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Angèle Vannier, L’œil intérieur, Marc-Henri Arfeux

jeudi 5 juillet 2018, par Cécile Guivarch

« Le lac est rouge au centre du salon
Je ne crains pas le sang des roses de minuit. » (Angèle Vannier, Le lac est rouge, in Poèmes choisis 1947-1978, p.79, Éditions Rougerie, 1990. Ce poème a été initialement publié en 1966 dans Le sang des nuits, aux éditions Seghers.)

Celle qui écrivit ces vers, si puissamment chromatiques et visionnaires, est une aveugle. Elle se nomme Angèle Vannier, est née en Bretagne le 12 août 1917, très exactement « à Bazougues-la-Pérouse, près de Combourg, où les arbres semblent tout droit sortis de la forêt de Brocéliande ». (Id, p.7, Préface de Bernard Heudré) A l’âge de 21 ans, alors qu’elle est étudiante en pharmacie, elle est atteinte d’un glaucome et perd la vue en quelques mois. Cette situation inattendue, au lieu de l’enfermer la libère et lui ouvre une voie définitive en poésie. Comme elle le confie à Jacques Chancel, le 28 avril 1975 dans l’émission Radioscopie, la poésie était déjà présente en elle depuis l’enfance et si le sort ne l’avait conduite à modifier du tout au tout sa courbe d’existence, elle se serait sans doute donné les moyens de concilier l’écriture et la profession de pharmacien. Mais l’événement de la cécité l’oriente de manière exclusive sur la seule voie de sa vocation poétique en donnant à celle-ci une dimension qu’elle n’aurait jamais eue si Angèle Vannier était demeurée « clairvoyante », selon l’expression dont elle désigne l’aptitude naturelle des voyants. Dans l’entretien de 1975, elle va plus loin, affirmant que, si les circonstances lui permettaient de recouvrer la vue, elle préférerait n’en rien faire, tant la richesse du monde profond que la cécité lui a donné, ne saurait se comparer avec celles de l’univers des « clairvoyants » auquel elle reproche d’ignorer le monde de la nuit symbolique et de l’inconscient, au profit d’une idolâtrie du visible. En témoignent ces vers :

« Les prêtres du soleil ont tout vu et tout dit
L’aveugle à son miroir cherche à violer la nuit ». (L’aveugle à son miroir, in A hauteur d’ange, Éditions La maison du poète, 1955)

Confirmant l’idée d’un accomplissement par la cécité, Angèle Vannier affirme au début du même poème : « L’ange exterminateur a retourné mes yeux/ Vers la terre promise et la face de Dieu./ Je bénis cette main qui m’a donné le droit/ De changer l’eau en vin à la table du roi. » Pourtant, cette assomption existentielle et poétique ne s’est pas faîte sans combat. Celui de l’autonomie, premier véritable obstacle que rencontrent les aveugles et qu’Angèle Vannier a combattu en refusant d’avoir recours à une canne blanche, celui de l’amour, sa féminité ayant été blessée par la cécité, ainsi qu’elle le confie à Jacques Chancel, dans la mesure où elle redoutait, d’une part d’adopter une démarche maladroite incompatible avec son être authentique, d’autre part de n’être aimée que par compassion et non désirée : « Ah ! comment voulez-vous qu’on s’aime/ Sans se regarder dans les yeux ? ». (La fille aveugle, in L’arbre à feu, p. 103, préface de Paul Éluard, illustré de quatre compositions de Claude Roederer, Éditions Le Goéland, 1950) Mais l’expérience nocturne offre réponse à celle qui accepte de s’y plonger et c’est une autre dimension de l’amour qui peut alors se libérer, plus étrange et complète en son trouble essentiel que l’approche de l’extériorité visible. Mieux encore, des couleurs s’y associent, donnant à l’approfondissement passionnel une poignante vérité d’outre lumière : « Tu es rouge/ Et tu ne le sais pas/ Pourtant ton sang répond toujours à haute voix/ Quand mes caresses le questionnent/ Et je lis sur ton front/ La couleur de ton nom/ Qui n’était visible à personne. » (Tu es rouge, Id, p.69) Le rouge est d’ailleurs une couleur récurrente de la nuit poétique telle que la vit Angèle Vannier. Principe dynamique intérieur, il imprime aux images sa pulsation sanguine selon la logique d’une alchimie verbale qui n’est pas sans rappeler Rimbaud. On le verra plus loin dans Arc-en-ciel.

Toutefois, ce rouge intérieur n’est pas seulement tonalité affective et charnelle d’un éros aveugle. De l’aveu même d’Angèle Vannier, il puise sa nécessité dans l’expérience de la vision première qu’il a en quelque sorte décantée : « Je t’ai déjà connu lorsque j’avais des yeux/ Dans l’amour des pavots sauvages/ Qui palpitaient de tous leurs feux/ Entre mes cils de vierge sage ». (Ibid, p.69) L’amour se relie alors à une vie antérieure de nature cosmique, et donne lieu à une forme de métempsychose qui traverse les âges : « Je t’ai déjà connu lorsque j’avais des yeux/ Dans l’horizon blessé par les soleils d’adieu/ Et je demeurais sur la terre/ Une peine ronde au bord des paupières./ J’interroge aujourd’hui la mémoire du monde/ Pour savoir en quel siècle et contre quel là-bas/ Nos corps se sont unis pour la première fois. » (Ibid, p.70) Avec ce très étrange passage c’est aussi la dimension des mystères de Bretagne qui se manifeste, ceux de la fée Morgane à qui Angèle Vannier se réfère souvent, ou de Viviane dont le nom était pour elle magique et dont le jour de la fête coïncida le 2 décembre 1980 avec le décès soudain de l’auteur.
Par la suite, la dialectique des couleurs sortira du lien direct avec l’expérience de la cécité, sans cependant totalement l’oublier, mais en prolongeant l’exploration poétique et spirituelle d’Angèle Vannier, par d’images d’une troublante étrangeté : « Le sang fourré d’hermine/ se mettre à célébrer/ dans le regard/ la tacite agonie du bleu. » (“O”, in Poèmes choisis, 1947-1978, op. cit, p.109. Poème initialement paru en 1972, dans Le rouge cloître, aux éditions Rougerie)
Si Angèle Vannier a su donner à son aventure poétique cette puissance de vision forant la nuit, elle le doit à l’étonnant travail de conversion, au sens alchimique du terme, qu’elle a fait subir aux matériaux spirituels les plus profondément enfouis en elle. Dans la Radioscopie de 1975, comparant la vision diurne de la lumière solaire et le regard intérieur des songes, elle analyse ainsi ce qu’elle considère comme le point de de départ d’une véritable aventure : « Il me semble que ma poésie a glissé d’une écriture de représentation vers une écriture d’apparition, et l’apparition me semble taillée dans la même substance que le rêve. J’ai donc tenté de faire apparaître, apparaître des choses en mouvement. » Cette aptitude s’accompagne d’une relation au monde entièrement renouvelée par la cécité qui, de principe d’enfermement qu’elle aurait pu être, devient nouveau seuil de révélation sensible et ontologique. Contestant l’idée répandue selon laquelle le monde des aveugles serait purement abstrait et conceptuel, Angèle Vannier affirme avec force : « Je crois au contraire qu’il y a un investissement sensuel absolument prodigieux. Besoin de tout toucher. Par exemple, moi j’adore nager. Eh bien, j’aime encore plus nager depuis que je suis aveugle, le contact de l’eau sur la chair. J’aime étreindre un arbre. (…) Toute la part sensuelle de la vie m’est devenue beaucoup plus chère et plus importante. D’une autre façon et paradoxalement, la cécité m’a remise dans mon corps. »

Arc-en-ciel, un des poèmes de L’arbre à feu, témoigne de cette expérience : « Entre la pluie et le soleil/ L’aveugle touche l’arc-en-ciel/ L’aime le respire et l’écoute. » (Arc-en-ciel, in Poèmes choisis, 1947-1978, op. cit, p.38. Poème initialement paru en 1950, dans L’arbre à feu, aux éditions Le Goéland.) La cécité engendre un don de participation cosmique par des synesthésies actives qui transcendent la perte en une vision seconde capable de recréer le monde entier : « Je dis Violet quand les statues/ Rêvent de Pâques revenues/ L’Indigo sur ma langue passe/ Quand je la passe à l’eau de grâce/ (…) Je dis Bleu quand les hirondelles/ Reconnues au bruit de leurs ailes/ Rentrent au nid de ma tourelle/ Je dis Vert quand un vent de feu/ m’incline du côté de Dieu/ (…) Mais je dis Rouge quand ta voix/ Couvre mon cœur de son velours/ Comme un effeuillement de dahlias/ Qui n’en finirait pas/ Je dis rouge quand ton amour/ Se met à traverser ma nuit ». (Id, p.38) On n’est évidemment proche de Voyelles, mais sans l’arbitraire, souverainement assumé par Rimbaud, des correspondances entre lettres et couleurs. Ici, Angèle Vannier suit une logique de la métamorphose qui crée le blason chromatique de ses figures au fur et à mesure qu’elle en découvre la valence ontologique. Au jeu des associations rimbaldiennes succèdent ici des révélations qui se composent en unité céleste sur la base illimitée de l’amour : « Selon ce mouvement béni/ Du flot vers la plage allongée/ Se met à chavirer mon lit/ De ses vagues illimitées/ Plus hautes que raz de marée/ Plus larges que largeur des mers additionnées/ Et plus profondes que sanglots des chairs noyées. » (Ibid,p.38) Le relais des images et des couleurs fait à la fois jouer des archétypes, des présences sensibles, l’intuition métaphysique et la ferveur passionnelle, dans une unité chromatique qui sait dialectiser subtilement ses registres, comme en témoigne par exemple le dialogue de couleurs complémentaires entre le divin et l’humain par l’intermédiaire de l’amour. Il en résulte une puissante harmonie nouant les déchirures et les individus, grâce au mouvement poétique du regard sublimé.
La réussite de cette aventure, Angèle Vannier la doit aussi à une audace sans pareille, que seule la condition aveugle a rendu possible, ainsi qu’elle le déclare à propos d’Otage de la nuit, essai sur les écrivains aveugles, suivi d’un ensemble de poèmes intitulé Parcours de la nuit - cet ouvrage, encore en cours d’écriture lors de la Radioscopie de 1975, est paru en 1978 aux éditions La librairie bleue : « Il y a un chapitre qui s’appelle : oseras-tu coucher avec elle, la nuit, et la nuit qui fut ta mère, fais-en ta femme. Donc c’est encore cet accouplement avec la nuit, et je voudrais débouter le complexe d’Œdipe en affirmant que l’incarnation de la cécité est peut-être oser coucher avec la nuit mère, même si on est une femme. » Cette transgression androgyne féconde la nuit, la faisant passer du statut de châtiment à celui d’ouverture alchimique où toute tonalité, y compris les plus ardentes, naît au creuset intime de l’obscur. Angèle Vannier devient alors fée à l’instar de Morgane et Viviane et peut éclairer la nuit du monde d’une souveraine et radieuse rébellion, non pas seulement pour elle, mais au nom de toutes celles, fillettes et femmes qui sont ses doubles et ses protégées, ses enfants de symbole et de chair dans la substance du temps : « Petite fille morte au siècle des mirages/ J’ai dérobé trois fois la clé de ton visage/ Pour sourire à la vie qui nous défend d’aimer/ Et pour ouvrir le monde où l’homme s’est caché. » (Par Viviane, in Poèmes choisis, 1947-1978, op. cit, p.57. Poème initialement paru en 1955, dans A hauteur d’ange, aux éditions La maison du poète.)

Cette vocation, trouvée à l’envers du visible solaire, conduit plus loin encore celle qui se laisse guider par elle, vers un accomplissement par le oui à la vie et aux créatures, qui est aussi révolte d’adhésion : « J’adhère à la jeune fille qui se noie dans les eaux inférieures pour un simple chagrin d’amour/ (…) J’adhère aux crucifiés de tous les siècles pour cause de guerre de religion/ J’adhère aux filles des joie qui se promènent dans les chansons à boire, assassinées par les rouliers dans les soupentes/ J’adhère au feu à l’eau quelles que soient leurs sources et leurs embouchures/ J’adhère à l’élément trouvé pour faire la soudure dans les mines de la nature. » (J’adhère, in Avec la permission de Dieu, Éditions Seghers, 1953)
La surhumanité poétique d’Angèle Vannier, formée de compassion, de question posée au mystère et de confiance absolue dans l’apparaître par exploration de la nuit est bien là, en cette capacité de rejoindre toutes les formes et toutes les expériences, de la souffrance à l’exultation. En elle s’accomplit sans cesse, malgré toutes les déchirures, ou plutôt avec elles, cette bénédiction si particulière qui nait de l’union de l’amour avec l’œil intérieur, selon le chant :

« De ma vie je n’ai jamais vu
Plus beau visage que sa voix
Plus beau visage mis à nu
Par le silence de mes doigts. » (De ma vie, in Poèmes choisis, 1947-1978, op. cit, p.34. Poème initialement paru en 1950, dans L’arbre à feu, aux éditions Le Goéland)

Marc-Henri Arfeux


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1 Message

  • Angèle Vannier, L’œil intérieur, Marc-Henri Arfeux Le 3 septembre à 20:32, par myrdhin

    Toutes mes félicitations.
    J’ai eu le bonheur de connaître Angèle Vannier et de travailler 9 ans sur scène avec elle.
    Je ne sais si vous l’aviez rencontrée mais votre article est remarquable de fidèlité à ce qu’elle était.

    au plaisir de vous rencontrer
    Myrdhin ( ami de Carita Malenfant)

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