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Une lecture, un entretien : Christiane Veschambre, « leurs âmes brûlantes » par Clélie Lecuelle

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Leurs âmes brûlantes est un livre essentiel - fondamental - dans l’œuvre de Christiane Veschambre, et qui a « fini » par voir le jour. Il est là - fort de sa présence - de présences - ces filles et ces femmes : Mouchette, les filles d’Orouët, Gertrud et Lucy Muir. Quatre êtres de cinéma qui ont toujours traversé son écriture. Quatre personnages féminins « mis au monde cinématographique » (p. 7) par quatre hommes : Robert Bresson (Mouchette), Jacques Rozier (Du côté d’Orouët), Carl Dreyer (Gertrud) et Joseph Mankiewicz (Les aventures de Madame Muir), qui les ont reconnues aussi.


Elles ont toujours été là et dans ce livre, Christiane Veschambre leur rend grâce de manière très claire, fine, sensible et forte. C’est poignant. Ce qu’elles disent de nous, de la vie intime et sociale, du vivant et d’écrire. Être porté.e.s par ce feu qui les anime...

À travers ses mots, Christiane Veschambre donne à vivre quelque chose « d’extrême » et que les lecteur.ices ressentent de manière vive et au plus profond d’elles-mêmes - d’eux-mêmes.

Que peuvent vivre et écrire dans une société de l’ordre et du « maintien de l’ordre » ? Que peut-on face aux « diktats sociaux » (je reprends les mots de l’autrice) ? Quel est ce feu - Quelles sont ces nécessités impérieuses qui animent ces femmes (leurs âmes brûlantes) jusqu’à l’excès ? Aller jusqu’au bout pour défier l’ordre établi ou parce-qu’elles ne peuvent faire autrement qu’obéir à ces « forces intimes » - « intérieures » (p. 7) ? Que représentent ces femmes pour cette société ? Quel est cet « ordre du secret » (si juste, p. 46) décelé par l’autrice et que l’on pourrait relier à chacun.e ?

Dans son livre précédent, Là où je n’écris pas, publié chez les éditions Isabelle Sauvage en 2024 (voir ma note de lecture dans le précédent numéro de Terre à ciel), ces personnages féminins lui « rendent visite » quand « un petit accident nucléaire a eu lieu » - quand le corps et l’écriture ont tous deux été touchés par cet accident. Chacune surgit dans l’écriture, de manière différente. Lucy Muir est « vie affirmante », « exigeante ». Elle paraît hors d’atteinte, elle dont un fantôme, « le capitaine Gregg lui a fait accomplir son intime travail d’écriture étrangère ». Gertrud ne rend pas visite mais Christiane Veschambre pense à elle, n’ayant pas assez de force pour « écrire-Gertrud » dont l’amour est tout : amor omnia. Les filles du côté d’Orouët apparaissent quand la peur s’estompe, et font voir « ce qui danse de l’autre côté ». « Vous êtes mes vacances, ma plurielle vacance ». Enfin, Mouchette : « c’est l’espérance / qui tue Mouchette / et comme l’espérance est vi-olente ».

Dans leurs âmes brûlantes, Christiane Veschambre rend grâce à ces femmes en leur consacrant chacune un texte et un livre, un seul et même livre, où elles se trouvent donc réunies. Elles ont ce point commun d’être extrémistes, mais chacune porte l’extrême de façon différente. Ici, elles ne lui rendent pas visite mais elle leur donne toute leur place – elle les éclaire – elle les rend visibles – les rend à la vie.

« Mouchette va tout à fait jusqu’au bout,
Les filles d’Orouët n’ont point de mesure.
Gertrud aime au plus haut degré.
Lucy Muir outrepasse les limites. »

Elles ne sont pas «  puissantes  » mais extrémistes. Elles ne sont ni guerrières ni héroïnes, comme le précise si bien Christiane Veschambre. Elles sont ces « intimes étrangères ».
Qu’entend-on ici par « extrémisme » ? Un excès ?

Christiane Veschambre : Oui, l’extrémisme renvoie à l’idée d’un excès (et son emploi dans le vocabulaire politique actuel est malheureusement banalisé, puisqu’on entend même parler d’ « extrême centre » (!)).
C’est pourquoi je suis allée en vérifier les sens premiers. Et j’ai aimé que les personnages féminins mis en vie par ces cinéastes permettent de sentir que laisser vivre au monde des exigences intérieures n’est pas de l’ordre de la « provocation » vis-vis d’un ordre social, mais de la nécessité intime.

Une question de regard

Dans leurs âmes brûlantes, « l’ordre » d’apparition de ces femmes n’est pas le même que celui du livre, Là où je n’écris pas.
Dans ce dernier, il n’y a pas d’ordre – elles surgissent dans la fente – la brèche de l’écriture.
Dans leurs âmes brûlantes, l’ordre chronologique des films n’est pas toujours suivi : « Mouchette », film de Robert Bresson, est sorti en 1967. Les filles « Du côté d’Orouët » de Jacques Rozier, en 1971. « Gertrud » de Carl Dreyer, en 1964. Enfin (qui n’est pas une fin), « Les aventures de Madame Muir » de Joseph L. Mankiewicz, en 1947.

Dans leurs âmes brûlantes, il semble que cet « ordre » d’apparition se soit « imposé » comme une évidence. Il n’y a pas d’ordre à proprement parler. Cette idée d’ordre s’annule d’elle-même. C’est avant tout une question de regard et de reconnaissance : comment Christiane Veschambre voit – vit ces films. Et son approche (elle le dit), n’est pas celle d’une cinéphile, ni celle de critiques de cinéma, ni celle de commentateurs... Elle s’en écarte ou plutôt, elle n’en tient « aucun compte » pour reprendre une de ses phrases à propos de Gertrud qui vit l’amour comme « une force anti-sociale » (p. 50), même si les critiques, les commentaires sont évoqués pour, peut-être, voir de là où elle écrit et/ou là où ça n’écrit pas. Christiane Veschambre a sa propre approche, sa propre lecture, son propre regard. Mais surtout elle « vit » ces femmes.

Il y a seulement au début du troisième texte consacré à Gertrud que l’autrice resitue les quatre films les uns par rapport aux autres : « Gertrud apparaît trois ans avant Mouchette ; neuf ans avant les filles d’Orouët » (p. 49). Le film de Lucy Muir n’est pas dans la boucle…

« Je vois Mouchette : je vis Mouchette. A cause de mon héritage » (p. 20). Celui de Marie Turbin, vivant dans la maison de terre, « ma grand-mère l’incommunicable » (CV) et sa fille, la mère de Christiane Veschambre.

Avec Jacques Rozier (Du côté d’Orouët), elle voit ce film, au contraire, avec aucun héritage mais « on est au présent ». « Comme du pur vivant » (p. 33). On s’éloigne de son étiquette « comédie » et tout ce qui a pu être dit de ce film : on va à l’encontre. A la fin de ce texte, elle écrit même : ce « n’est pas un film léger » - il « est scandé de choses sérieuses » (p. 47), évoquant « un secret sans âge »… (Voir la dernière partie de cette lecture).

« Gertrud n’est pas un film sociologique sur la nécessaire émancipation de la femme par le travail qui la rendrait plus libre ». L’otium, l’oiseveté, l’inaction, ayant toute sa place dans le film mais pas dans la société.
Les aventures de Madame Muir « n’est pas un film fantastique. ll se tient au plus près d’une réalité étrange... » (p. 68).

Comme les textes, les films ne sont pas enfermés dans des cases. Difficiles à nommer - à étiqueter ou plutôt à saisir. Et Christiane Veschambre arrive incroyablement à leur rendre grâce – aux films, aux cinéastes, à ces hommes comme à ces femmes, tous deux extrémistes. Ces films sont ainsi faits qu’ils échappent au réel et à tous ses stigmates. Par exemple, elle évoque Du côté d’Orouët comme un film fait « de brique et de broc ».
Chaque auteur est rendu à son art – à son regard.
D’ailleurs, elle ne commente pas, elle ne discourt pas sur ces films.

Si on devait le qualifier ou le préciser, quel regard poses-tu sur ces films d’auteurs extrémistes « portant » sur ces femmes extrémistes ?

Christiane Veschambre : C’est la gratitude qui m’a conduite vers ce livre. Ces personnages depuis longtemps se sont presque subrepticement invitées dans plusieurs de mes livres.
Il était temps que je les accueille pleinement, qu’elles m’accueillent pleinement.
Que « chaque auteur », comme tu le ressens, soit « rendu à son art, à son regard », c’est à cela que j’ai voulu travailler. Et l’on craint de ne pas y parvenir car on n’a que les mots pour faire sentir ce que nous fait vivre une œuvre visuelle, sonore, pensante, mouvante.

Écrire –

Christiane Veschambre n’adopte pas une posture, celle d’une écrivaine et de tous les discours, de toutes les représentations qui peuvent en découler. « Écrire silencieusement, solitairement » écrit-elle à propos de Gertrud.
Ses livres n’obéissent pas à un ordre, celui de ranger, classer, figer... la nature ou plutôt la vie d’un texte. Profondément vivant et libre. « Mes livres sont de poésie, de narration, de pensée. Ils n’ont pas de « genre » » écrit-t-elle.

On décèle ce qu’est Écrire pour Christiane Veschambre…
D’abord le silence ou « la hache des mots » pour Mouchette.
« De vient que Mouchette m’a convoquée au nécessaire usage silencieux de la langue qui s’écrit. Nécessaire pour la mouchette d’user silencieusement de la langue comme d’une espérance. »
La langue peut être aussi incisive, coupante, tranchante. Frank Kafka écrivait en 1904 : « un livre doit être la hache qui fend la mer gelée en nous ».
Or, l’autrice est prête à user de « la hache des mots » face aux forces de l’ordre, les policiers, lorsque la fille de Marie Turbin (sa mère) vole une paire de bas comme elle pouvait prendre aussi des fruits ou des fleurs dans des villas bourgeoises : « Elle prit si timidement » (p. 26) mais sa mère l’en empêche. Dans ses livres, elle en use en donnant justement de la langue à ce qui n’en avait pas. Elle écrit là où ça n’écrit pas.
Et elle écrit pour – : « Écrire par petites quantités de caresses et de nourriture pour l’homme assassiné et pour Mouchette » (p. 25).

Dans leurs âmes brûlantes, deux personnages féminins, Gertrud et Lucy Muir, écrivent. L’une « silencieusement, solitairement ». L’autre « accomplit son intime travail d’écriture étrangère » grâce au capitaine Gregg (son fantôme) mais c’est bien elle qui écrit ce livre.
Lucy Muir « impose sa langue », loin de toutes conventions. (L’éditeur pense d’ailleurs que ce n’est pas un écrit venant d’une femme et un auteur – avant même d’avoir lu son texte – le voit déjà comme un texte de femme). « Écrire l’intime étranger est un combat » écrit Christiane Veschambre.
Pour Gertrud, à la fin de sa vie : « Écrire et laver ses culottes ».

Écrire ne rentre pas dans l’ordre (si l’on peut dire ainsi) ; écrire va à l’encontre des discours et des représentations.
Écrire est aussi fortement lié à la vie – au vivant.
Dans Du côté d’Orouët, elle souligne « qu’il faudrait écrire pour dire le vivant gratuit » (p. 36)
C’est une « force » comme elle le dit, qui contre « le maintien de l’ordre ».

Écrire pour ces femmes – ces hommes... qui n’obéissent – en quelque sorte – qu’à elles-mêmes – eux-mêmes – suivant uniquement et jusqu’au bout, les forces qui les animent.

« Les chasseurs, leurs chiens et leurs dépeceurs »

Une image marquante (et qui parle d’elle-même) revient souvent dans son livre, celle liée à l’ordre établi, celle des « chasseurs, leurs chiens et leurs dépeceurs » (p. 30).
Pour dire le viol, la violence, l’espérance « vi-olente » comme elle l’écrit.
Les chasseurs et leur proie, leur gibier, le lapin.
Le viol de Mouchette par Arsène, un prédateur.
Le viol de Marie Turbin dans la maison de terre.
Un fait réel : une chasse qui « prend le nom de contrôle routier », menée par des policiers, assassinant un homme, « un livreur en scooter ».
Le rêve de Gertrud : nue, attrapée par une meute de chiens. « Les chiens de garde de la société ». Christiane Veschambre, elle aussi, rêve : elle rêve Mouchette et cet homme assassiné qui « ont pris la forme d’un jeune chat amaigri » (p.24, chat que l’on retrouve dans Là où je n’écris pas) - qu’il faut caresser et nourrir « doucement », – écrire doucement, pour eux.

Nécessaire de rappeler qu’écrire n’aime pas « les chiens de l’extériorité » (Écrire/Un caractère, Isabelle Sauvage, 2018)...
« Écrire n’aime pas qu’on en parle ». Écrire se passe alors de « commentaires » (si l’on peut dire ainsi…) –

« Je suis née d’une civilisation engloutie »

Dans Mouchette, Christiane Veschambre souligne à plusieurs reprises : « Je suis née d’une civilisation engloutie » (p. 11 et 15). Ce que le film fait remonter à la surface – entendre -, écrire le fait-il également ?
Elle évoque fortement les sons, ici, les galoches de Mouchette et les sabots de Marie Turbin, déposés sur le seuil de la maison de terre. Quand elles s’en défont. On a cette sensation de les voir, de les entendre de nouveau. Comme oubliées ou plutôt tues, l’autrice les rappelle au réel, au monde et tout ce qui en ressort.

Christiane Veschambre : J’ai appris – grâce à Aimé Agnel, auteur, entre autres, d’un livre essentiel : Sur quelques films vraiment sonores, publié aux éditions de L’oeil – que le cinéma était fait d’images et... de sons. Sans doute les sons laissent-ils, comme les odeurs, des empreintes « archéologiques » en nous, et écrire peut permettre à la langue de donner forme à ces vestiges qui demeurent hors temps dans chaque vie.

Les départs / Les fins

Ce qui m’a encore marquée dans ce livre, c’est la question des départs et des fins qui va à l’encontre de l’idée qu’on pourrait en avoir. C’est un livre qui retourne –
Certains titres sont révélateurs : N’en finir jamais avec Mouchette et Les fins de Lucy Muir.
Pour cette dernière, ce qui devrait être pensé comme une fin, est pensé comme un nouveau départ.
Elle a toujours voulu vivre au bord de la mer. Elle « décide » d’y aller. Elle y va après la mort de son mari, quitte sa belle famille : « Chacun de ses départs met fin à une convenance ». Sa propre mort n’est pas vue comme une fin, elle ne va pas vers « un au-delà » mais vers l’inconnu. « Reste l’océan, un infini… un infini qu’elle rejoint sans fin. Toutes limites outrepassées. ». Finalement, Lucy Muir n’a pas qu’une mais plusieurs fins… Elle est « vie affirmante », « exigeante » (Là où je n’écris pas).
Les filles Du côté d’Orouët explorent à l’extrême ce qu’est la vacance. Et quand « le temps change et la vacance se défait », il y a comme une fin mais pas totale, puisqu’il reste toujours cette « vie secrète » que l’on perçoit, notamment, dans le visage pensif de Joëlle...
Chez Gertrud, il y a un absolu, celui de « L’amour est tout », ce « rêve désœuvré », qui semble annuler toute idée de fin.
Dans Mouchette, il y a ce qui reste en suspens et donne de l’espérance. Mais « l’espérance est violente » :

Christiane Veschambre : c’est pour « matérialiser » la diérèse nécessaire du mot violente dans le poème d’Apollinaire –« Et comme l’espérance est violente » - que je l’ai ainsi transcrit ; je trouve que le poète le donne ainsi à entendre… vraiment.

La mort de Mouchette dans l’étang est terrible mais il y a comme un retour à – et étrangement, une certaine douceur qui y est évoquée (voir, dans cette note, la partie sur « la danse des éléments : l’eau »).
Cependant, à la fin de ce texte consacré à Mouchette : « Il n’y a pas d’autre fin possible à Mouchette ». La hache (user de la langue comme une hache) ne s’abat pas là où l’on espérait mais sur l’espérance même.

Même si « la solitude radicale » touche indéniablement ces quatre femmes et qu’elle est le « prix exigé » pour le « maintien de l’ordre », elle ne paraît pas être tout à fait une fin en soi. Que reste-t-il ? Qu’y a-t-il ?

Christiane Veschambre : Je ne sais pas...
Bien sûr cette radicale solitude n’est pas une fin en soi. Mais, dans ces quatre œuvres cinématographiques, on la constate.
Peut-être peut-on penser que les réalisateurs de ces films si différents ont donné vie à l’« intime étrangère » féminine qui vit en leur solitude.

La danse des éléments

Le feu
On retrouve cet élément à plusieurs reprises dans les livres de Christiane Veschambre.
Ici, la couverture et le titre : les âmes brûlantes et brûlées de ces femmes extrémistes : « elles soufflent sur l’invisible braise du feu extrémiste qui couve, si ralenti, en mon âme prudente ».
Le regard, ce « feu intérieur » qui habite Mouchette et d’une certaine façon (différente), l’autrice… Elle qualifie cependant son âme de « prudente »…
Cet éclat (qui pourrait faire songer à celui du feu) de l’enfance qui anime fortement les filles du côté d’Orouët – en vacance. Quelque chose d’incandescent dans leur « côté » extrême.
L’amour absolu de Gertrud et « l’intime étranger » qui habite – anime – fait écrire Lucy Muir.

Dans dit la femme dit l’enfant (éditions Isabelle Sauvage, Février 2020, 112p.), p. 45, elle écrit aussi :
« Dans tout ce que j’écris, presque tout, il y a ma grand-mère, et sa fille, c’est pour ça que j’écris. Pour ça : pour faire parler ça, pour donner de la langue à ça, qui n’a pas de nom, qui est comme le foyer très enfoui de combustion très lente, avec éruptions imprévisibles, qui tient au chaud ce que je dois écrire. »
Il y a toujours le feu, la flamme, intérieure, souterraine. Je songe également à ce poêle de l’enfance de l’autrice… qu’elle mentionne plusieurs fois.

Je pense enfin – de nouveau – à « la hache des mots », comme un volcan qui rentre en éruption.

Comment cette nécessité impérieuse d’écrire te traverse-elle ? Comment ces femmes / filles ravivent-t-elles ? Insufflent-t-elles ? Que reste-t-il quand ça jaillit ?

Christiane Veschambre : J’ai parlé de « mon âme prudente », façon de dire que je ne m’identifie pas à ces femmes qui vont « jusqu’au bout ». Mais le feu qui les habite, chacune à leur manière, est une force redoutée de toutes les obéissances exigées par les pouvoirs sociaux. Et la voir ainsi s’enflammer, cette force, est précieux, et peut aider, par exemple, à faire de l’écriture un travail de désobéissance.

La terre
Cet élément nous renvoie à « Mouchette » (premier texte du livre) et à l’héritage de Christiane Veschambre. Marie Turbin et la maison de terre. Marie Turbin et sa fille. Sa fille, la mère de l’autrice et elle.
Elle écrit que la boue est « l’arme et le berceau des pauvres ». Le menton haut levé également. Ils « retournent la violence ». Elle qualifie la boue de « silencieuse » et elle imagine Marie Turbin allongée « dans la boue comme dans un berceau » (p. 13).
Les mottes de terre sont celles que Mouchette essuie sur le tapis, celles qu’elle jette, - contre « le monde de l’ordre ».
La terre est aussi celle dans laquelle Mouchette, Marie Turbin… « baignent » depuis l’enfance.

La terre fait partie de cette « civilisation engloutie » que l’autrice évoque.

L’eau
Cet élément nous renvoie d’abord à la naissance. Celle de Mouchette et de Christiane Veschambre. On pense au ventre de la mère et au liquide amniotique qui enveloppe et protège l’enfant. On pense fortement à cet être « minuscule » qui vient de naître et à ses « yeux pleins de vie ». C’est le début du texte consacré à Mouchette, c’est aussi un passage dans La Griffe et les rubans.
On pense à la fin du livre, leurs âmes brûlantes, qui a pour titre : L’eau / La solitude.
On pense à Mouchette qui meurt dans l’eau de l’étang « qui l’enlace comme aucune mère ne peut le faire » (p. 79), aux filles du côté d’Orouët qui vivent la vacance au bord de la mer, à Lucy Muir qui a toujours eu ce désir de vivre au bord de l’océan, à Gertrud qui « donne rendez-vous à l’Amour » au bord d’un lac...
On pense ainsi à la naissance ; puis à l’enfance et à son retour (très présente dans ce livre) ; enfin à la solitude.

Il y a ce mouvement - « obligé ». Ces femmes retournent à – la naissance, l’enfance, la mort et/ou la solitude. 
« C’est la solitude qui se déploie à l’extrémité de la liberté de chacun », écrit-elle à propos d’elles et des cinéastes.

Sans doute peut-on parler d’une vie qui (se) tient dans les marges de la société, d’une vie qui tend à – tente de se défaire, se délivrer d’ordres, de normes, de rapports filles/garçons, de représentations…, d’une vie qui se démène, se bat et tente de subsister.
Et d’une vie habitée, vouée à -

L’air
Il y a ce terrible manque d’air qui m’a saisie : il faut en dire la violence et l’horreur (j’ai beaucoup de mal à écrire ces lignes).
Un fait réel survenu pendant l’écriture de ce livre : « Au moment où j’écris autour de Mouchette, plus de cinquante ans après le film de Robert Bresson, le mépris des nantis et le Mal qu’il met en œuvre battent leur plein. En France, un homme vient d’être assassiné à mains nues par des policiers... » (p. 24).
Mouchette violée par Arsène.
« Marie Turbin, comme elle violée, dans la maison de terre » (p. 20).
La respiration, le souffle, coupés –
« Écoute maman, écoute » lorsque Mouchette voudra se confier à sa mère, voudra parler du viol. Cette parole qui ne pourra trouver d’échos – sa mère mourant.
Il y a, ce qui précède le viol, entre Mouchette et Arsène, « un effleurement, comme un souffle très léger vite disparu, venu d’une des régions si diverses de l’amour qui fit sourire leurs lèvres » et la chanson de Mouchette : « Espérez, plus d’espérance ! » (p. 22).

M’est revenu aussi l’expression « changer d’air » : les filles du côté d’Orouët et Lucy Muir le font.
Dans ces dernières, Karine murmure, une autre fredonne…
Gertrud respire l’Amour.

À quels éléments sont attachées ces femmes ?

Christiane Veschambre :
Mouchette quitte la terre pour l’eau.
Quant à Gertrud, ou Lucy Muir, ce n’est pas à la terre qu’elles sont attachées (pas plus que les filles d’Orouët de Rozier).
Lucy Muir s’attache même à un fantôme. Justement pour écrire.

« Sa réalité intérieure »

Je voudrais finir (sans jamais finir) sur l’« ordre du secret » que semble nous livrer si finement, si justement Christiane Veschambre, en même temps qu’elle nous délivre de toute emprise.

Il y a l’intime, ces « forces intérieures » qui ne s’accordent pas au monde social - aux « ordres sociaux ». Ces derniers repoussent méprisent excluent anéantissent ces femmes.
 Elles vont jusqu’au bout et ne peuvent pas faire autrement. 

Quelles échappées ?


Ce qui m’a beaucoup marquée, ce sont ces espaces-temps intimes, suspendus et éphémères, « fugaces » que Christiane Veschambre met en lumière. Elle leur rend grâce (encore une fois) - à travers la vie de ces femmes.

Le chant pour Mouchette, lié à l’espérance et un état de grâce (elle pense que Arsène est son allié). Mais le chant sera, par la suite, lié aux gestes et aux mots de Mouchette, qui tentent de suspendre « l’invivable » - l’horreur.

La vacance que vivent les filles du côté d’Orouët et qui passe par le rire « bête », le langage (babil), le jeu...
Karine, une de ces filles, qui parle à voix basse (à elle-même et à nous-même) et se revoit petite dans la maison - comme si c’était hier.

« La vie secrète », ce « secret sans âge » qui échappe au temps et s’incarne, notamment, dans le murmure, le fredonnement, le chant, ici dans le « visage pensif » de Joëlle (une autre de ces filles) mais aussi, dans l’enfance, la mer (j’ai songé ici au poème de Jules Supervielle, La mer secrète dans Les fables du monde).

Dans « Gertrud », je pense à l’Amour et à la vie comme « un long rêve », à l’otium
Là aussi, on échappe au réel. Christiane Veschambre évoque la « réalité rêvée », la « réalité étrange », « sa réalité intérieure » en laquelle il faut « avoir confiance ».
Et cette réalité (c’en est une) se trouve dans la vraie vie… C’est vers elle qu’il nous faut tendre. La suivre et l’explorer.
Apprendre déjà, peut-être, à entendre son bruissement, son murmure, son fredonnement, son chant... Être sur la corde du sensible.

Merci Christiane Veschambre.

Clélie Lecuelle
Christiane Veschambre, leurs âmes brûlantes, Bresson, Rouzier, Dreyer, Mankiewicz,
Lanskine, Juin 2025, 80 p., 16 €.


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