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Retour aux sources, une traversée des « Derniers effluves de lotus rouges », de Li Qingzhao, par F. Saint-Roch

lundi 31 mai 2010, par Florence Saint Roch



Pour ce retour aux sources, l’idée était d’aller loin, tant dans l’espace que dans le temps. Ce dépaysement complet m’a été offert grâce aux Derniers effluves de lotus rouges, de Li Qingzhao, poèmes traduits du chinois par Joanna Maguire-Charlat et Danièle Faugeras pour une publication dans la collection « Po&Psy princeps" (2025), et accompagnés de dessins de Marie-José Doutres. Cette publication semble réussir un beau pari : traduire, en 2025, des poèmes écrits au 12e siècle (Li Qingzhao a vécu de 1084 à environ 1155), contribue à souligner leur permanence et leur universalité. Précisons que des sept volumes de poèmes réguliers et des six volumes de poèmes chantés à vers irréguliers publiés du vivant de Li Qingzhao, il ne reste à ce jour qu’une quinzaine de poèmes réguliers et une petite soixantaine de poèmes irréguliers. Derniers effluves de lotus rouges rassemble quatre de ces derniers.

Li Qingzhao exploite la forme prosodique du ci. Ce poème chanté, en vogue sous la dynastie Song, était composé à partir d’un canevas musical préexistant, de fait, le nombre de vers, l’arrangement en strophes, la place des rimes étaient imposées. De la manière dont ces poèmes étaient chantés au 12e siècle, nous n’avons aucune idée – reste que la traduction de Joanna Maguire-Charlat et Danièle Faugeras est aussi, comme on dit en musique, une transcription, où musicalité des termes choisis, tonalités et couleurs propres sont finement travaillées :
Pour preuve de cette harmonie, servie par une impeccable rythmique, voici « Sur le lac le vent se lève » :

Sur le lac le vent se lève,
innombrables, les vagues,
l’automne touche à sa fin,
plus rares les rouges, plus ténus les parfums

L’éclat de l’eau, les teintes des montagnes
s’immiscent en nous
à un point que les mots
sont impuissants à dire

Les graines de lotus
sont déjà de vieilles feuilles
une claire rosée baigne
lentilles d’eau et joncs des berges

Assoupies sur le sable,
mouettes et aigrettes ne tournent pas la tête
comme si elles aussi regrettaient
que l’on reparte si tôt.

Ce poème, comme les trois autres, convoque l’image du lotus, de haute valeur symbolique, comme on sait, dans le monde asiatique. Les nombreuses fibres de sa tige maintiennent la cohésion de la plante tout entière, aussi représente-t-il la constance des liens dans la famille ou la solidité d’une relation harmonieuse : un parfait symbole de l’amour. Nous sommes, rappelons-nous, dans la Chine du douzième siècle. Dans une civilisation où la dévotion affective n’est pas vraiment au cœur des préoccupations philosophiques ou littéraires, le ci occupe une place particulière : il s’agit du seul genre littéraire où il est question d’amour. S’y expriment la confusion des sentiments, la mélancolie et les langueurs de l’absence. Le paysage et ses atmosphères saisonnières sont à l’unisson. Les poèmes de Li Qingzhao célèbrent avant tout l’amour conjugal, le bonheur qu’on dirait inébranlable d’un couple assorti. Je lis « Souvent je revois » :

Souvent je revois
le pavillon de la rivière au coucher du soleil.
Pris par l’ivresse,
nous ne savions plus comment rentrer.
Recouvrant nos esprits,
sur le tard nous avions repris la barque,
mais par mégarde elle s’enfonça profond
dans des lotus en fleurs.

Et nous de ramer,
de ramer !

Faisant s’envoler toute une grève de mouettes
et de hérons surpris.

Faisant du couple une figure centrale, Li Qingzhao dédie l’essentiel de son œuvre à son mari, Zhao Mingcheng : celui-ci, comme elle, était poète, grand amateur d’art et expert en épigraphie. Le poème que je viens de lire, par sa puissance suggestive, ressuscite la surprise d’un moment ; on y voit des époux captivés par la beauté du paysage : deux esthètes vivant un moment de parfaite harmonie. La poésie de Li Qingzhao se fait impressionniste, avec des évocations simples, dans une langue proche parfois de la langue parlée : « Et nous de ramer,/de ramer ».
Ces évocations heureuses montrent aussi combien les deux êtres sont peu préparés aux séparations commandées par une époque cruelle (l’invasion des tribus mandchoues Kin en particulier, qui les chassa vers la Chine du Sud), puis à la séparation définitive (la poète, à 42 ans, perd son mari qui meurt du typhus). Li Qingzhao alors ne cessera de chanter les souffrances de la solitude et les affres du veuvage, mais aussi la fidélité de son amour, comme l’illustre le poème éponyme, « Derniers effluves de lotus rouges », dont voici un extrait :

Derniers effluves de lotus rouges,
tapis vert jade de l’automne,
dénouant délicatement ma robe de soie,
en solitaire je monte sur la barque orchidée.

Depuis les nuages,
qui m’enverra un livre de brocart ?

La séparation amoureuse, et celle, irréversible, liée à la mort de l’être aimé, est fondatrice de la poésie de Li Qinzhao, et si j’ai retenu ce recueil pour vous en parler aujourd’hui, c’est parce qu’il me paraît décliner une dimension constitutive, à mes yeux, de la poésie, de toute poésie quelle qu’elle soit, à travers les civilisations, les géographies et les époques. Nous sommes, fondamentalement, nous les humains, des êtres séparés, et, à ce titre, inconsolés. La poésie peut bien tenter de rejoindre, d’abolir la distance, de combler les brèches : faute d’y parvenir, qu’elle nous épargne au moins le morcellement et la dispersion. Faire du poème une barque orchidée, en solitaire je monte sur la barque orchidée, écrit Li Qingzhao, c’est certes, par allusion au lit conjugal, redire l’irréparable absence du mari décédé, mais c’est aussi réaffirmer, par-delà les impossibles retrouvailles, une inaltérable intégrité : on se souvient que l’orchidée, en Chine, appréciée pour son extrême élégance, et dont les lettrés ont fait leur emblème, plie au vent sans jamais rompre.

*

Avec Derniers effluves de lotus rouges, les poèmes de Li Qingzhao nous sont restitués dans tout leur éclat. Et une fois ce livre-leporello replié, rien n’empêche d’aller se plonger dans ses Œuvres poétiques complètes, publiées chez Gallimard, dans la collection Connaissance de l’Orient. Ni de découvrir Le chant du vent et de la lune, recueil publié cette année 2026 aux éditions Po & Psy dans la collection in extenso, avec la reproduction d’une peinture de Song Huizong. Nouveau choix de poèmes de l’immense poète chinoise.


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