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Les mots ouverts, une lecture de Marie-Ange Sebasti par Marc-Henri Arfeux

mercredi 24 octobre 2018, par Cécile Guivarch

« Terre d’encre et de papier/ dans l’enclos du poème/ et pourtant rose chair/ Terre d’azur émeraude/ en pleine page/ et pourtant noir profond/ Terre pastel sur la marge/ ténue entre les lignes/ touchée du doigt pourtant/ Terre désincarnée dans l’enclos du poème/ et pourtant serrée dans mes bras » (Marie-Ange Sebasti, Cette parcelle inépuisable, p.5, Collection poésie XXI, Jacques André Editeur, 2013).

En écrivant ces vers, au seuil de Cette parcelle inépuisable, Marie-Ange Sebasti, née à Lyon en 1944, aussi subtile que discrète, à l’image d’Anne Perrier dont elle a été une amie attentive, affirme une double conviction. Celle du langage et de son autre, reliés dans un même poème. L’existence purement verbale d’un monde clos et autosuffisant se trouve en effet contredite, puis complétée par celle d’un univers sensible, charnel, intensément offert au point de pouvoir se prendre à plein bras, comme un être aimé qu’on serre contre soi. Ce monde est d’autant plus concret qu’il se nomme « Terre », et possède une profonde énergie maternelle, source d’émotion et de sensation. Pour Marie-Ange Sebasti, la vie en poème jaillit du plus intime, c’est-à-dire du plus réel et du plus universel, de ce qui touche et peut être touché, de ce qui possède un corps, une saveur, un parfum, et des couleurs intenses résonnant longuement en nous à la manière d’un son. L’œuvre exprimant cette vocation se doit d’être lucide et exigeante, si elle veut véritablement connaître et révéler la « parcelle inépuisable » de la vie terrestre.

Ce n’est donc pas en poète du soupçon attaquant la nécessité de dire que Marie-Ange Sebasti interroge les pouvoirs du langage, mais en être passionné qui cherche la vérité d’un étincellement. Le second poème de Cette parcelle inépuisable le dit on ne peut plus clairement : « Bientôt crépiteront/ des mots déconcertants/ sur la laine de mes tapis/ Des appels impatients/ ébranleront toutes les portes » (id, p.5) Les mots doivent s’unir au monde, capter ses énergies pour le faire vibrer, plus que le dire, l’incanter, participer de ses puissances, atteindre l’état d’exclamation qui seul peut libérer la parole des enclos où trop de confiance en sa propre limpidité la retient. Alors s’élève un langage sauvage, bouleversant qui prend la forme d’une invocation pressante, d’une revendication non dépourvue d’une certaine violence, ainsi que l’avoue la suite du même poème : « Des colères violentes/ mais courtes voleront/ au jardin de son silence ». Ailleurs, cette colère qui, bien qu’étroitement nouée au texte, n’a rien de rhétorique, trouve une incarnation inattendue, celle de l’île des origines paternelles, la Corse que, cependant, Marie-Ange Sebasti ne nomme pas, la sublimant dans l’insularité absolue du poème : « Colère en forme d’île/ noircissant les abeilles/ rougissant l’asphodèle/ frappant en plein vol/ l’hirondelle » (Presque une île, livre sans pagination, Éditions Colona, 2010). Née à fleur de monde, cette colère pose question, veut l’être qui constamment se livre et se dérobe. Elle cherche une parole à la mesure de ce défi, comme dans le texte suivant de Presque une île : « Voix rauque, je te donne/ ma réponse/ Mais tu ne l’attends pas, cognant/ les monts et les clochers/ heurtant le ciel de mots solitaires ». Le poème veut épouser cette insurrection par et dans le langage, atteindre l’état où, nourrissant de patience la voix virulente de l’appel, il parviendra peut-être à pacifier toute parole : « Voix rauque, je te donne/ ma patience/ Quel dialogue nouera les voix/ des chants alternés ? »

Mais la recherche de cette unité se heurte d’avance à un obstacle indestructible, celui de sa propre soif d’absolu que rien jamais ne contentera : « Les mots réconciliés/ peuvent bien sonner à ma porte/ Je suis déjà partie/ avec tous mes bagages/ attendre un taxi hasardeux/ pour d’autres demeures » (La veille, in Haute plage, p.43, Collection poésie XXI, Jacques André Editeur, 2011). Ce nomadisme poétique n’est pas seulement verbal : il exprime d’abord une évidence vitale d’une perpétuelle oscillation entre les lieux, ceux de l’île à la fois nécessaire et impossible, ceux d’autres maisons tout aussi flottantes dans l’espace biographique et géographique - épouse d’un archéologue, Marie-Ange Sebasti connaît bien le cheminement toujours recommencé de désert en désert, vers des villes abolies où l’on doit chercher des fragments de langage attestant de ce qui fut. A la fois insulaire et continentale, elle ne sait pas moins la contradiction majeure des incessants départs qui privent ceux qui la subissent de leur noyau le plus intime. Le taxi, métaphysique et réel, qu’emprunte la voyageuse, l’emportera toujours au-delà du paisible, en des lieux insaisissables et éphémères. Le pays natal qui ne l’est pas reste blessure et celle-ci agit doublement dans le silence d’exister et les formulations de l’œuvre : « Les mots se font de l’ombre/ et l’ombre s’épaissit de leurs discordes /Une lampe incertaine/ accroît mon désarroi/ J’examine leur nuit/ et ne distingue aucun chemin qui les réconcilie » (id, p.41).

Mais d’où vient ce sentiment d’une urgence d’autant plus grande qu’elle semble sans issue ? Bien des éléments l’expliquent. L’un, essentiel, est la mort prématurée du père sur une plage de l’île ancestrale. C’est elle qu’évoque explicitement la partie centrale de Haute plage, intitulée de façon significative « Plage d’encre » et accompagnée de la dédicace suivante : « à la mémoire de mon père mort sur la plage » (id, p.15-37). Plage funèbre, elle étend son silence dans l’enceinte des poèmes formés pour elle. L’encre qui la nomme a donc naturellement la couleur du deuil. Le premier texte affirme la perte selon des mots, plutôt que les traits d’un visage ou un regard : « Ce matin les oiseaux/ ont picoré ses derniers mots/ Puis ils sont partis/ traverser les mers ». (id, P.17). C’est le même mouvement de voyage que précédemment, mais enveloppé d’une aura très particulière : les dernières paroles sont emportées par les oiseaux venus nettoyer la dépouille verbale du père. On ne sait où ils sont allés de l’autre côté de l’horizon. Cette brutale disparition s’accompagne d’une décision tout aussi abrupte : « Puisque la terre ferme a tourné le dos/ Je resterai longtemps/ entre l’écume et le roc/ à scruter le ressac/ qui le réinvente » (id, p.18). Cet acte de fidélité, dont on perçoit qu’il est aussi refus et obstination d’une colère sans limites, s’inscrit dans le cadre plus large d’une interrogation ontologique. La mort est en effet ce dont s’approche l’archéologie dans l’espoir précaire de lui reprendre quelques parcelles de vie, comme en témoigne Marges arides, volume simplement dédié par Marie-Ange Sebasti à son époux « Yves, archéologue ». (Marges arides, Jacques André Editeur, 2006). On ne peut manquer d’entendre comme un écho subtil entre le prénom de l’auteur et ces « marges arides » dont un bref paragraphe liminaire placé au seuil du l’ouvrage précise le sens : « On appelle « les marges arides » les contrées désolées où les nomades et sédentaires ont toujours noué des liens très forts, malgré leurs affrontements. Elles surprennent le voyageur comme l’archéologue, qui interroge les traces antiques de cette rencontre. » (id, p.9). Il y a là une forme d’anagramme virtuelle qui reprend sur un autre mode l’affirmation têtue de Haute plage, les déserts du Moyen Orient et de Mésopotamie, prenant la place des rivages hérissés de roche et de vagues, si bien que Marie-Ange Sebasti devient secrètement celle qui habite les marges arides et fait face. Mais à quoi ?

Parmi d’autres, un poème laconique de ce recueil apporte sa réponse, à la fois simple et grave. Semblable à une courte note rédigée dans un journal de bord, il ouvre cependant son anecdote à une profonde méditation : « Aujourd’hui, vers dix heures/ nous avons découvert un large seuil/ Un homme s’y tenait debout/ flagellé de lumière/ Il nous offrait son aide bénévole/ pour mettre au jour/ les vestiges infinis de la parole » (id, p.38). Personnage presque christique, l’inconnu - sans doute un ouvrier du chantier de fouilles ou, comme sa qualité de « bénévole » pourrait le laisser supposer, un simple passant offrant son aide, ou bien encore la statue d’un roi ou d’un dieu, gardien de quelque mystère solennel - devient médiateur entre les mondes et les temporalités. Par lui peut s’accomplir une remontée, non seulement de simples vestiges et de simples signes gravés dans la terre cuite d’une tablette, mais aussi en eux des restes « infinis de la parole », le verbe à son état naissant et universel, que le hasard de la découverte restitue à la lumière et au regard des vivants, pour être déchiffré - mais le poème ne mentionne pas directement ce sens, ne faisant que suggérer l’incommensurable extension de son objet. Les mots antiques sont aussi des êtres, et leur dévoilement, s’il apporte aux vivants le témoignage d’un outre-monde exhumé du silence du désert, trouble leur vocation initiale, comme si l’effort de les comprendre les dénaturait : « Dans la poussière des tablettes/ des mots s’épousent/ qui n’avaient pas prévu l’audace/ de leur rencontre/ et le bruit de nos pas les épouvante », (id, p.48). L’archéologue est lui aussi une sorte de poète puisqu’il reconstitue des textes altérés, traduisant les vides dans ses hypothèses, et les trahissant donc, nécessairement, unissant des paroles qui ne se savaient pas faîtes les unes pour les autres. Au-delà de cette difficulté bien réelle, qui constitue le lot quotidien de toute tentative de restitution des textes arrachés à l’oubli, il s’agit de l’émouvante rencontre avec l’énigme en ces mots accouplés sans preuve comme des époux improbables, l’allusion amoureuse disant de manière oblique la transgression qu’implique inévitablement ce travail de fouille. La quête poétique y découvre sa propre limite et sa nécessité que l’impossible ne fait qu’attiser, selon une dialectique sans fin. Ainsi, les mots qui furent vivants demeurent-ils enroulés autour des secrets qu’ils protègent, et prennent peur au bruit des pas. La vie effraye les morts et ne peut vraiment lire leur silence que de manière confuse et lacunaire.

La tâche du poète, telle que la conçoit Marie-Ange Sebasti, est malgré tout de porter témoignage au nom des mots, de les suivre au plus lointain, en des territoires dont ils deviennent alors les guides, les intercesseurs et les lampes : « Achemine la nasse des mots/ vers l’autre versant du silence/ sans te retourner sur la veille/ sans craindre la rumeur hâtive/ du port d’attache » (Bastia à fleur d’eau, p.11 Jacques André Editeur, 2008). Entre vie et mort, le poète — peu importe qu’il soit homme ou femme - est un Orphée inverse qui doit s’aventurer loin de la tentation de la rumeur et de la lumière. La tension douloureuse qui habite la poésie de Marie-Ange Sebasti est là : d’un côté la célébration, parfois âpre, d’un « panier/ de terrestres beautés » (Cette parcelle inépuisable, op. cit, p.15), de l’autre une volonté de transcendance qui sait bien qu’il faut toujours passer outre si l’on veut trouver ne serait-ce qu’un atome de vérité, quitte à faire l’épreuve du vide : « Un chemin de silence a gonflé/ ton chargement de mots » (id, p.34). Le poème n’est que chemin de ce silence qui seul donne au langage sa véritable substance. Il peut bien s’ébrouer dans la vie tant aimée, se nourrir d’abondance, il lui faut aller plus loin, et ce loin n’a rien de l’abstraction linguistique dont il doit se préserver ; il est au contraire expérience par le non lieu même où il s’aventure en mots, ouvrant ceux-ci à l’indicible : « Les mots gambadent/ dans les prairies dont je m’éloigne/ Ils s’approprient/ une eau que j’ai captée/ Ils épuisent les fontaines/ Je m’achemine/ avec mes outils de forage/ ver un nouveau désert » (La veille, in Haute plage, op. cit, p. 49).

Au plus extrême de son voyage, le poème réunira les orientations et aimantations fondamentales de son auteur. Il sera pur mouvement du désert enfin modelé en des mots qui l’épousent : « Poème façon sable/ Sous la houlette du vent/ sans projet ni surface/ Côté terre parfois/ Côté marée souvent/ Poème façon dune. » (La porte des lagunes, livre non sans pagination, Collection opuscules, Éditions Sang d’Encre, 2006). Le désert, comme le laissaient supposer les « outils de forage », jouxte en effet un rivage et ses souffles, ses marées, ses élans vers lesquels il semble courir selon l’écoulement et la courbure de la dune. En ouvrant les mots, Marie-Ange Sebasti ne se contente donc pas de pratiquer une ascèse parfois hérissée de luttes ; elle rencontre aussi l’attestation d’une promesse que nul poème ne dit si justement ni avec tant de délicatesse que celui-ci : « Quand nos pas maladroits/ cesseront d’écraser/ les roses de sable/ nous pourrons livrer notre joie/ à tous les souffles de la rose des vents », (Cette parcelle inépuisable, op. cit, p.19).

Marc-Henri Arfeux

La première photo est un portrait de Marie-Ange Sebasti avec Anne Perrier, pris par Yves Calvet.
Les œuvres suivantes sont de Marc-Henri Arfeux (deux peintures et une œuvre avec des pierres peintes et accompagnées de collages).


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