À l’origine des Cahiers d’essai, un désir : celui de créer un espace réunissant des contributions comme il s’en partage lors de séminaires ou de journées d’études – chantiers en cours, focus et études de cas. Ainsi, j’y invite qui veut (critique, chroniqueur, écrivain, enseignant, doctorant, lecteur impénitent) à aborder un univers poétique par le prisme d’un vers ou d’un groupe de vers choisi de façon à ouvrir au maximum perspectives et pistes de réflexions.
Après trois Cahiers d’essai respectivement dédiés à Ariane Dreyfus, Antoine Emaz et Marie-Claire Bancquart, j’ai choisi, pour le numéro de l’été 2026, et conformément au format quaternaire propre au cahier, de réunir quatre paroles, quatre voix tâchant d’approcher de l’œuvre poétique de Michèle Finck, en prenant appui sur ces vers extraits de La voie du large (éd. Arfuyen, 2024, p. 204) :
La cantillation
Du
Peut-être
Même précaire
Ouvre
Le large ?
Chacun.e a été invité à réagir à cette incitation de la façon qui lui plaisait. Et il n’échappera pas au lecteur que les approches se sont faites multiples, paroles critiques et voix poétiques résonnant de concert, et à chaque fois se répondant, se complétant, l’une se relativisant l’autre.
Quatre ensemble de contributions donc, dans ce cahier d’essai, dans l’ordre d’arrivée, Elias Levi Toledo, Guillaume Curtit, Irène Gayraud et votre servante, qui forcément passe après.
Très bonne découverte à vous,
Florence Saint-Roch
I. Elias Levi Toledo, « Le doute et la grâce » — deux lectures de La Voie du Large
1.
Michèle Finck écrit la main tremblante.
C’est qu’elle — la main — est portée par la force paradoxale du doute. Les poèmes de son dernier livre, La voie du large, ne se présentent pas dans une démarche d’assurance ou d’auto-justification, mais simplement comme le geste humble et simple de dire. C’est une posture qui n’en est pas une, c’est une façon de se placer sur la page, de se positionner dans la vie. C’est une éthique. Liée à la vie, liée à l’écoute.
Le poème « Hantise » au début de l’ouvrage dessine ce rapport : « chaque être / est là sur cette terre pour accomplir à tâtons // mains nues quelque chose comme une ébauche / obstinée. » (p. 15) Faire et être, indissociablement.1 « ce que j’écris balbutiante » (p. 84), dit-elle, non pas sans rappeler son premier livre chez Arfuyen, il y a plus de dix ans, Balbuciendo. Ces tâtons, ces ébauches deviennent ainsi un regard rétrospectif sur son parcours.
Michèle Finck n’a de cesse de citer d’autres poètes, et bien que Philippe Jaccottet soit absent dans l’ensemble, on ne peut pas s’empêcher de l’entendre à la lecture de ces vers, en sourdine : « moi l’effrayé, l’ignorant [...] main plus errante, qui tremble, / je recommence lentement dans l’air ». C’est aussi la « manière unique » de Michèle Finck, « tremblante de tracer les signes à la craie friable / à la gomme », trace précaire, ébauchée sur la page, mais si balbutiante qu’on pourrait dire : dans l’air.
Une grande partie de la force de cette écriture vient de cet aveu de faiblesse porté par le doute : « Poème : l’autre nom du doute ? » (p. 16).
Comme tout rapport éthique, ce constat de soi-dans-le-monde (soi-dans-l’écriture), implique nécessairement une attention aux autres. Et puisque c’est une poète-musicienne qui écrit, tout se passe dans l’écoute. La poésie de l’avenir, dit-elle à Maria, Boris, et Reiner, « Elle passe par l’ouïe n’est-ce pas ? » (p. 98). Et puisqu’ici la vie et l’écriture sont intimement liées, la poétesse dit « j’écoute donc je suis » (p. 71).
Cette force soutient la section intitulée « Correspondances stellaires », où Michèle Finck adresse des lettres aux « poètes morts » pour, leur dit-elle, « vous écrire » : une pratique de « lire-écrire » (p. 81). Face au doute, face à la main qui tremble, face aussi à une époque marquée par les décès du Covid, le poème cherche un recours dans la lecture des autres. Aucune démarche critique, ni même de réification du poète en objet littéraire. Il en va d’un compagnonnage, d’une écoute sincère : elle assure à Rilke « je n’écris // pas sur toi mais à toi avec toi » (p. 84).
Lorsque la littérature se tourne vers la littérature, il y a une tendance à y voir un enfermement, un geste égotique. Michèle Finck donne ici à lire la preuve la plus flagrante du contraire. Introduire un jeu de miroirs dans son poème devient pour elle une façon d’établir un dialogue humain entre morts et vivants. Dans le contexte d’un livre — et d’une œuvre, et d’une époque — marqués par le deuil, cette réflexivité est un geste éthique qui renoue le dire et le lire avec le vivre.
Il en va d’un lien fort avec les morts. Le livre, face au doute, face à l’inexplicable de la mort, devient tout entier une sorte de tombeau à la fois intime et littéraire. À l’image du poème d’Ungaretti qui apparaît, comme par surprise, comme un « graffiti éphémère » (p. 65), il y a un souvenir à chaque coin de rue des auteurs qui comptent pour la poétesse. Le poète italien fait l’objet d’un autre poème quelques pages plus loin : « seul se souvient le poème / In memoriam / d’Ungaretti / devoir de mémoire / tombeau » (p. 69). C’est tout à la fois une présence de la littérature dans le réel (sur les murs de la ville), et une affirmation de la vie par le biais de la mémoire. Le retour en arrière vers l’histoire littéraire est ainsi un regard en avant, je dirais même déictique : « la poésie ce matin est hors les livres » (p. 66), et la plaque commémorative de cette littérature — celle qui annonce le séjour d’Ungaretti sur la façade d’un hôtel — devient sous la plume de Michèle Finck une considération éthique et politique : « Pourquoi / pas de plaque / pour les anonymes ? [...] des migrants et des réfugiés » (p. 69) Le souvenir des morts renoue un lien avec les vivants.
Cette structure paradoxale me semble être en lien direct avec la question du doute qui traverse ces poèmes. Ainsi, si La voie du large se clôt sur une partie intitulée « Cantillation du doute et de la grâce », il n’est pas interdit d’entendre dans cette dualité un autre grand art poétique dichotomique dont Michèle Finck est « l’héritière voûtée » (p. 30). Je pense évidemment au « Spleen et idéal » de Baudelaire.
Tout comme dans Les Fleurs du Mal, cette tension est paradoxale, et plus la poétesse assume le doute, plus elle atteint quelque chose de l’ordre de la grâce. Ce n’est que par le doute qu’elle atteint « l’âpre ébauche » (p. 193) de l’écriture, dont elle dit « [elle] est par le doute ou n’est pas » (p. 16). L’écriture du doute qui se revendique comme une écoute — on l’a vu plus haut —, comme une « respiration rythme » (p. 16), trouve son penchant de grâce dans la musique, dont la poétesse s’interroge « Est-ce / Ce qu’on appelle // La grâce ? » (p. 172).
Cette dialectique, fondatrice de La voie du large, peut être décrite ainsi : face au désespoir de la mort (spleen), il n’y a d’écriture sans doute ; mais par l’écoute des poètes, cinéastes, musiciens — ces phares dont parle Baudelaire — même cette écriture trébuchante, tremblante, peut atteindre la grâce (l’idéal).
(Printemps 2025)
2
Lettre-poème à Michèle Finck
I.
Musique, poésie, doute, autant de mots pour dire silence. Car
ce livre (et tous vos livres, car vous n’écrivez pas
des livres, vous vous écrivez, vous vous faites
livre) ne parle pas, votre écriture elle écoute. « Elle
passe par l’ouïe n’est-ce pas ? » Vos poèmes
sont une oreille qui parle, « j’écoute donc je suis »
Et quelle envie de faire lire cette voie du large
aux esprits étroits qui croient qu’une littérature
reposant sa tête ne serait que
vanité de vanités — alors que de cette écoute Michèle
vous fondez la profondeur de votre nom.
Poème : avoir recours aux autres — voix — musique — poètes —
avoir recours à celles à ceux qui ne sont plus
des nôtres — avoir recours aux vôtres.
Votre livre : une stèle, un in memoriam sensible,
terrible et beau comme la vie car vos livres
sont votre vie.
Aucun gouffre aucune faille (vous, « fille de la faille »)
entre dire et vivre. Mais ô combien cette démarche
n’est qu’à tâtons combien cette voix ne peut être
(et ce depuis le début) que balbutiante. Tout savoir
se dit en balbutiant. Tout « je sais » tout « je suis »
n’ouvre que sur « la jubilation — du — peut-être »4
Toute écriture de la vie — votre écriture
de la vie est un balbutiement, une connaissance.
Non. Ce n’est pas le « mourriez-vous s’il vous était… »
de Rilke que vous incarnez. Mais « votre doute
doit se transformer en instrument de connaissance."
Votre doute vous l’avez transformé en instrument de grâce
II.
Le poème est ailleurs. Comme la vie. Nous allons les cueillir du même chant.
« Le poème est là inachevé — et je brûle parmi les pierres »
Qui a allumé, à la radio, le feu d’un poème sans le savoir ?
« Que faire de ma bouche — friable brûlée »
Le prophète mâcha un charbon — c’étaient ses morts — la langue noire s’en souvient.
« Mais les morts — doutent-ils — encore ? »
Les morts parlent fort d’ici et de là et de moi et nos mots sont hantés
« Mais la grâce — ce peu de cendre — dans les ronces — partie — en fumée »
Non pas l’eau le large mais — un large incendie — qui réchauffe les os sous terre.
III.
Il faudrait me pardonner — déjà de vous
vouvoyer — ça se fait pas c’est mal
maladroit — on se tutoie dans un poème
mais le doute vous savez — et il faudrait
me pardonner d’être incapable
de ce dont vous seule êtes capable
dire — haut — lumineux — malgré la voix
qui casse malgré — les mots qui manquent
— ébauchés — capable de dire
ce qui fait le plus mal
et quel miracle — quelle grâce « mal
gré tout — dire
magnolias — ailes — lumière »
Elias, le 11 mars 2024
II. Guillaume Curtit, intervention double
1.
Mon cher Benjamin,
Je viens de relire ce qui est sans doute le livre le plus court de Michèle Finck, Poésie Shéhé Résistance, sous-titré « Fragments pour voix ». Ce « livret-poème » contient tout ce qu’il y a de meilleur chez Michèle Finck. Composé pour un opératorio de Gualtiero Dazzi, Boulevard de la Dordogne, crée en 2019, il est tranchant et terriblement humain (dans tous les sens du terme « terriblement », et dans tous les sens du terme « humain »). Plus que jamais l’écriture de M.F fait preuve d’humanité, oui. Et de l’avoir relu pour la énième fois, je mesure d’autant plus à chaque nouvelle lecture l’importance majeure de ce texte, surtout par les temps que nous vivons. La Ballet Royal, qui est l’éditeur, me semble assez modeste, et je regrette que ce livre n’ait pas eu, lors de sa parution, l’impact escompté, ou du moins celui qu’il aurait mérité.
M.F prend la parole pour faire entendre le cri de détresse de l’une de ses étudiantes de Master, réfugiée syrienne, au destin tragique. En cela, même si le texte est ancré dans le décor strasbourgeois, il dépasse et franchit les frontières. M.F se met au service de son étudiante, elle devient son scribe, sa main, son souffle ; son prête-voix plutôt.
Comme je veux te parler un peu de ce livre (que tu auras lu en une vingtaine de minutes à peine, mais que tu n’auras de cesse de relire, comme moi, j’en suis sûr), je suis allé pour toi rechercher dans mes archives une note de lecture que j’avais écrite à l’époque où M.F m’avait offert ce petit livre. Je ne l’ai jamais publiée, mais si au moins tu la lisais, elle aura existé. La voici, cher ami :
« Poésie Shéhé Résistance. Pour titre, ces trois mots hachés qui frappent et interpellent. Ce sont trois synonymes qui ont la même portée symbolique et qui annoncent d’emblée la couleur du dernier recueil de Michèle Finck. Trois mots qui déterminent le sens à la fois tragique et poétique que va prendre ce livret-poème conçu comme un ensemble de quatorze fragments pour voix pour l’opératorio de Gualtiero Dazzi intitulé Boulevard de la Dordogne, crée en 2019. Ces couleurs annoncées par le titre, ce sont avant tout celles du sang, causé par les bombes terroristes en Syrie, et celles des coups reçus pour oser vouloir vivre librement.
Car en effet, ce livre est une sorte de récit-témoignage de l’horreur de la guerre en Syrie et du poids de la tradition vécue par une jeune étudiante en Lettres, réfugiée politique à Strasbourg, qui survit dans la misère la plus totale, et qui frappe un beau jour à la porte de sa professeure : « Un matin de givre tu as surgi dans mon cours / De littérature à l’université de Strasbourg. » À partir de cet instant fatidique, les deux femmes vont nouer une relation forte et indescriptible qui outrepasse le cadre de l’université. La professeure de Littérature, ramenée à son humaine condition, devient la confidente de la jeune femme qui se retrouve seule et démunie après avoir fui son pays, sa famille, ses amis et ses affaires. Michèle Finck est comme un souffle vital pour Shéhé, une alliée, une amie. Dès l’entame de leur relation, elle trouve en Shéhé la morne et triste jeunesse d’une vie prématurément avortée : « Enfant-soleil est morte en toi. » Pour Michèle Finck, il s’agit dès lors de venir en aide à cette jeune femme en détresse, de lui tendre la main et de tout faire pour qu’elle obtienne son diplôme universitaire. Ainsi, cette relation sans commune mesure va prendre une ampleur considérable dans la vie des deux femmes qui, très rapidement, semblent se reconnaître l’une l’autre comme deux sœurs : « Shéhé sœur humaine. / Des fils invisibles nous relient / Que rien ne pourra trancher. » Et cela à tel point que Michèle Finck devient Shéhé, Shéhé Michèle Finck. La communication passe par le regard, par les cœurs ouverts : « L’œil de ton cœur me regarde / L’œil de mon cœur te regarde. » Ainsi, comme deux âmes attirées l’une par l’autre, comme deux sœurs éloignées que la vie a subitement rapprochées, Michèle Finck et Shéhé vont enlacer leurs voix, et la professeure de Littérature s’emparer de sa plume. L’une l’autre, inextricablement liées désormais, unissent leurs voix : « Les mots te manquent. / Les mots me manquent. / Ensemble nous trouverons les mots ensemble. » Les mots comme une réponse, les mots pour résister. Ce livre, s’il est bien de la main de Michèle Finck contient en réalité deux voix. La poète, devant tant d’horreur, s’avoue désarmée, presque défaite, et préfère disparaître derrière les mots pour en faire ressortir avec d’autant plus de force la dimension explosive et mortelle de l’Histoire : « Shéhé / Syrienne réfugiée de guerre en France suis / Ton scribe. Suis la salive de l’Histoire. / Écris ce qu’Histoire éclatée me dicte. / Ce que Shéhé me souffle. / Veux dire comment ta vie a / Basculé. Tu étais : Dans. Et soudain : / Shéhé Hors Shéhé. » Ou encore à un autre endroit : « Et je serai / Ton scribe. Articulerai ton épopée / De réfugiée syrienne en France / (Shéhé Hors Shéhé) / Décidant de lutter contre la / Guerre en faisant un diplôme / De lettres françaises. Écrirai. » Pour Michèle Finck, l’effort consiste à surmonter le choc violent du témoignage pour trouver à l’articuler verbalement afin d’en garder la mémoire : « Histoire. J’ai tout de suite compris. / Histoire fait irruption. / Histoire reprend sa place. »
La poète a ici une fonction de témoin, d’éclaireuse, de dénonciatrice : « Je murmure : “Shéhé vas vers ton destin. / Serai ta langue. Voix à nu.” » Se sentant investie d’une mission plus grande que celle de l’écriture d’un simple recueil de poèmes, Michèle Finck signe un livre qui porte indéniablement en lui une force de vie. Ce livre est une bombe dont la détonation est actuelle et la portée universelle ; un poing levé contre ceux qui combattent du côté de la mort, contre ceux que Michèle Finck, dans un néologisme, réunit sous le nom de « Daesh – La - Mort ». Ce livre est une bouffée de poussière, une claque en plein visage, une morsure. Ce livre, ce sont des larmes et du sang, de l’amour et de la sororité. C’est la reconquête des maux par les mots. C’est une tentative de dire l’indicible. La morphologie syntaxique écartelée, les vers torturés, les phrases étranglées portent en eux-mêmes ce poignard planté au fond du cœur et cette douleur qui jamais ne s’atténue. Il appartient ensuite au lecteur de comprendre que les blancs et les écarts typographiques – plaies ouvertes de la syntaxe – contiennent en réalité autant sinon davantage de mots que les mots inscrits noirs sur blanc sur le papier.
Le recueil s’ouvre et se ferme par ce qui s’apparente à un refrain qui revient de manière lancinante dans l’ensemble de l’économie du livre : « Tout le monde a une voiture / Et mon grand-père a un âne. » Ces mots, ce sont ceux de Shéhé. Shéhé, jeune femme battue pour vouloir être libre, avoir la vie qu’elle veut, étudier ce qu’elle veut dans le pays qu’elle veut, se dresse majestueusement devant nous comme un symbole allégorique de dignité, de liberté et de paix : « Tes études : Pour être. / Ta licence de littérature française à l’université / D’Alep “même sous les bombes surtout / Sous les bombes” dis-tu. “Surtout sous / Les bombes”. La littérature française pour / Lutter contre : le père. Contre : la guerre. » Lutter contre, telle est la raison d’être de cet ouvrage. Faire acte de résistance. C’est là, semble-t-il, l’enjeu crucial sur lequel repose le livre de Michèle Finck : « Même éboulée ma langue peut dire. » Michèle Finck donne à lire un récit d’Humanité comme en témoigne encore ces mots d’une puissance extrême qui touchent immanquablement au cœur : « Métiers : Êtres humains. »
Dis-moi si tu veux que je te prête le livre.
Je t’embrasse bien fraternellement.
Guillaume
(19 avril 2024)
2.
Chère Madame Finck,
J’aimerais revenir un instant sur votre poignant témoignage de mercredi matin à l’Université.
« Quand j’écris, j’écris seule, dos au mur, face au vide. Mais même dans cette solitude mes poèmes sont toujours dédiés à l’autre », dites-vous…
Cela me semble parfaitement juste quand on connaît votre œuvre. Cette solitude, c’est plutôt celle du labeur d’être face à soi-même, car en nous des voix parlent toujours quand nous écrivons. Nous avons tous nos fantômes, nos morts dans le dos (ou dans le ventre). Vous l’avez démontré.
J’ai été très sensible à la portée ontologique concernant votre rapport à la poésie. Même si je savais déjà que pour vous vivre et écrire sont une même chose, j’en ai pris mieux la mesure encore en vous écoutant. J’ai été tenté de relire une fois encore Poésie Shéhé Résistance. Votre écriture, comme celles de vos sœurs en poésie (Tsvetaeva, Akhmatova), est existentielle et humaine, voire humanitaire dans le cas de Shéhé. Relisant Shéhé, je suis à chaque fois marqué par cette profonde et sincère humanité qui émane de vos poèmes. Et même, votre livret-poème m’a ramené quelques années en arrière, chez ma grand-mère, qui hébergeait une famille de réfugiés irakiens lorsque j’étais enfant. La violence, les bombes, les meurtres et la terreur… Tout cela vous en parlez avec dignité, et pudeur – sans avoir vécu toutes ces horreurs, pourtant. C’est parce que vous allez dans les failles, dans les « lointains intérieurs » pour dire comme Michaux, que vous touchez à l’intime. Vous écrivez avec les larmes, la terre dont nous sommes faits, et le sang. Je viens d’écrire tout juste à mon ami Benjamin pour lui partager mes nouvelles impressions de lecture après avoir repris votre livre, et je lui ai dit que Shéhé est un livre que je trouve « terriblement humain ». Terriblement à tous les sens du terme, et humain à tous les sens du terme également. Mais sans doute cela pourrait être dit d’autres de vos livres. Je pense en particulier à Connaissances par les larmes, ou bien à La Ballade des hommes-nuages. Même dans votre dernier, La voie du large, où vous mettez le doute au cœur du procédé d’écriture, il y a quelque chose de fondamentalement humain, de fragile, de précieusement vulnérable et précaire. C’est ce balbutiement, cette hésitation, et en même temps cette assurance parfois exclamative avec laquelle le poème devient lui-même qui me touche dans votre poésie.
En outre, l’impression que vous ne cherchez pas à « faire de la poésie ». Vous avez parlé du vocable « êtrécrire » que vous avez formé, c’est de cela qu’il s’agit. Mais peut-être, me dis-je, pour « êtrécrire » faut-il d’abord « être-écrit » ou « être-écrite ». Sans en revenir au vieux mythe de l’élection du poète inspiré, tout ne consiste-t-il pas, au fond, pour le poète, à signer ou à faire signe à ce et à ceux qui nous signe(nt) ?
[…]
Merci, chère Madame Finck,
Bien à vous,
Guillaume Curtit.
III. Irène Gayraud, À l’écoute
Pour Michèle Finck
Elle écrit tournée toute
vers la musique
lampe fidèle
lampe fragile
qui éclairerait
les mots de l’intérieur
comme
le doute éclaire la grâce
comme
la grâce éclaire le doute.
Vallée de l’Elqui, Chili
12-13 janvier 2026
IV. Florence Saint-Roch : Michèle Finck, pour emmener large.
Si la poésie est force d’entraînement, tâchons du moins (on n’est jamais trop prudent) de se demander vers quoi. Oui, où allons-nous, où le poème nous emmène-t-il ? Et comment ?
Avec La voie du large, Michel Finck, me semble-t-il, se pose ces questions. Et de poème en poème, elle y répond.
1/S’élargir
Prendre le large, ou encore gagner le large : autant de façon de gagner en amplitude, de faire reculer l’horizon. La formule de Michèle Finck « Ouvre/Le large » évoque un surcroît, une surenchère : au large il est question de donner plus de largeur encore, de l’augmenter, le dilater à l’extrême. L’aborder, résolument, dans les grandes largeurs.
Les espaces sont vastes, mais pour les atteindre, il faut consentir à des efforts immenses, eux aussi. Il ne suffit pas d’écrire « haute mer », pour que l’on perçoive aussitôt l’air et l’odeur du large. Là est le travail d’alchimie du verbe : l’écriture doit veiller à susciter saveurs et senteurs, elle est, tel le sel, un exhausteur de goût. Une langue relevée, comme on le dit d’un plat, et, de fait, haute, verticale, redressée, qui assure, en même temps, la forme verticale des poèmes eux-mêmes, érigés tel un phare élevé sur la côte.
Dans le poème « VAGUE », qui inaugure la cinquième section de La voie du large, on lit, en des termes qui eux n’ont rien de vague :
Poésie :
Travailler
Des
Mots
Reprisés
Griffés
Biffés
Par
D’
Autres
Mais
Leur
Donner
Un
Goût
De
Mer
Natale
La poésie de Michèle Finck se définit donc, constitutivement, cum grano salis – vigilance et exigence absolues, sans laquelle rien ne vaut. Sapience et sapidité, saveur et savoir vont de pair : sagesse et clairvoyance sont affaire de goût :
on me crie : Tu vas boire la tasse !
Sourire : J’ai la mer à boire
à la mesure de mon immense soif
À force de boire devenir mer
Emprunter la voie du large, c’est donc se grandir, se hisser à des proportions autres, accéder à d’autres dimensions. Celles, mesurables bien qu’immenses, de la mer, celles incommensurables, de l’univers entier, qu’il soit visible ou invisible, tangible ou impalpable.
Point ici de boursoufflure égotique ou de mégalomanie poétique : « devenir mer », et « De retour de la plage/manger du Pain des morts », c’est suggérer que la symbiose élémentaire, l’assimilation de la « Mer//Natale » suscite (comme toute natation – on entend ici les échos entre nager et naître) un appétit particulier, et permet d’accéder à d’autres mondes, celui de nos disparus par exemple. Comme s’il fallait naître (encore et toujours) pour connaître, et connaître pour retrouver ceux qui sont morts : « Ai soif de votre présence, écrit la poète, comme de la mer ».
Nager est affaire de désir : l’exercice physique (qui très vite devient une forme d’exercice spirituel) est le lieu d’un possible. Le large auquel, brasse après brasse, on aspire, littéralement délivre :
Lâcher larguer au large
nos ruines nos étroitesses
tout ce qui borne
S’alléger, se débarrasser de tout ce qui limite et contraint, pour que puisse advenir. La voie du large, nous le comprenons, est aussi voie d’un salut, qui, dans la « Cantillation du doute et de la grâce », ultime section du recueil, pleinement dit son nom : peut-être.
2/Donner sa chance au possible
La cantillatio]
Du
Peut-être
Même précaire
Ouvre
Le large ?
Michèle Finck formule ici, sur le mode interrogatif, l’objet de sa quête poétique – lequel s’apparente aussi à une façon d’aborder la vie dans son ensemble. Quelque chose comme une philosophie. Il ne s’agit pas, comme l’énonçait Marie-Claire Bancquart, d’ « explorer l’incertain », mais le « peut-être » : grâce à l’accueil du possible, garder vivace toujours l’hypothèse, active la question. Le poème, comme une chance ouverte.
Cette quête est têtue, tenace : la cantillation, en elle-même, inclut la répétition, n’en a pas peur, la revendique même. Elle convoque, appelle, se redit, par vocation.
« Peut-être » s’il induit le doute, pour autant n’induit pas un scepticisme complet, tant on peut « Douter de tout/Sauf/Du/Peut-être ». Et la poète de demander : « Peut-être// Le doute/Et l’espoir/Un seul et même/Acte ? » Notons qu’il s’agit non pas d’une disposition ou d’une posture intellectuelle : pour la poète, le « peut-être » est pensée en action, engagement. Non pas un modalisateur, comme il peut l’être dans la langue, mais un mode d’être, une manière particulière d’être au monde.
Cette présence au monde (et à l’écriture poétique), puissamment consciente, sait à quoi elle engage. Ce n’est pas tout de voir large : souvent la réalité des choses amenuise nos désirs, rabat nos prétentions. Nos expériences se font menues, insignifiantes – terriblement fugaces. Me frappe, dans les poèmes de Michèle Finck, la façon dont le menu, le précaire, est contrebalancé par deux dispositions : une obstination (sur le mode musical, l’ostinato serait la composition de prédilection de la poète), doublée d’une indéniable générosité. La poète continue de voir grand, même quand tout paraît petit et fragile :
Même infinitésimal
À travers un soupirail
Peut-être
Illumine ?
Ou, pour dire mieux, même si tout paraît petit et fragile, ou douteux, ou problématique, la poète apprend à regarder – le ténu mérite, lui aussi, d’être tenu, il peut être chanté à voix haute, psalmodié : en son creux, « même infinitésimal », quelque chose de sacré. Si donner « Le nom/De/Dieu » est déjà « Trop dire », à tout le moins, on peut accepter ce fameux « Peut-être », et travailler à garder « Intact/L’émerveillement » :
Leçons
De Lumière :
Savoir
S’ouvrir
À
La jubilation
Du
Peut-être ?
Avec Michèle Finck, c’en est fini des leçons de Ténèbres. Le possible « peut-être » indique la voie du large – la voix de tout poème.

