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Ressenti de lecture sur {De l’autre côté} d’Angèle Paoli, par Martine Cros

samedi 19 juillet 2014, par Sabine Huynh

Extraits de De l’autre côté d’Angèle Paoli (éditions du Petit Pois, coll. Prime Abord, 2013) :

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12

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miroir plan / j’ /entre
dans le verre l’occupe
mi-corps / je / cherche
ne me vois pas la-sans-visage

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buste / incliné sur foulard
bleu cheveux échappés bras
tendus mon appareil photo
cache seules mes mains
duo d’accord en écho

____
le paysage a disparu / /Noir/ /autour

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____

11

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gros plan la même
plan rapproché est-ce moi / j’ /
occupe tout le panneau de verre

____
il reste un peu de bleu
ciel / au-dessus / mer au loin

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tremblements des couleurs

____
extension moi-au-miroir

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dominante bleu chemise foulard

____
les cheveux volètent / autour /
visage mangé l’objectif en guise de
verre contre verre

____
seule ma main
à l’affût

____
devant la vitre

____
____

8

____
le miroir se redresse
/ à peine / jeu de bascule /
moi ? autre ? jeu ?

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7

____
même circularité même labyrinthe
intérieur embusqué sous le reflet


Note :
____

Comme toujours, l’écriture d’Angèle Paoli vibre, résonne et s’élabore en moi. J’ai rédigé un texte sur le fragment, que ce recueil m’a inspiré d’emblée. En filigrane se trouve l’idée, qui sous-tend l’exposition récente « Rodin, la lumière de l’antique », que le fragment a autant d’importance et d’intensité que la figure achevée.
Puis, tout dernièrement, m’est venu un poème-écho au texte d’Angèle Paoli, qui émane de ces pensées existentielles auxquelles me convie la profondeur de sa poésie. (J’ai eu recours à quelques mots de son texte, ils apparaissent en italique et entre crochets.)


Poème-écho à De l’autre côté (mai 2014)

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____________________________« L’intériorité n’est que fantomatique ; présence des miroirs comme
____________________________seule traversée possible qui mène au lieu indiscernable de la vraie
____________________________scène... » (Raphaële George, Double intérieur, Les éditions Lettres
____________________________Vives, mars 2014)

____
____
____
[le paysage a disparu]
Où est l’atelier ?

____

L’atelier est immense

____

La nature le recouvre
puis se morcelle

____

Il est
des pas dans un couvent de paysages
intérieurs

____
Le miroir le vole en éclats
____

Il est dans le regard qui croise
le regard en latence dans le miroir
____

Le regard qui croise le reflet
du lieu
où les yeux naissent
____

perçoivent
____

transmettent

____
____

Le regard____— celui qui n’est pas clos —
____________le regard est un laboratoire

____
où l’alchim/artiste mêle
la perception____d’un autre en soi
à la quête________d’un soi en l’autre

____
crucial exil

____
____________— de quelle origine
____________de quel lieu
____________de quel atelier s’extirpe l’intime ?

____
____
____

[intérieur embusqué sous le reflet]
Le regard est atelier
où l’imaginaire voyage
par diffraction de la conscience

____

Le regard est le voilier
du cœur qui relie les îles
Ces émergences du réel
dans le hasard

____

Le sentiment aussi est immense
s’il se soumet à la présence ouverte
Il peut se dresser contre soi
se livrer à la raison pure
— S’il le fallait !—
Fuir, en lui-même____fuir, dans l’image

____

Le reflet est un instant de fusion
des contraires
Le sentiment s’en évapore
Reste la présence seule
le face à face
[la-sans-visage]

____

Ce qui se crée là est l’UNION
– l’ évidence — d’une proposition
et d’une acceptation par delà
le lieu________par delà
le corps
dans l’image____en débris
dans les mots____qui veulent éclore

____
____

Réel
je ricoche en toi
[rapprochement fusionnel]
pour t’apprivoiser autrement

____
____

[même circularité même labyrinthe]
Le véritable atelier tient de la
rencontre de soi avec soi dans
le reflet
rencontre________avec le vertige des profondeurs*

____
____

S’abstraire au miroitement
permet d’être à la fois
unique dans l’instant
et immense dans l’écriture
— toujours plus vaste dans jeu imaginaire avec la réalité —
[moi ? autre ? Jeu ?]

____
____

L’identité, en fragments
s’évanouit
au profit
de ce qui la fonde —
qui souvent est un tourment, une inconnue et une intuition divine à la fois
________________________________— et
________________________________ce qui la fonde peut
________________________________tout comprendre
________________________________tout inclure

____
____
____

[moi ? autre ? Jeu ?]
Accepter
la césure
de l’intelligible

____

T
elle____le bien

____
____nature________je tu________ténèbres

____
le mal________il________nous

____
lumière________humaine

____
________instant

____

Dans ce [jeu de bascule]
des symboles poussés à leur extrême fracture
____me sera-t-il possible de maintenir l’équilibre
____entre
________________créer ce que je ne vois pas encore
____et
________________voir ce que je serai

____
____

[DE L’AUTRE CÔTÉ] du regard________________je est IMMENSE

____
____
____

____________________________________________[le paysage s’inverse]
____________________________________________Là est l’atelier
____________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________________
* « le vertige des profondeurs. – Les douceurs familières de l’intimité ne sont qu’un aspect de la vie personnelle. Se retirer de l’agitation n’est pas de tout repos. Celui qui, descendant en soi, ne s’arrête pas au calme des premiers abris, mais se résout à mener jusqu’au bout l’aventure, il est vite précipité loin de tout refuge. Artistes, mystiques, philosophes, ont vécu parfois jusqu’à l’écrasement cette expérience intégrale, dite fort curieusement “intérieure” car ils y sont jetés aux quatre vents de l’univers. On parle aujourd’hui beaucoup d’angoisse, beaucoup trop. Ainsi vulgarisée, elle n’est souvent rien autre que le signe sociologique d’une époque déboussolée, un produit de décomposition. À côté de cette angoisse pathologique, il existe une angoisse essentielle liée à l’existence personnelle comme telle, au mystère terrifiant de sa liberté, à son combat découvert, à la folle exploration où elle se projette de toutes parts. Ce vertige des grands fonds, tous les moyens déployés pour le masquer, – indifférence, conciliations, confort, assurance contrefaite, dureté de commande – ont la fragilité des ruses et des trompe-l’œil : ils aboutissent à un véritable suicide spirituel par stérilisation de l’existence, ou ils s’effondrent à la première épreuve sérieuse. »
(Emmanuel Mounier, Le personnalisme, P.U.F., 1949, 7e édition, 1961. Collection : Que sais-je ? no 395)


Écho autre à De l’autre côté (janvier 2014)
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____________________________________« Voici des statues abîmées, trouvées dans des ruines ; et parce
____________________________________qu’elles sont incomplètes, ne sont-elles plus des chefs-d’œuvre. »
____________________________________(A. Rodin, cité sur le site du musée Rodin, dans l’exposition « La
____________________________________lumière de l’antique »)

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Un autre côté ? Y a-t-il seulement un seuil ? Un point « immémoré » clos entre deux mondes, deux horizons, deux vies ; un pont, qui demande acte de franchir, de choisir, de décider, ou de ne rien faire : contempler, rêver ? De l’autre côté implique une résolution. À l’orée serait déjà une notion plus infime et fragile. Au cœur pourrait couver l’idée d’une immersion, mais aussi, d’une noyade.
Au point, à son immobilité, il faut absolument ajouter le mouvement. Un sens. Un dessein qui implique un itinéraire – prémédité ou non –, un chemin initiatique dans la géographie de l’espace et du temps. La division de l’image par le miroir permet d’emprunter des chemins de traverse et de rejoindre « la tendance à refuser ce qui ferait système » (Walter Benjamin*)

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Comment se mettre en mouvement, dans l’écriture, comment ouvrir plus encore son espace intérieur et par conséquent, celui de l’autre, celui-là qui reçoit ; comment traverser cet entre deux, abruptement s’il le faut ? – Abruptement : rompre l’académisme ET la contemporanéité, défier l’habitude, insérer des // , laisser en suspens –

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Le poème a-t-il été volontairement travaillé par Angèle Paoli comme acteur, vecteur de suggestivité, comme « désordre créateur » (W. Benjamin) ?

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La fragmentation du voir et de l’écrire – par le miroir – autorise infiniment à l’imagination qui parachève la part manquante, l’absence perçue. Paradoxalement, l’inachevé permet la complétude la plus libre et surtout unique pour le lecteur qui est comme lancé sur la voie – la voix ? – Le fragment est une entité mouvante qui peut trans-former un tout, trans-figurer un visage, absenter le visage. Ce qui est inachevé permet de re-construire ce qui parait en élaboration, en pause, en zone d’invisibilité.
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– Touches du pointilliste qui juxtapose les tons purs.
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– Travail du maître-verrier.
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– Et l’homme qui marche **, sans bras, sans tête...
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— Elle écrit : [mi-corps / je / cherche]

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La métaphore du fragment, du chantier ou de la ruine donne matière à re-construire pour l’imagination. Dans son essai, Anne Roche ***, p.13/14, explique, en référence au livre Paris, capitale du XIXè siècle. Le livre des Passages****, de W.Benjamin :

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« Le texte embarrasse, à plusieurs titres : son inachèvement, sa masse, le fait qu’il est composé pour l’essentiel de citations. Sur son achèvement possible, en substance, deux thèses s’affrontent. Pour Adorno, le livre serait resté un patchwork de citations, répondant en cela à une tendance fondamentale de toute l’œuvre antérieure : « Si l’œuvre de Benjamin est restée à l’état de fragment, ce n’est pas seulement à cause d’un destin qui l’aurait contrariée mais parce que la structure de sa pensée et le projet qui la soutenait l’y ont toujours prédisposée. » Pour Rolf Tiedemann, l’éditeur scientifique de l’édition originale, nous avons là un livre-ruine ; Benjamin ne l’aurait pas laissé en l’état, il l’aurait rédigé (...). Or, il y a plusieurs sortes de fragmentation chez Benjamin, selon que les textes sont achevés et publiés par lui, donc programmés comme décousus (sens unique), ou d’un achèvement problématique (Enfance berlinoise vers mil neuf cent, composé de chroniques parues séparément en revue), ou incontestablement inachevés (Paris, capitale du XIXè siècle****). »

____
Pendant la rédaction de ces pensées, j’ai peint un papier calque avec un matériau fluide, des encres de couleurs ; simple exercice de travail et de réflexion. Ce matin, je le reprends, il me permet d’inventer ce que j’ y vois à présent. Devant la fenêtre qui déverse la lumière du soleil, les rayons passent obliques à travers le calque peint. Cette lumière apporte une intensité unique aux couleurs, l’intense de cet aujourd’hui, de cet instant T. Selon la lumière qui traverse et selon la couleur traversée, il y a une possibilité renouvelée de la perception et de la représentation. Le calque trans-lumineux donne à voir – belle notion d’offrande – un autre côté du travail autant de fois que je change de place et de temps. Pour le poète, autant de fois qu’il cisèle mots, ponctuation et forme, autant de fois qu’il laisse un vide évocateur, un blanc diaphane.

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L’idée de traverser le calque coloré, le miroir / vitre, le seuil, et d’aller de l’autre côté, est une idée qui me parle bien plus que celle de la réserve d’un entre-deux à un point précis. Entre-deux réservé, dans le sens timoré, et dans le sens opposé, destiné de façon exclusive. L’imaginaire ne peut que s’y étrangler. Le mouvement, lui, suggéré par la traversée du miroir, bondit partout avec plus d’aisance, gonfle l’espace des idées. Il y a là un élan. « (...) dans ce battement entre deux pôles contradictoires (...) se révèle ce qui pour nous reste le plus vif de la pensée »< (Anne Roche ***)

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Le fragment, chacun le parachève selon sa personnalité, selon son acuité – d’où la nécessité d’être à l’affût. Les brisures du poème semblent accélérer la part d’interprétation que le lecteur s’appropriera. L’inachevé, ce qui est en travail, et laissé tel quel, recèle une voie ouverte à la rencontre de l’œuvre. Le fragment proviendrait, selon W. Benjamin, « moins de la décomposition du tout que du processus de production de ce tout. »****
La palette des liants joue un rôle indéniable : comment lier, délier, relier. Le poète doit alors prendre soin de définir où s’arrête le fragment, où commence la part manquante ; c’est-à-dire qu’à moment donné, l’artiste cesse de travailler son œuvre pour la faire exister davantage, pour la faire vivre dans ce qu’il ne confectionnera pas, dans ce qu’il ne travaillera plus. Ce moment donné, s’il est juste, fait mouche !
La palette des liants : le vide, le blanc, le non dit, l’air, l’imaginaire, l’envers, la ponctuation, l’émotion...
L’inter-activité entre les fragments et leur liant dans l’écriture de celle-ci EST l’atelier du travail continu du poète, et là s’opérera la magie entre lui et le lecteur.

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Dans ce recueil, Angèle Paoli donne à cheminer dans cette magie, d’image en reflet, de slash en slash, d’un mot évocateur de visage, de paysage, jusqu’à la question : comment entrer, vivre, et sortir du labyrinthe de la création.

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Martine Cros

* Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand, Flammarion, coll. La philosophie en effet, 1985.

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** Sculpture d’Auguste Rodin, 1877, voir photo ci-dessous.

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*** Anne Roche, Exercices sur le tracé des ombres, Walter Benjamin, Les éditions chemin de ronde, 2010.

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**** Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXè siècle. Le livre des passages, Les éditions du Cerf, coll. Passages, 1989.

____
et aussi : Walter Benjamin, Enfance berlinoise, récit, Editions de l’Herne, 2012.



(L’homme qui marche, sculpture d’Auguste Rodin, 1877)


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