime cette quête : « La vague remplit le jour. Le jour se vide à chacun de nos rêves.// À m’enfoncer au plus pauvre, je m’élève. » (p.19) L’enfouissement hivernal n’était pas la conjuration d’un échec, mais nécessaire passage par le monde d’en bas, au sein du visage craquelé de l’hiver. Tout ce court poème, d’une étonnante intensité précise et dépouillée, le proclame par l’alternance du plein et du vide qui seule permet l’élévation. Le visage est dans ce vide qui traverse à son tour et relance l’énergie ascensionnelle, riche d’un nouveau don qui l’allège encore, celui de la pauvreté fondamentale. Le poème immédiatement précédent le laissait déjà pressentir : « Renais à chaque goutte. Inspire chaque lumière, qui porte à l’horizon.// Crache les paroles poisseuses d’océan. Frôle la peau du vent, qu’il te révèle l’odeur enivrante du large./ Il faudra, encore, ce peu de silence, pour que la hanche des sables apaise le fracas des vagues. » (p.18) Le visage ici n’est pas nommé, cédant la place aux éléments qui possèdent une dimension corporelle. Car avant l’envol renouant avec la face cosmique de l’être, il faut renaître en état de métamorphose, s’extraire des « paroles poisseuses d’océan », c’est-à-dire du liquide amniotique du monde primitif d’où est venue toute vie, comme si la poésie et avec elle le sens vital, ne pouvaient surgir que d’un acte de séparation. On pourrait presque penser à la légende la mythologie indienne dont l’un des innombrables récits rapporte comment un poisson ayant surpris l’enseignement de Shiva à son épouse se vit transformer en être humain et chargé d’enseigner l’art divin du yoga à sa descendance. Mais ici, la montée s’arrête provisoirement aux « hanches des sables », dans un acte de silence. Plus loin, le paysage marin se relève davantage et de la hanche passe à l’épaule, tandis que le visage humain se reforme par une joue sensible, tandis que se lève celui des nuits : « La mer demeure, au sel de ton souffle. Le granit vibre au bâti du regard. Dans la tempête, l’épaule du rivage s’appuie au bois du chemin.// Le visage des nuits revêt le blanc silence des sables. Je reste transi, la main cintre toi, joue contre froid. » (p.25) La traversée des visages avoue ainsi qu’elle est une odyssée, une recherche de la lumière et de l’envol à travers les épreuves de l’errance entre mer, sable et ciel. Le poète écrit d’ailleurs quelques pages après : « En équilibre entre l’horizon et le vide, l’oiseau donne au visage, une aile, une espérance.// Je cherche l’ajour des aurores, où les ombreux silences s’emplissent de jour.// Toi, tu suis la lumière jusqu’à l’envol. » (p.27)
Le balancement constant entre les deux régions écrites de chaque poème ajoute à l’impression de perpétuelle recherche de l’essor. Il glisse une voix plurielle dans la parole, de sorte que la traversée des visages est aussi dans ce dispositif si singulier, servi par la langue somptueuse et toujours inattendue de Francis Gonnet. Ce choix nous conduit bientôt à nous demander si nous n’assistons pas à un rite funéraire, à la traversée douloureuse et patiente d’un visage absent qui ne cesse d’approcher et de fuir à l’appel du narrateur poétique. En effet, lisant ce livre rythmé en trois séquences : De visage à visage, Quand l’herbe des visages s’éteint, Les mots renaissent et nos visages… il semble que nous vivions à la fois l’itinéraire d’un deuil, mais aussi celui d’une renaissance, de noces entre des visages et des souffles qui ne cessent de s’enlacer, s’éloigner et se rejoindre, si bien que c’est toute la vie saisie en son cœur qui se livre aux grandes houles de la poésie. Il ne faut pas s’étonner qu’une fois tourné le dernier feuillet de ce beau livre brûlant, nous lisions cet envoi : « Demeurera, ce visage traversé, que je n’aurai pas vu, cette braise discrète, guettant la bienveillance d’un souffle. »
Texte de Marc-Henri Arfeux, peintures de Francis Gonnet et Marc-Henri Arfeux