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Un labyrinthe rien qu’à soi, hommage à la poésie de Linda Maria Baros, de Steve Webert

samedi 15 novembre 2025, par Cécile Guivarch

 
Bibliographie (avec les abréviations utilisées dans les notes en bas de page)
LSO : Le livre de signes et d’ombres, Cheyne éditeur, 2004.
LMLR : La Maison en lames de rasoir, Cheyne éditeur, 2006.
A4 : L’Autoroute A4 et autres poèmes, Cheyne éditeur, 2009.
LND : La nageuse désossée, Le Castor Astral, 2020

Photo : source Le Castor Astral

La poésie, c’est heureux, n’est pas une agréable petite bête qui vous vient ronronner sur les genoux. Il y a bien des gens qui se trompent sur ce point. Qu’on se figure plutôt un grand fauve, magnifique peut-être, mais qui peut aussi et juste par jeu vous lacérer le visage ou bien vous éviscérer.
Soudain, il y a plusieurs années de cela, m’étant moi-même égaré dans des créations malheureuses, une poésie fraîche et sans concessions m’attrape, me secoue en tous sens, me jette par terre et me laisse là, étonné, ravi, endolori, heureux comme un adolescent : je venais de découvrir, presque invisible entre tous les volumes d’une bibliothèque publique, un mince opuscule à la couverture bleue, affublé d’un titre fier et occulte : Le Livre de signes et d’ombres. C’est une jeune femme d’à peine 23 ans qui publie en 2004 cet ouvrage en tout point remarquable et à la première page duquel on trouvera ces vers audacieux :

Toutes ces choses peuvent et ne peuvent être vues.
Puisque entre ce qui se voit
et ce qui ne se voit pas,
il y a le grand livre de signes,
de marches et de barrières.
Réunies, ses lignes de force tiennent
d’un ancien art de l’immortalité.
 [1]

Dois-je le dire, j’ai dévoré ce livre. Il m’a estomaqué. Je l’ai relu immédiatement, et plusieurs fois depuis lors, avec toujours la même admiration. Il m’est difficile aujourd’hui de revenir précisément sur cette si singulière expérience de lecture, mais je n’ai pas oublié ma stupeur ni mon ravissement, non plus qu’après coup cette vitalité nouvelle que je me suis sentie dans les membres et dans la tête, avec aussi une furieuse envie d’écrire, mais d’écrire comme ça, vigoureusement, avec une maîtrise qui le dispute à la férocité. Nombre de mes vieilles lunes ont dû s’éteindre cette année-là, et j’ai accepté, venues d’un ciel plus haut, la lueur et l’influence d’astres plus massifs et plus ardents. Car tel est je crois le pouvoir de cette grande autrice et de sa terrible poésie.

Très vite, je déniche un deuxième ouvrage, La maison en lames de rasoir, publié en 2006 et qui obtient l’année suivante le prestigieux prix Apollinaire, puis un troisième, L’Autoroute A4 et autres poèmes, deux œuvres tout aussi percutantes que la première et qui confirment et renforcent ma fascination et mon plaisir ; je l’aime tout de suite passionnément cette poésie nouvelle, cette plume, cette voix, cette incarnation. Car certes, le lecteur que je suis ne déteste pas recevoir à l’occasion une claque, de celles qui le raniment un peu, de celles qui lui font prendre conscience de ses inerties ou de ses naïvetés. Quels verrous n’ont pas fait sauter les poèmes de Linda Maria Baros, ces textes courts, vifs, insolents, aux reflets métalliques, aux relents de sueur et d’essence, à la sensuelle morsure de monstre, et qui ne dédaignent pas l’espace urbain, la machine, la lumière artificielle, l’asphalte et le béton ; quels préjugés, quelles maladresses n’ont-ils pas écrasés sous leurs bottes en cuir avec une insouciance toute juvénile ?

En 2020 paraît La nageuse désossée. Onze ans se sont écoulés depuis son précédent recueil. On se précipite en librairie, fébrile ; on l’attendait ce nouvel opus. Et le sortilège opère à nouveau : même claque, même excitation, même plaisir. Sous une incroyable et désaltérante nouveauté, on retrouve le regard, les mots, l’énergie incomparable de la poétesse, la force de sa langue, de ses évocations, de ses métamorphoses. Je tiens cet ouvrage pour l’un des plus importants de la poésie francophone de ces vingt ou trente dernières années.

Au moment d’achever ce modeste hommage à sa poésie, j’apprends que Linda Maria Baros vient d’être nommée directrice du Printemps des Poètes. S’il cherche résolument à promouvoir toutes les poésies, et surtout celles d’aujourd’hui, qui sont vivantes et créatrices, le festival ne pouvait faire un meilleur choix. Nul doute que cette grande écrivaine saura mettre en lumière la vitalité des productions contemporaines, aux premiers rangs desquelles ses propres poèmes irradient comme le jour.

* * *
Ce qui me saisit tout de suite dans l’écriture de Linda Maria Baros, c’est son punch, sa radicalité, son refus des compromis et des convenances, mais c’est aussi la franchise, le naturel avec lesquelles la poétesse nous emmène dans un univers inquiétant et pourtant familier. Ici, on enfile la chemise des murs ou celle de la mort, les enfants sont passés au tamis, les gens sortent dans les rues en tranches fines… Or, ce monde que tout d’abord, commençant notre lecture, nous croyions inconnu, eh bien, nous prenons vite conscience, et non sans effroi, que c’est tout simplement le nôtre, avec ses maisons, ses HLM, ses autoroutes et ses drôles d’habitants, les humains, qui osent de temps en temps un geste, une réaction, un choix, sans lesquels on les prendrait pour des automates. Il plane là-dessus comme une ambiance un peu destroy (avec des bizarreries qui font penser à Franz Kafka ou à David Lynch), mais aussi paradoxalement une grande douceur comme venue d’une force tranquille – une force tranquille forgée à la flamme d’un vécu, d’une expérience, une faculté de prendre le lecteur par la main et de lui partager un regard neuf, précis, implacable ; un regard éducateur.

Et les choses se donnent à voir, après tout,
telles quelles sont.
(…) pures, inévitables, d’une cruauté infinie
. [2]

Sommes-nous complaisants avec nos petits mensonges, nos tricheries, nos airs de rien ? Il semble qu’une voix souterraine, sans animosité, sans arrogance, et même au contraire avec une grande empathie, nous murmure posément à l’oreille : « Voilà ce qui est ! » Nous ayant ainsi confrontée à nos faux-semblants, ou à notre mauvaise foi, elle nous encourage, avec un demi-sourire complice, à toujours plus de lucidité, et par là même nous rend l’âme plus honnête, plus courageuse, en fin de compte plus consistante. Nous avons cru un instant que se dévoilerait un je-ne-sais-quoi sous la peau des apparences, et voilà qu’on nous demande d’oublier la révélation, de regarder plutôt de plus près cette peau des choses, de tirer dessus et de mettre au jour une deuxième peau, plus profonde et plus sensible, de deviner ensuite que peut-être il y aurait en-dessous encore bien d’autres peaux, comme les couches successives d’un oignon dont on ne sait jamais la fin, d’abandonner enfin toutes nos élucubrations, toutes nos théories de l’existence. Seulement voir. C’est là une première sensation de vertige. Il y en aura d’autres.

Quelle formidable distance par exemple, et à peine concevable, ne vient-elle pas nous écarteler à la lecture du Livre de signes et d’ombres, lorsqu’on nous met sous les yeux, pour ne pas dire dans les veines, à la fois l’univers tout entier, avec ses abîmes d’espace et de temps, et un modeste mais implacable petit « fonctionnaire », être anonyme aux apparences paradoxales puisqu’elles tiennent à la fois de la vie quotidienne et de la mythologie, un être aussi déterminé qu’on ouvrier dans une statistique et qui pourtant semble détenir la charge immémoriale de délimiter les mondes, leurs profondeurs insondables, leurs transformations mystérieuses, et toutes les petites vies qui y grouillent et qui s’y meuvent aveuglément ?

Le fonctionnaire n’a pas de badge,
ni de plaque d’identification autour du cou.
Signes particuliers : néant.
Il n’avoue rien.
Il écrit dans les livres de comptes avec sa main de terre.
 [3]

D’abord écrasée, notre minuscule perspective humaine, pour ne pas dire animale, finalement se ramasse un peu, retrouve par elle-même un semblant de force, bientôt un sol où poser le pied, se met en marche, timide, indécise, éberluée, et semble ne jamais devoir s’arrêter ni trouver un sens à ses déambulations. Néanmoins elle s’arrête bientôt, à cause de ce qu’il faut bien appeler une rencontre : il s’agit d’une barrière, une toute simple barrière, mais qui est quasiment une personne. Elle est symbolique, sans doute, et pourtant bien concrète, un peu triviale, de celles qu’on trouve à l’orée d’un bois, à l’entrée d’un domaine ou à la frontière de quelque pays innommé, un objet que l’on connaît bien mais que l’on ne connaît pourtant pas, qui déjà se lève pour menacer aussitôt de s’abattre tel un couperet, avec pour l’actionner peut-être ce fonctionnaire dont on a parlé, ou bien absolument personne, une sorte de mécanique aveugle qui crée un espace, un accès, un possible, mais cependant aucune espèce de sens. Un signe. Et le chemin lui-même se change en barrière. [4] On sort un peu sonné d’une expérience comme celle-là.

Autre question, autre vertige : existe-t-il quelque part un seul lieu véritablement habitable ? On ne peut guère oublier qu’un foyer est aussi un piège sous certains aspects, comme on sait d’un animal, que nous avons si bien apprivoisé, qu’il peut toujours mordre, qu’il pourrait tuer, qu’il en a peut-être garder le désir secret dans le fond de son cœur.

Ne me dis rien sur la maison, sur les murs.
Celui qui se promène comme toi à travers la maison,
la tête basse,
sent parfois une nouvelle tête lui pousser,
une tête qui fait fuir les gens,
quand il sort de chez lui.
 [5]

Une maison même des plus ordinaires a d’emblée ses griffes d’alpax, son bec ensanglanté, ses entrailles ; l’organique et la machine s’y mêlent comme dans les tableaux dérangeants de H. R. Giger, les murs bougent, chaque porte est un nœud (le défaire n’est pas chose facile), et, passant d’une pièce à l’autre, les habitants pourraient s’y perdre aussi bien que dans les méandres d’un tube digestif. Certaines pièces sont aussi simples qu’un cube (une sorte de mère et une sorte de père) mais un cube dans lequel chaque face étale sa personnalité. À certains moments, tout est mou, rien n’est stable, et l’on trouve sur des planchers liquides, des corps flottants, les yeux vitreux, la parole murmurante, mais que sols, murs et plafonds redeviennent solides, alors soudain les pièces sont vides de toute éternité. La vie a déserté. Le silence et l’obscurité ont si bien occupé les lieux qu’ils sont devenus les lieux, le contenant du vivant, comme aussi du souvenir et de l’espérance, l’endroit précis où la solitude semble cervelle caillée sur les murs, et où il semble que toute question restera à jamais sans réponse.

Est-il donc préférable, cherchant à fuir de tels sentiments diffus et oppressants, de quitter son foyer ? Mais, au-dehors, rien ne dissipe ce vague parfum de menace, parfois un moment oublié, mais à terme d’une persistance apparemment sans remède. Hors les habitations, se déploie, organique, ce curieux jardin de béton et de verre qu’on appelle une ville. C’est élastique, ça sent l’urine et les hydrocarbures, ça brille comme du métal et ça vous colle au cœur comme du goudron – cité moderne, surchauffée, bruyante, envahissante, avec ses commerçants et ses militaires, ses taxis, ses ambulances.

Tu dis ville et la ville se voit pousser d’énormes oreilles
par-dessus les HLM.
Des crocs en béton lui poussent,
des canaux au museau de fauve se jettent sur toi
et lacèrent tes chevilles.
 [6]

Dans cet intranquille espace urbain, nul désir exploratoire ne saurait se dispenser d’un coup d’œil aux déchets virevoltants, aux seringues abandonnées, aux caniveaux qui font des petites rivières malodorantes. Le plastique a partout son territoire où les SDF ont arrangé leurs lits de cartons, la fumée gêne la perspective, les rats trottinent. Pour finir, les loups encerclent cette géométrie, les crocs luisants, comme un lointain rappel des origines.

Une éventuelle échappatoire à ces topos déglingués consisterait peut-être alors à enfourcher quelque diabolique engin motorisé et avaler les centaines de kilomètres d’une rivière d’asphalte. L’autoroute A4 hante l’écriture de Linda Maria Baros à la manière d’une amante aussi dévouée qu’insaisissable. Certes, le lecteur du Grand-Est que je suis ne découvre pas sans émotion, dans un livre de poésie, le nom de cet axe mythique entre Paris et Strasbourg, qui passe comme une flèche devant chez lui et qui trace inexorablement sur les cartes routières son double trait rouge pointé vers l’Allemagne, vers l’Europe de l’Est, vers d’oniriques orients. Sur cette langue de béton où hurlent les moteurs et les sirènes, deux espèces, deux archétypes se reconnaissent, s’aimantent et cherchent par tous les moyens à coordonner leurs trajectoires : les motards et les filles de quartier.

Les motards ne font qu’un avec leur machine, avec la route, ils ne se nourrissent que de poussière et de vitesse, ne prennent les virages qu’à la corde, genou au sol ; ils détiennent à n’en pas douter des trésors de connaissance. Le motard prête son corps et sa tenue de cuir noire à des fantasmes sauvages. Tandis qu’il sent
vibrer entre ses cuisses sa monture d’acier, il est lui-même pris en tenaille entre les cuisses d’une fille aussi réelle qu’improbable.

Le motard, droit dans sa selle, moitié dieu
moitié barbe, cuir tanné et étincellement d’acier,
regarde férocement par-dessus l’asphalte,
par dessus les chaumes.
Il est aussi grand qu’une montagne !
 [7]

Les filles de quartier, quant à elles, toujours en manque et surtout en manque d’horizon et de vitesse, s’installent résolument aux bords des routes ou dans des station-service (crachant sur les murs de longues monnaies de sperme), ne souriant pas, mais aussi nombreuses et puissantes que d’antiques déesses de la terre et de la végétation. Elles aiment l’amour, les chansons, les bruits de moteur.

Parmi les cris sourds et les roucoulements, en apnée,
elles récitent, elles aussi, ces longs poèmes
appris dans le spasme de la vitesse.
 [8]

Mais la vraie rencontre ne semble pas avoir lieu. Sur ces routes sans commencements ni fins, et malgré les passions, chacun semble à jamais englué dans ses états, dans son type et dans ses lieux, dans la routine immobile ou dans la routine d’un mouvement perpétuel, sur le trottoir ou sur l’horizon. Les cartes sont brouillées et il n’est pas possible de donner des valeurs aux situations et aux destins de ces vies entraperçues. Les filles de quartier cèdent à la fatigue, les motards à l’appel de l’autoroute, elles rentrent, ils embraient. Dans un final élégiaque, un soir sanglant tombe sur le monde :

Comme si, au loin,
à l’autre bout de l’autoroute,
un motard qui roulait follement
s’était cogné contre le mur blanchâtre de l’horizon,
en l’empourprant.
 [9]

* * *

Pourtant, dans ces mondes qui nous dépassent, dans ces maisons menaçantes, ces routes infinies et ces vies étranges, on ne sent à aucun moment triompher la noirceur ou l’amertume. Une pointe de mélancolie, à l’occasion, ne vire jamais à la dépression, une sévérité de ton, ici et là, ne cède pas à la haine, la peinture de réalités parfois dures comme l’acier ne sombre pas dans le pessimisme. Il règne plutôt sur tout cela une douceur inespérée, un regard calme qui n’est pas sans tendresse, et certes beaucoup de sang froid mais un cœur compatissant. Les motards, les filles de quartier, les lycéens, les clochards, les ouvriers, les petits fonctionnaires et toute une ribambelle d’autres personnages bigarrés, qui entremêlent inconsciemment leurs trajectoires dans un monde de souffrance, comme autant de fils dans une trame désordonnée, tout ces petites gens à qui la poétesse donne chair et agir, il semble parfois qu’elle les embrasse sur le front, comme une mère, leur accordant ainsi le pardon de leurs trop nombreuses imperfections émotionnelles et morales.

Cette tendresse, cet amour, qui transparaît subtilement dans l’écriture de Linda Maria Baros, connaît des fleurissements étonnants et sauvages lorsque la poétesse emploie soudain la deuxième personne. L’adresse est quasi constante dans son œuvre mais elle surprend, comme inattendue. En outre, elle est polymorphe, faisant émerger ici le visage indéfini de l’autre, de l’étranger, de la découverte, là celui de l’alter ego, ou bien de la narratrice elle-même aux prises avec le miroir de sa conscience, ici le nôtre peut-être, qui sommes en train de lire, là celui d’un être aimé, résolument anonyme, et certainement à de nombreuses reprises celui de l’amant ; quoiqu’il en soit, un visage nécessaire, un vis-à-vis même imaginé, un répondant même muet, non pas un double mais une altérité respirante, sans qui la parole serait impossible, et la vie une erreur.

C’est pour toi, pour que tu sois plus grande et plus belle
et plus droite,
que je me suis coupé le cœur en deux,
comme un sabot d’agneau.
 [10]

On entend partout comme un appel, le cri d’une ombre qui lutte contre l’effacement à coups d’images insolites, provocantes s’il le faut, extravagantes quand le sentiment fait la sourde oreille, usant de tous les moyens pour susciter la réponse, pour faire admettre une réciprocité de l’attente, une cohésion des perspectives, un partage enfin de ce qui aurait dû être, depuis toujours, une évidence : la relation des
êtres.

Oui, c’est pour toi que je suis entrée en force dans ce monde
comme une vague de sang
qui ne retrouve plus son chemin vers le cœur.
 [11]

Elle est prête à l’épreuve, cette ombre parlante, au sacrifice de soi, prête à dormir dehors, à mendier, à faire de sa vie, pour quelqu’un d’autre, l’édifiant, le sinueux chemin qui peut lui conférer appétits et pouvoirs, prête à lui autoriser sans conditions un accès au bonheur.

Je t’offrirai un underground intime, un délire.
Un labyrinthe, de toutes les manières. Sa hache double.
Son état binaire.
 [12]

Le motif du labyrinthe se répète inlassablement au long des pages, au long des livres. On s’y enfonce sans fil d’Ariane, sans désir particulier d’en ressortir. Si quelque chose là-dedans respire et patiente, ce serait moins dans l’attente d’un repas que d’un accouplement, d’une fusion. Entre les murs et au fil d’une avancée hasardeuse, opère un processus de révélation du sensible et de l’intuition. Le monde change, tout change, la vie même est un caprice, jeu incessant de métamorphoses, Thésée et le Minotaure ne sont pas deux, et ce chemin tracé qui est le nôtre n’a déjà plus le même aspect. Des directions nouvelles apparaissent constamment, si nombreuses que l’idée même de direction s’évanouit. Une autre langue est apprise, qui offre la fleur de ses images hallucinées : le mot est un récipient, la gare un aquarium, le matin une méduse, la lumière pollinise le monde, et le sexe énorme de la métropole attire les touristes. C’est l’existence même qui, à travers tant de spirales, de tresses et de nœuds compliqués, revêt des formes toujours nouvelles, et les idées comme les êtres y sont soumis, aucune chose ne peut y échapper.

J’ai toujours rêvé d’avoir un labyrinthe rien qu’à moi,
que les outardes le criblent comme des flèches,
que les serpents te dévorent,
et que tes chevaux nagent à peine
parmi ses grandes herbes…
 [13]

Si je mets à part la tendresse de fond pour les petites gens et les marginaux, et ici et là les indéniables marques d’un amour flamboyant aux accents romantiques, la douceur dont j’ai parlé, la douceur que je crois déceler dans cet univers de violence que la poétesse nous détaille brillamment, tient peut-être aussi et surtout dans la marche tranquille qui paraît la sienne à travers les souffrances du monde, promenant son regard incorruptible sur les vies qui se tordent à ses pieds et acceptant d’écouter ces vies sans réserve, d’en entendre aussi bien la sagesse involontaire que les méchancetés gratuites.

Qu’elle passe rêveusement de pièce en pièce dans quelque improbable bâtiment ou qu’elle aille nonchalamment par les rues d’une ville tentaculaire, l’autrice à des allures, sinon de démiurge balzacienne, d’une souveraine incontestée. Elle ne se départit pas d’une dignité qui paraît lui être naturelle et sans aucune vanité, ni d’une assurance que chacun de ses pas imprime dans l’asphalte. Elle sort dans la rue avec l’ange, comme elle le dit si bien au début de La nageuse désossée. C’est son devoir que d’avancer, son utilité sociale, et elle s’en acquitte sans trembler.

Mais il ne faut pas se représenter cette créatrice, cette donneuse de vie, en simple regardeuse insensible et désincarnée. Car elle témoigne aussi d’une vie matérielle, d’une chair concrète, qui jouit sans restriction, qui s’abreuve et se nourrit, déguste ou dévore, boit, danse, pousse des hurlements, s’adonne au sexe et à la vitesse. Une soif, une faim, un désir de bête déplace son corps, le brutalise, ne le lâche jamais tout à fait, lui fait don du réel dans la douleur et l’apprentissage, lesquels sont inséparables. Un érotisme à la fois animal et sophistiqué, aiguisé aux limites du jeu et du risque, sourd de tous ses poèmes, imprègne sa langue illimitée.

Je mange et je dors. Ma peau repousse quotidiennement.
L’homme qui me fait jouir
me caresse tous les jours le sexe.
Jusqu’à ce qu’il touche à la chair vive.
 [14]

La poétesse descend au milieu des civils, connaît les transports publics et les bureaux d’affaires, fait la sortie des facs et des lycées, consomme dans les bars, se frotte sans ménagement à la foule urbaine et aux rugosités publiques, use avec prodigalité d’un corps hédoniste, d’un corps qui apprend. La force, qui permet de passer à travers l’existence, permet aussi d’y vivre pleinement, sans quoi tout l’amour du monde ne serait qu’un spectre. Ainsi émerge peu à peu comme un début de fraternité.

La nuit, nous gaspillons tellement d’insistance.
Le bruissement du drap, l’étincellement nocturne
de la peau qui sécrète beaucoup de tristesse.
Le silence la langue qui s’entête
comme un pont à rapprocher les gens.
 [15]

Elle passe donc, la poétesse intransigeante, mais c’est son corps vivant qui passe. Il réalise le monde pour en faire présent à qui peut-être le suivra. On marche sans s’arrêter – quand on est fatigué on danse, on marche jusqu’à la nuit, puis jusqu’au matin, on tient tête, on est résolu. Le jour qui se lève là-dessus révèle avec une équanimité sans faille les jardins publics et les chantiers poussiéreux, les carrefours bruyants et les ruelles glauques, les migrants, les dealers, les prostituées, et puis les toits, les ponts, les gares, les cryptes, les murs (Béton C100/115 autocompactant [16]), les HLM, un labyrinthe en somme, à nouveau, où s’entassent ce qui est convenu d’appeler le genre humain, des êtres qui ne se connaissent pas bien eux-même, qui accumule génération après génération des tendances lourdes, qui s’ignorent, se caressent ou s’étripent ; le jour ne fait pas de choix, et il y a toujours quelque chose de beau à éclairer.

Au puritanisme imbécile, qui s’élève périodiquement contre ce qu’il appelle « esthétisation de la violence », et sa prétendue immoralité, il faut opposer l’indiscutable liberté de l’artiste, non pas un tout-pouvoir insensé et irresponsable, mais ce feu terrible d’une sensibilité extrême qui est à la fois un don et une charge, et qui alimente continûment son cri ou son chant, c’est tout un, qui jaillit avec la rage de l’expression, pour reprendre le mot fameux de Francis Ponge. Or, pour le poète, la libération de cette rage, c’est encore son devoir.

Là où je passe, grugent les caïds, traînent les rafleurs,
les carotteurs qui pensent taule et gamelle.
Les intermédiaires pendent, exfoliés, aux cordes, les garçons,
hurlent devant les pompes, s’arrosent d’essence et rient.
Depuis les hauts toits, apprennent à voler des filles sveltes,
qui embrasent encore une fois, par frottement,
la tristesse des murs, les trottoirs qui ont déjà
envahi la ville, comme du magma.
 [17]

Linda Maria Baros relève une par une – travail de fourmi, les heureuses failles de la douleur, à travers lesquelles filtrent ce qu’on croyait perdu : la dignité et l’espérance. Elle embrasse le vaste peuple de ses contemporains. Elle détaille ses rires, ses fautes, ses habitudes et ses accessoires, avec le même détachement. Aux uns la peau percée d’acier, aux autres les pointes, les lames, les clous, la barre de fer à la main, ou le cocktail Molotov, même la cicatrice au poignet, aucun de ces raffinements ne la rebute. Elle a pour les hommes qui voudraient la séduire une vague attention sociologique, pour les femmes errantes un mot d’encouragement, pour tous un regard sans haine et jusqu’au bout un jugement suspendu. Elle déjeune avec les aliénés, voyage avec les travailleurs, se couche dans n’importe quel dortoir, embrasse aussi bien les passants que les chiens bourrés de puces, les drogués assis par terre, les dieux malades. Rien ne doit échapper à l’écriture. Et se révèle ainsi, livre après livre, ce que devrait être toute poésie : une lumière qui ne fait pas d’ombre.

Steve Webert


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Notes

[1LSO, p. 7

[2LND, p. 60

[3LSO, p. 18

[4LSO, p. 41

[5LMLR, p. 59

[6A4, p. 26

[7A4, p. 39

[8A4, p. 41

[9A4, p. 50

[10A4, p. 11

[11A4, p. 13

[12A4, p. 22

[13A4, p. 19

[14LND, p. 30

[15LND, p. 59

[16Titre d’un poème, LND, p. 27

[17LND, p. 15



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